{"id":449,"date":"2014-03-07T05:38:43","date_gmt":"2014-03-07T05:38:43","guid":{"rendered":"http:\/\/blog.causeur.fr\/bonnetdane\/?p=449"},"modified":"2021-04-22T18:53:05","modified_gmt":"2021-04-22T16:53:05","slug":"eloge-du-produit","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/blog.causeur.fr\/bonnetdane\/eloge-du-produit-449","title":{"rendered":"Eloge du produit"},"content":{"rendered":"<p>Les enfants sont insatiables : ils peuvent lire le m\u00eame livre deux cents fois et y trouver sans cesse de nouveaux attraits, ou regarder le m\u00eame film mille fois sans s\u2019en lasser.<br \/>\nHier soir, c\u2019\u00e9tait <em>Ratatouille<\/em>, pour la X\u00e8me fois. Oui, le dessin anim\u00e9 de Brad Bird et des studios Pixar. Sorti en 2007, oscaris\u00e9 la m\u00eame ann\u00e9e. Le nombre de fois o\u00f9 j\u2019ai vu ce film , d\u2019un enfant \u00e0 l\u2019autre ! Car si les a\u00een\u00e9s finissent par s\u2019en \u00e9loigner, il reste toujours une petite derni\u00e8re qui s\u2019en \u00e9bahit.<br \/>\nEt vautr\u00e9e sur son confortable p\u00e8re (souvenir de la r\u00e9flexion impitoyable de Jennifer O\u2019Neill, dans <em>Rio Lobo<\/em>, qui pr\u00e9f\u00e8re dormir \u00e0 la belle \u00e9toile coll\u00e9e contre John Wayne plut\u00f4t qu\u2019au beau Jorge Rivero, \u00ab parce qu\u2019il \u00e9tait plus confortable, et que l\u2019autre \u00e9tait plus jeune \u00bb \u2014 crac, deux vannes en deux secondes, les femmes sont comme \u00e7a\u2026), Elle regarda donc avec l\u2019\u00e9bahissement d\u2019une premi\u00e8re fois l\u2019histoire de R\u00e9my, le rat cuisinier\u2026<\/p>\n<p>Piq\u00fbre de rappel pour ceux qui n\u2019ont pas vu l\u2019objet. R\u00e9my, jeune rat surdou\u00e9 \u00e0 l\u2019odorat infaillible et aux app\u00e9tits raffin\u00e9s \u2014 on le voit d\u00e8s le d\u00e9part combiner le go\u00fbt d\u2019un champignon et celui d\u2019un fromage pour en tirer de nouvelles extases color\u00e9es, c\u2019est la th\u00e9orie baudelairienne des Correspondances appliqu\u00e9e \u00e0 la cuisine \u2014 arrive \u00e0 Paris, et s\u2019introduit dans l\u2019intimit\u00e9 d\u2019un tout jeune homme, Alfredo, recrut\u00e9 pour faire le m\u00e9nage dans les cuisines du jadis fameux restaurant Gusteau (le chef d\u00e9funt appara\u00eet plusieurs fois \u00e0 R\u00e9my pour le conseiller sur les orientations fondamentales de ce que doit \u00eatre la vraie cuisine, mais aucune r\u00e9incarnation ni bla-bla mystique : \u00ab Je suis juste le fruit de ton imagination \u00bb, rappelle-t-il constamment) et le dirige (comme un chef\u2026 d\u2019orchestre dirigerait des musiciens incapables) afin de lui faire r\u00e9aliser des chefs d\u2019\u0153uvre culinaires.<br \/>\nDont, au final, une ratatouille dont il r\u00e9gale le redoutable critique culinaire Anton Ego le bien-nomm\u00e9 (splendide apparition d\u2019Ego, calqu\u00e9e sur celle de Mal\u00e9fique dans la Belle au bois dormant, cet autre chef d\u2019\u0153uvre). \u00ab Ce n\u2019est pas un peu\u2026 rustique ? \u00bb dit Colette, chef en second et amoureuse d\u2019Alfredo \u2014 l\u2019amour est de la haute cuisine, figurez-vous\u2026<br \/>\nNon : nous assistons \u00e0 un grand moment proustien de m\u00e9moire involontaire lorsqu\u2019\u00e0 la premi\u00e8re bouch\u00e9e le vieil Ego se revoit petit gar\u00e7on, forgeant son palais au contact des nourritures roboratives et proven\u00e7ales de sa grand-m\u00e8re : \u00ab D\u00e8s que j\u2019eus reconnu cette bouch\u00e9e de ratatouille, quoi que je ne susse pas encore et dusse remettre \u00e0 bien plus tard de d\u00e9couvrir pourquoi ce souvenir me rendait si heureux\u2026 \u00bb Tel que.<br \/>\nLe chef officiel, l\u2019abominable Skinner, qui utilisait depuis le d\u00e9but l\u2019image du rondouillard Gusteau pour promouvoir de la merde surgel\u00e9e, est d\u00e9confit (de canard) et renvoy\u00e9 \u00e0 la rue. Quant au restaurant, il doit fermer \u2014 trop de rats l\u00e0-dedans ! \u2014, mais Alfredo et Colette ouvrent un bistro o\u00f9 le \u00ab petit chef \u00bb donnera libre cours \u00e0 sa verve gastronomique, et qui ne d\u00e9semplira pas. End of the story.<\/p>\n<p>Quand on regarde un peu finement le film, on constate qu\u2019au-del\u00e0 des images convenues de la tour Eiffel, les r\u00e9alisateurs ont b\u00e2ti un Paris des ann\u00e9es 1960 \u2014 les DS ou les 2cv abondent dans les rues, et les Vespas sont d\u2019authentiques Vespas, et non des Piaggios \u00e0 draguer les starlettes quadrag\u00e9naires. Avant que les restaurants parisiens, comme les autres, proposent des plats fabriqu\u00e9s par Metro dans des ateliers lointains, ou manient le micro-ondes plus s\u00fbrement que la cuisini\u00e8re.<br \/>\nC\u2019est un dessin anim\u00e9 qui exalte le Produit. Le Rat commence par se laisser aller \u00e0 d\u2019improbables combinaisons de saveurs, avant d\u2019oser l\u2019effrayante simplicit\u00e9 de la ratatouille. Un dessin anim\u00e9 dont Perico Legasse, le seul critique gastronomique (chez <em>Marianne<\/em>) qui ose affronter de face le lobby de la malbouffe et de la pseudo-gastronomie chimique \u00e0 la mode (voir http:\/\/www.marianne.net\/Cuisine-moleculaire-encore-des-clients-a-l-hopital_a235607.html). Le seul qui propose, dans un <em>Dictionnaire impertinent de la gastronomie<\/em> tout \u00e0 fait indispensable (2012), un univers culinaire \u00e0 la port\u00e9e de toutes les intelligences. Le seul aussi \u00e0 avoir s\u00e9duit Natacha Polony en apprenant, en une nuit (ainsi vont les l\u00e9gendes) l\u2019\u0153uvre po\u00e9tique enti\u00e8re de Mallarm\u00e9 \u2014 mais sans que la chair (ou la ch\u00e8re) pourtant lui soit triste. Trois enfants plus tard, et apr\u00e8s des ripailles innombrables, ils vont bien, merci pour eux. \u00c0 ceci pr\u00e8s qu\u2019elle garde la ligne (mais comment fait-elle ?), et que lui aussi est\u2026 confortable.<\/p>\n<p>Ce qui compte le plus en cuisine, c\u2019est le produit, et la simplicit\u00e9. Le tour de main. Ce n\u2019est pas bon parce que c\u2019est compliqu\u00e9, mais parce que c\u2019est intelligent \u2014 et l\u2019intelligence consiste la plupart du temps \u00e0 aller au plus simple, tout comme la prose de qualit\u00e9 est une prose d\u00e9graiss\u00e9e, et que l\u2019amour bien fait se passe des accessoires grotesques et des \u00e9pices frelat\u00e9es des <em>Fifty shades of Gray<\/em>. Tous les arts au fond se r\u00e9pondent : l\u2019expo Gustave Dor\u00e9 \u00e0 Orsay (depuis le 18 f\u00e9vrier \u2014 courez-y) d\u00e9montre, s\u2019il en \u00e9tait besoin, que l\u2019on n\u2019a pas besoin de grandes d\u00e9bauches color\u00e9es pour atteindre la beaut\u00e9, et que l\u2019on peut illustrer \u00e0 merveille les machines soigneusement excessives de Rabelais ou de Dante sans un coup de burin de trop. Point-ligne-trait : la grande cuisine ne d\u00e9passe jamais du cadre qui permet d\u2019exalter le produit sans le noyer sous des pr\u00e9sentations pr\u00e9tentieuses ou des sauces dont Barthes jadis a d\u00e9nonc\u00e9 le caract\u00e8re factice et petit-bourgeois (dans <em>Mythologies<\/em> \u2014 indispensable : vous y apprendrez aussi \u00e0 d\u00e9guster un steack bleu ou saignant \u2014 et pas autrement, \u00e0 condition que la viande soit emprunt\u00e9e \u00e0 une vache qui a v\u00eal\u00e9 une ou deux fois, et non \u00e0 ces \u00ab races \u00e0 viande \u00bb dont l\u2019industrie, l\u00e0 encore, se repa\u00eet sans que nous y trouvions notre compte ; et cuisin\u00e9e apr\u00e8s trois semaines de maturation \u2014 pas moins : on ne mange pas ce que l\u2019on vient de tuer). La bonne cuisine ne co\u00fbte pas forc\u00e9ment cher (essayez donc la queue de b\u0153uf aux lentilles), et elle ne prend pas forc\u00e9ment beaucoup de temps : Andrea Camillieri (tout aussi in\u00e9vitable, avec les aventures du commissaire sicilien Montalbano) se souvient avec \u00e9motion, dans <em>la Piste de sable<\/em>, de ces soles jet\u00e9es presque encore vivantes dans une po\u00eale apport\u00e9e sur la barque de son oncle le p\u00eacheur, avec un peu d\u2019huile d\u2019olive, et juste un trait de citron. Rien de sorcier, mais l\u00e0 aussi, le vieil \u00e9crivain court depuis soixante-dix ans apr\u00e8s ce go\u00fbt inimitable de la simplicit\u00e9, occult\u00e9 neuf fois sur dix sous des \u00ab meuni\u00e8res \u00bb sans int\u00e9r\u00eat ou des farinages absurdes, comme on d\u00e9nature les Perles blanches sous des vinaigres \u00e9chalot\u00e9s insupportables.<br \/>\nSi d\u2019aucuns sentent dans mon propos je ne sais quoi de tendrement sensuel pour le go\u00fbt vrai des coquillages les plus secrets, j\u2019assume.<\/p>\n<p>J\u2019ai seulement peur que nos combats soient d\u2019arri\u00e8re-garde, face \u00e0 la d\u00e9ferlante des int\u00e9r\u00eats combin\u00e9s de l\u2019industrie et du mauvais go\u00fbt \u00e9rig\u00e9 en principe de vie. Nous finirons comme le paladin Roland, que les anc\u00eatres de Perico (et non d\u2019improbables Maures) ont an\u00e9anti \u00e0 Roncevaux il y a treize si\u00e8cles. Mais comme dit Cyrano :<br \/>\n\u00ab Que dites-vous ? C\u2019est inutile ? Je le sais !<br \/>\nMais on ne se bat pas dans l\u2019espoir du succ\u00e8s.<br \/>\nNon, non, c\u2019est bien plus beau lorsque c\u2019est inutile\u2026 \u00bb<br \/>\nVieil enthousiasme des cadets de Gascogne (Legasse a maintes fois entretenu ses lecteurs des m\u00e9rites incontournables du vrai porc basque kintoa, voir http:\/\/www.pierreoteiza.com\/la-presse-en-parle\/porc-basque-kintoa-et-piment-d-espelette\/, en lieu et place des horreurs nitrat\u00e9es qui n\u2019ont d\u2019authentique que le plastique qui les emballe : le fait que l\u2019appellation \u00ab Bayonne \u00bb s\u2019\u00e9tende d\u00e9sormais sur un rayon de quatre cents kilom\u00e8tres est inacceptable, et le ministre qui a accept\u00e9 \u00e7a devrait \u00eatre tra\u00een\u00e9 dans les rues comme jadis Vitellius), ou amour irr\u00e9ductible du prizuttu corse, remplac\u00e9 sur la plupart des tables de l\u2019\u00eele par d\u2019improbables charcutailles corsis\u00e9es avec la b\u00e9n\u00e9diction de l\u2019UE.<br \/>\nMourir l\u2019\u00e9p\u00e9e ou la broche \u00e0 la main\u2026 Je finirai comme Brando dans Apocalypse now, en pensant \u00e0 ce que j\u2019aurai d\u00fb avaler dans une improbable maison de retraite, et murmurant, dans mon agonie \u00ab The horror\u2026 the horror\u2026 \u00bb\u2026<\/p>\n<p>Je songeais confus\u00e9ment \u00e0 tout cela \u2014 et Elle s\u2019est endormie, vautr\u00e9e contre moi, en attendant que je fasse \u00e0 d\u00eener. Je suis d\u00e9cid\u00e9ment moelleux \u2014 h\u00e9las \u2014, mais je n\u2019aurais pas \u00e9chang\u00e9 Sa pr\u00e9sence contre celle de l\u2019une ou l\u2019autre des cr\u00e9atures qui veulent bien me trouver elles aussi confortables.<\/p>\n<p>Jean-Paul Brighelli<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Les enfants sont insatiables : ils peuvent lire le m\u00eame livre deux cents fois et y trouver sans cesse de nouveaux attraits, ou regarder le m\u00eame film mille fois sans s\u2019en lasser. Hier soir, c\u2019\u00e9tait Ratatouille, pour la X\u00e8me fois. Oui, le dessin anim\u00e9 de Brad Bird et des studios Pixar. 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