{"id":4518,"date":"2023-03-10T17:00:53","date_gmt":"2023-03-10T16:00:53","guid":{"rendered":"https:\/\/blog.causeur.fr\/bonnetdane\/?p=4518"},"modified":"2023-03-10T17:00:53","modified_gmt":"2023-03-10T16:00:53","slug":"siderodromophilie","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/blog.causeur.fr\/bonnetdane\/siderodromophilie-4518","title":{"rendered":"Sid\u00e9rodromophilie"},"content":{"rendered":"\n<p>Sylvia Kristel dans la sc\u00e8ne de l\u2019avion dans <em>Emmanuelle<\/em>, Just Jaeckin, 1974<br><br>\u00ab Et comme on passait sur un pont, le prince se mit \u00e0 la porti\u00e8re pour contempler le panorama romantique du Rhin qui d\u00e9ployait ses splendeurs verdoyantes et se d\u00e9roulait en larges m\u00e9andres jusqu\u2019\u00e0 l\u2019horizon. Il \u00e9tait quatre heures du matin, des vaches paissaient dans les pr\u00e9s, des enfants dansaient d\u00e9j\u00e0 sous des tilleuls germaniques. Une musique de fifres, monotone et mortuaire, annon\u00e7ait la pr\u00e9sence d\u2019un r\u00e9giment prussien et la m\u00e9lop\u00e9e se m\u00ealait tristement au bruit de ferraille du pont et \u00e0 l\u2019accompagnement sourd du train en marche. Des villages heureux animaient les rives domin\u00e9es par les burgs centenaires et les vignes rh\u00e9nanes \u00e9talaient \u00e0 l\u2019infini leur mosa\u00efque r\u00e9guli\u00e8re et pr\u00e9cieuse. \u00bb<br>(Apollinaire, <em><a href=\"https:\/\/fr.wikisource.org\/wiki\/Les_Onze_Mille_Verges_ou_les_Amours_d%E2%80%99un_Hospodar\/4\">Les Onze mille verges<\/a><\/em>, chap. IV)<br><br>On a reconnu la sc\u00e8ne quasi champ\u00eatre o\u00f9 le prince Mony Vibescu et son valet Cornab\u0153uf contemplent le paysage, \u00e0 travers la fen\u00eatre de l\u2019Orient-Express, apr\u00e8s avoir f\u00e9rocement tringl\u00e9 et tu\u00e9 la grande actrice du Fran\u00e7ais, Estelle Ronange, et sa servante Mariette. Apollinaire a d\u00fb trouver tr\u00e8s dr\u00f4le de glisser, en un passage \u00e0 la ligne, d\u2019un \u00e9pisode particuli\u00e8rement sanglant \u00e0 une description verdoyante et paisible, en mimant le balancement du train avec des rythmes ternaires, des enfilades de compl\u00e9tives et de relatives, des allit\u00e9rations en -r- et -s-, et des assonances en -a- et -\u00e8- \u2014 comme cette phrase\u2026<br><br>La sid\u00e9rodromophilie est le syndrome qui atteint ceux qui trouvent dans les trains la source d\u2019une excitation \u00e9rotique sans cesse grandissante. J\u2019en ai \u00e9prouv\u00e9 les rigueurs, du temps o\u00f9 les trains n\u2019\u00e9taient pas des TGV et mettaient pieusement huit ou dix heures pour faire Marseille-Paris \u2014 ou l\u2019inverse \u2014 dans des compartiments meubl\u00e9s de banquettes vertes malcommodes. J\u2019ai ainsi souvenir d\u2019un voyage, de Paris \u00e0 Marseille, effectu\u00e9 de nuit avec celui qui \u00e9tait alors mon cothurne \u00e0 l\u2019ENS-Saint-Cloud, Jean-Luc R*** \u2014 trop t\u00f4t disparu. Nous avions trouv\u00e9 un compartiment occup\u00e9 par une jeune femme tirant vaguement sur le blond, dont nous nous effor\u00e7\u00e2mes de dissiper l\u2019ennui tout au fil de ces dix heures de tressaillements ferroviaires. Tant et si bien qu\u2019au terme d\u2019une s\u00e9rie de prouesses et combinaisons musculeuses et simultan\u00e9es, nous l\u2019abandonn\u00e2mes en gare de Marseille, o\u00f9 nous descendions. Elle continuait jusqu\u2019\u00e0 Cannes, et nous dit adieu en sanglotant \u00e0 demi, \u00ab mais que vais-je dire \u00e0 mon mari, il m\u2019attend sur le quai \u00bb. Nous lui conseill\u00e2mes de ne rien dire. \u00ab Mais il va s\u2019en apercevoir, pensez, il tient \u00e0 me faire l\u2019amour d\u00e8s mon retour, il comprendra forc\u00e9ment\u2026 \u00bb \u2014 la phrase resta en l\u2019air, mais elle \u00e9tait lourde de b\u00e9ances qui n\u2019\u00e9taient pas pr\u00e8s de se refermer.<br><br>Trois ans plus tard, mut\u00e9 pour mon premier poste au coll\u00e8ge du Neubourg, j\u2019exp\u00e9rimentai les turbo-trains qui partaient \u00e0 6h50 gare Saint-Lazare et me laissaient descendre \u00e0 Evreux. Ces si\u00e8ges c\u00f4te \u00e0 c\u00f4te \u00e9taient bien moins pratiques que les banquettes de trains de grandes lignes. \u00c0 peine \u00e9taient-ils susceptibles de baisers esquiss\u00e9s, de caresses dissimul\u00e9es et de fellations furtives.<br>J\u2019\u00e9tais r\u00e9cup\u00e9r\u00e9 \u00e0 Evreux par l\u2019un ou l\u2019autre des coll\u00e8gues qui enseignaient dans le m\u00eame \u00e9tablissement, pour les vingt-cinq derniers kilom\u00e8tres. Autre occasion de prendre la clef des champs : une surveillante qui se d\u00e9pla\u00e7ait en combi Volkswagen \u2014 l\u2019arme fatale des routards de ces ann\u00e9es folles \u2014 accepta de ne pas prendre la route \u00e0 droite qui allait au Neubourg : nous fil\u00e2mes tout droit sur ce qui est aujourd\u2019hui la D613, direction Lisieux, puis Pont-l\u2019Ev\u00eaque et enfin Honfleur. Je lui offris un magnifique plateau de coquillages \u00e0 <em>l\u2019Ecailleur<\/em>, qui jouxte le bassin du port et que je vous recommande. Et nous fin\u00eemes la journ\u00e9e \u00e0 faire de la physique exp\u00e9rimentale, comme dit Voltaire, dans l\u2019un de ces petits bois o\u00f9 Emma Bovary se fait culbuter par Rodolphe.<br><br>En revanche, une belle nuit, entre Toulouse et Paris, assis \u00e0 c\u00f4t\u00e9 d\u2019une cr\u00e9ature fort jolie et complaisante dans un compartiment bond\u00e9 \u2014 dont deux militaires revenant de permission \u2014, j\u2019eus l\u2019audace (partag\u00e9e, \u00e0 vrai dire) d\u2019asseoir la jeune fille sur moi, profitant des cahots pour donner plus de relief encore \u00e0 notre \u00e9treinte. Les militaires, tout au long, feignirent de dormir, se livrant en douce \u00e0 une masturbation f\u00e9roce, que nous devinions \u00e0 la lueur violette de la veilleuse et qui stimulait nos \u00e9treintes. Quant aux quatre autres occupants, ils somnol\u00e8rent tout du long, sans se douter que les orgasmes s\u2019accumulaient, pile et face. Nous faisions parfois une pause pour fumer une cigarette dans le couloir, prendre quelques minutes l\u2019air de la campagne o\u00f9 passent les vaches que regardent les trains, avant de rentrer pour recommencer. Je n\u2019ai jamais su son nom, ni elle le mien : je lui offris un vrai petit d\u00e9jeuner \u00e0 la Gare d\u2019Austerlitz, puis chacun tailla sa route.<br><br>Les trains n\u2019ont pas l\u2019exclusivit\u00e9 des d\u00e9bordements amoureux. Les avions aussi sont de la f\u00eate. Rappelez-vous : <br><br>\u00ab Quasi imperceptibles, mais sans d\u00e9faillances, les vibrations amorties de la coque de m\u00e9tal accordaient Emmanuelle \u00e0 leur fr\u00e9quence, cherchant des harmoniques dans les rythmes de son corps. Une onde montait le long de ses jambes, partant des genoux (\u00e9picentres chim\u00e9riques de ce tremblement de sensations sans contours), r\u00e9sonnant inexorablement \u00e0 la surface des cuisses, toujours plus haut, secouant Emmanuelle de frissons. \u00bb                                   <br><br>Si vous avez lu ce chef d\u2019\u0153uvre de la litt\u00e9rature \u00e9rotique qu\u2019est l\u2019<em>Emmanuelle<\/em> sign\u00e9e Emmanuelle Arsan (1), vous connaissez la suite : Emmanuelle se caresse pendant ce vol Paris-Bangkok, la main de son voisin se pose sur la sienne, puis les doigts de l\u2019homme se substituent aux siens, et une chose entra\u00eenant l\u2019autre, ils font l\u2019amour en souplesse et en profondeur, d\u2019abord sur leurs si\u00e8ges mis en position couchette, puis dans le cabinet de toilette de l\u2019avion.<br><br>La voiture participe bien entendu \u00e0 ces d\u00e9bauches suscit\u00e9es par le mouvement des m\u00e9caniques, pourvu qu\u2019elle soit rapide et vrombissante, parfait substitut du phallus esp\u00e9r\u00e9, dont elle est l\u2019avant-go\u00fbt. Ainsi, dans <em>Thunderball<\/em>, Fleming \u00e9voque ainsi la r\u00eaverie du vilain pilote d\u2019avion voleur de bombes atomiques :<br><br>\u00ab Petacchi dreamed briefly of the Maserati. What colour ? Better not his usual white, or anything spectacular. Dark blue with a thin red line along the coachwork. Something quiet and respectable that would fit in with his new, quiet identity. It would be fun to run her in some of the trials and road races \u2014 even the Mexican \u00ab 2,ooo \u00bb. But that would be too dangerous. Supposing he won and his picture got into the papers ! No. He would have to cut&rsquo; out anything like that. He would only drive the car really fast when he wanted to get a girl. They melted in a fast car. Why was that ? The sense of surrender to the machine, to the man whose strong, sunburned hands were on the wheel ? But it was always so. You turned the car into a wood after ten minutes at 150 and you would almost have to lift the girl out and lay her down on the moss, her limbs would be so trembling and soft. \u00bb<br><br>Evidemment, il s\u2019agit d\u2019une <a href=\"https:\/\/www.postwarclassic.fr\/283284-1959-maserati-3500-gt-coupe#group\">Maserati 3 500 GT coup\u00e9 Ghia<\/a>. Pas de la 2CV mis\u00e9rable de Bourvil dans <em>Le Corniaud<\/em>. Faut avoir les moyens de sa libido. L\u2019extr\u00eame ressemblance de toutes les voitures crois\u00e9es sur une autoroute un soir de rentr\u00e9e de vacances donne une id\u00e9e mis\u00e9rable des \u00e9treintes ordinaires des p\u00e9greleux qui s\u2019y entassent. Et l\u2019\u00e2ge v\u00e9n\u00e9rable des vieux beaux au volant des voitures rapides aussi.<br><br>Pour la moto, lire <em>La Motocyclette<\/em> de Pieyre de Mandiargues, qui \u00e9crivit dans <em>La Nouvelle Revue Fran\u00e7aise<\/em> en 1959 un article dythirambique sur <em>Emmanuelle<\/em> \u2014 tout se recoupe. Mais ne pas regarder le film, le metteur en sc\u00e8ne est nul, Marianne Faithfull joue comme une casserole et fait d\u00e9jouer Delon. Apr\u00e8s une chevauch\u00e9e matinale, l\u2019h\u00e9ro\u00efne est toute tremblante sous sa combinaison de cuir doubl\u00e9e en lapin, que son amant lui \u00f4te comme s\u2019il \u00e9corchait un animal.<br>Quant aux fus\u00e9es interplan\u00e9taires, comme elles \u00e9voluent dans un espace sans r\u00e9sistance ni frottement, je doute qu\u2019elles soient des supports d\u2019excitation convenables.<br><br>Retour aux trains. Dans <em>La Mort aux trousses<\/em>, Cary Grant tire \u00e0 lui Eva Marie Saint, jusqu\u2019\u00e0 la couchette sup\u00e9rieure du train qui les emm\u00e8ne ensemble vers la fin du film. Et, code Hays oblige, au moment o\u00f9 il se penche sur elle, <em>cut<\/em>\u2026 Mais le r\u00e9alisateur, malin comme un singe, montre dans un dernier plan <a href=\"https:\/\/www.youtube.com\/watch?v=cWVg7_8NGrQ\">la locomotive s\u2019engouffrant dans un tunnel<\/a>. Il \u00e9tait fort, Hitch !<br><br>Jean-Paul Brighelli<br><br>(1) De son vrai nom Marayat Bibidh, vous avez pu la voir sur Arte r\u00e9cemment jouer le r\u00f4le de Maily dans <em>La Canonni\u00e8re du Yang-Ts\u00e9<\/em>, o\u00f9 elle donne la r\u00e9plique \u00e0 Steve McQueen. L\u2019auteur des romans est tr\u00e8s probablement son \u00e9poux, le diplomate Louis-Jacques Rollet-Andriane, qui n\u2019accepta de publier sous son nom qu\u2019apr\u00e8s la mort de son \u00e9pouse, qui assuma cr\u00e2nement ses \u0153uvres \u00e9rotiques, et <a href=\"https:\/\/www.artcurial.com\/fr\/lot-theo-lesoualch-pierre-molinier-1900-1976-emmanuelle-arsan-allongee-1964-deux-tirages\">accepta de poser nue pour Pierre Molinier<\/a>. Renseignements compl\u00e9mentaires <a href=\"http:\/\/emmanuellearsan.free.fr\/oeuvre.html\">ici<\/a>.<br><\/p>\n\n\n\n<figure class=\"wp-block-image size-large\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" width=\"480\" height=\"337\" src=\"https:\/\/blog.causeur.fr\/bonnetdane\/wp-content\/uploads\/sites\/25\/2023\/03\/pierre-molinier-emmanuelle-arsan.jpg\" alt=\"\" class=\"wp-image-4527\" srcset=\"https:\/\/blog.causeur.fr\/bonnetdane\/wp-content\/uploads\/sites\/25\/2023\/03\/pierre-molinier-emmanuelle-arsan.jpg 480w, https:\/\/blog.causeur.fr\/bonnetdane\/wp-content\/uploads\/sites\/25\/2023\/03\/pierre-molinier-emmanuelle-arsan-300x211.jpg 300w, https:\/\/blog.causeur.fr\/bonnetdane\/wp-content\/uploads\/sites\/25\/2023\/03\/pierre-molinier-emmanuelle-arsan-100x70.jpg 100w\" sizes=\"auto, (max-width: 480px) 100vw, 480px\" \/><\/figure>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Sylvia Kristel dans la sc\u00e8ne de l\u2019avion dans Emmanuelle, Just Jaeckin, 1974 \u00ab Et comme on passait sur un pont, le prince se mit \u00e0 la porti\u00e8re pour contempler le panorama romantique du Rhin qui d\u00e9ployait ses splendeurs verdoyantes et se d\u00e9roulait en larges m\u00e9andres jusqu\u2019\u00e0 l\u2019horizon. 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