{"id":453,"date":"2014-03-23T15:46:06","date_gmt":"2014-03-23T15:46:06","guid":{"rendered":"http:\/\/blog.causeur.fr\/bonnetdane\/?p=453"},"modified":"2021-04-22T18:53:04","modified_gmt":"2021-04-22T16:53:04","slug":"lart-de-battre-sa-maitresse","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/blog.causeur.fr\/bonnetdane\/lart-de-battre-sa-maitresse-453","title":{"rendered":"L&rsquo;Art de battre sa ma\u00eetresse"},"content":{"rendered":"<p>Michel Delon, l\u2019un des meilleurs sp\u00e9cialistes du XVIII\u00e8me si\u00e8cle en g\u00e9n\u00e9ral et du libertinage en particulier (il fut l\u2019admirable \u00e9diteur des romans de Sade en Pl\u00e9iade, trois volumes indispensables \u00e0 tous les bons esprits \u00ab qui ne font pas l\u2019\u00e9troit \u00bb), a pris sa retraite, et se fiche pas mal d\u00e9sormais du qu\u2019en-dira-t-on. Du coup, le voici pr\u00e9fa\u00e7ant avec tout l\u2019esprit qui est le sien un joli petit livre de Pierre-Jean Grosley (1718-1785), Troyen plein d\u2019esprit (non, ce n\u2019est pas un oxymore !) et pince-sans-rire qui produisit donc en 1768 <em>l\u2019Art de battre sa ma\u00eetresse<\/em>, petite dissertation pleine de jubilation (celle, <em>tongue in cheek<\/em>, de l\u2019auteur, et celle aussi, plus extravertie, du lecteur) \u2014 un exercice qui fera fr\u00e9mir Najat Vallaud-Belkacem et toutes les peine-\u00e0-jouir qui se croient f\u00e9ministes juste parce qu\u2019elles manquent d\u2019humour. Un tout petit livre \u00e9l\u00e9gant r\u00e9\u00e9dit\u00e9 opportun\u00e9ment par le Cherche-midi le mois dernier \u2014 avec une \u00e9l\u00e9gante cravache pos\u00e9e en couverture comme un paraphe impitoyable, reprise et d\u00e9doubl\u00e9e \u00e0 la toute derni\u00e8re page, comme un X jet\u00e9 \u00e0 la face des censeurs, des culs-b\u00e9nis, des bien-pensants et autres socialistes.<br \/>\n\u00ab Qu\u2019on plaisante ou s\u2019indigne, \u00e9crit Michel Delon dans une pr\u00e9face \u00e9rudite et plaisante (non, ce n\u2019est pas incompatible !), la Dissertation sur l\u2019usage de battre sa ma\u00eetresse appartient \u00e0 un Ancien R\u00e9gime du rire. On ne peut, de nos jours, gifler un enfant sans mobiliser les ligues de vertu, faire rougir les fesses d\u2019une amie sans voir d\u00e9barquer une escouade de Femen, tous seins dehors. Il semble m\u00eame interdit d\u2019en rire. L\u2019humour noir, auquel Andr\u00e9 Breton a donn\u00e9 ses lettres de noblesse il y a un demi-si\u00e8cle, r\u00e9vulse aujourd\u2019hui les belles \u00e2mes. Se vouloir \u00ab b\u00eate et m\u00e9chant \u00bb n\u2019est pas de tout repos. Qu\u2019il soit donc bien entendu qu\u2019il ne faut ni battre sa ma\u00eetresse, ni son \u00e9pouse, ni personne. \u00bb<\/p>\n<p>Personne ne s&rsquo;\u00e9tonnera que l&rsquo;un de ses contemporains, pronon\u00e7ant son \u00e9loge, ait compar\u00e9 Grosley \u00e0 Swift \u2014 le Swift de la <em>Modeste proposition<\/em>, ce chef d&rsquo;\u0153uvre d&rsquo;humour noir encens\u00e9 par Breton \u2014 il n&rsquo;y a pas de hasard dans les parent\u00e9s d&rsquo;\u00e9crivains.<br \/>\nGrosley compose avec une rigueur classique une dissertation en trois parties :<br \/>\n&#8211; position et analyse du probl\u00e8me : \u00ab Il est de la biens\u00e9ance de battre ce qu\u2019on aime, et rien ne produit de si bons effets \u00bb ;<br \/>\n&#8211; Justification du pr\u00e9c\u00e9dent par les <em>exempla<\/em> \u2014 les lieux communs, au sens noble du terme (celui de Montaigne par exemple) : \u00ab Les Grecs ont battu leurs ma\u00eetresses, les Romains en ont fait autant \u00bb \u2014 en ces temps de glissement vers le n\u00e9o-classique, toute r\u00e9f\u00e9rence aux Anciens est moderne\u2026<br \/>\n&#8211; Expansion du th\u00e8me et de ses illustrations \u00e0 l\u2019actualit\u00e9 : \u00ab On n\u2019a battu sa ma\u00eetresse que dans les si\u00e8cles polis \u00bb \u2014 au XVIII\u00e8me par exemple, \u00ab dans ce si\u00e8cle de philosophie, o\u00f9 les lumi\u00e8res, r\u00e9pandues de toutes parts, ont rendu, comme chacun sait, tous les hommes si honn\u00eates et toutes les femmes si modestes et si r\u00e9serv\u00e9es \u00bb (comme dit Laclos, pince-sans-rire lui-m\u00eame, dans la Pr\u00e9face des <em>Liaisons<\/em>, auxquelles Michel Delon consacra jadis un stimulant petit livre \u2014 parent\u00e9s d&rsquo;\u00e9crivains, disais-je, moi qui en ai commis un moi-m\u00eame sur Laclos), mais bien moins en notre si\u00e8cle d\u2019invasions barbares, comme dit Denys Arcand, dans l\u2019un des rares films qui me met syst\u00e9matiquement les larmes aux yeux\u2026<br \/>\nJe ne d\u00e9florerai pas le d\u00e9tail de la d\u00e9monstration. Je me contenterai d\u2019en donner un avant-go\u00fbt. Appr\u00e9ciez donc la d\u00e9monstration \u2014 nous sommes dans la premi\u00e8re partie. \u00ab Quand m\u00eame on ne serait point amoureux, \u00e9crit Grosley, d\u00e8s qu\u2019on se pr\u00eate aux bont\u00e9s d\u2019une femme, il est de la biens\u00e9ance de ne lui point \u00e9pargner les coups. La raison en est simple. Apr\u00e8s aimer tendrement la personne qui nous aime, le meilleur proc\u00e9d\u00e9 qu\u2019on puisse avoir pour elle est de la bien tromper ; et comment la tromper mieux qu\u2019en lui prodiguant les d\u00e9monstrations de l\u2019amour le plus vif et le plus d\u00e9licat ? J\u2019aimerais m\u00eame assez qu\u2019en pareil cas on la batt\u00eet un peu plus que si v\u00e9ritablement on l\u2019aimait : j\u2019ai remarqu\u00e9 que, dans tout sentiment qu\u2019on veut feindre, on ne rend bien la v\u00e9rit\u00e9 qu\u2019en la chargeant un peu. \u00bb<br \/>\nLe reste est \u00e0 l\u2019unisson. Allez-y voir, je pr\u00e9dis \u00e0 ce petit livre \u00e9l\u00e9gant un statut \u00e0 venir de \u00ab collector \u00bb.<\/p>\n<p>Mais ce n\u2019est l\u00e0 qu\u2019un pr\u00e9texte.<br \/>\n\u00ab Ancien R\u00e9gime du rire \u00bb, \u00e9crit Michel Delon. Oh oui \u2014 combien ! Et j\u2019ajouterai : ancien r\u00e9gime du libertinage. Les deux ne sont pas incompatibles, et il faut \u00eatre lecteur de <em>Fifty Shades<\/em> (\u00ab grisaille bien pensante, conformisme \u00e9pic\u00e9 d\u2019une pinc\u00e9e de SM \u00bb, lance Delon \u00e0 propos du pesant pensum \u00e0 caler les armoires d\u2019E.L. James) pour croire que le \u00ab regard froid du vrai libertin \u00bb, comme dit Sade, peut entrer en conflit avec le sourire de Diderot ou le rire de Rabelais (Grosley a publi\u00e9 aussi un <em>Art de chier dans la rue<\/em> que n\u2019aurait pas d\u00e9savou\u00e9 son pr\u00e9d\u00e9cesseur chinonais).<br \/>\nLe rire est d\u2019essence diabolique \u2014 on le savait avant m\u00eame qu\u2019Umberto Eco nous le rappelle dans <em>le Nom de la rose<\/em>. Le libertinage aussi \u2014 or, la Gauche est ang\u00e9lique, et tient \u00e0 le faire savoir. Elle a l\u2019amour furtif, elle met un casque int\u00e9gral sur ses escapades, elle n\u2019avoue pas facilement qu\u2019elle proc\u00e8de \u00e0 des jeux obscurs, entre cris et chuchotements, comme tout un chacun. Ce n\u2019est pas qu\u2019elle ne soit pas libertine \u2014 mais elle y a accol\u00e9 une hypocrisie de bon aloi destin\u00e9e \u00e0 ne pas effaroucher les chaisi\u00e8res et les lecteurs du <em>Nouvel Obs<\/em>, son public naturel depuis qu\u2019elle a renonc\u00e9 \u00e0 s\u00e9duire le peuple. Elle manque de l\u00e9g\u00e8ret\u00e9 \u2014 rappelez-vous <em>Zadig<\/em> : le meilleur ministre est le meilleur danseur, et il y a moins de virevoltes que de volte-face dans le gouvernement actuel, \u00e9lu pour museler la finance, et qui se livre \u00e0 de pitoyables contorsions pour la s\u00e9duire.<\/p>\n<p>Quand on pense que Sade, ou Laclos \u2014 nous y revoil\u00e0 \u2014 furent de vrais r\u00e9volutionnaires. Sade, brim\u00e9, emprisonn\u00e9 par tous les pouvoirs, c&rsquo;est-\u00e0-dire tous les conformismes, Absolutisme, R\u00e9volution, ou Bonapartisme ; Laclos, propagandiste d&rsquo;un f\u00e9minisme vrai dont Najaut-Belkacem n&rsquo;est que la caricature, en militant dans la Franc-ma\u00e7onnerie, et en anticipant le passage \u00e0 la monarchie parlementaire \u2014 tous deux \u00e9chappant \u00e0 la guillotine d&rsquo;un cheveu. Mais les socialistes contemporains connaissent-ils Sade ou Laclos ?<\/p>\n<p>En voil\u00e0 un exemple de question rh\u00e9torique\u2026<\/p>\n<p>Alors, tant pis si le libertinage, qui est la vraie libert\u00e9, ne s\u2019accommode pas du socialisme hollandiste (oxymore !). Nous battrons nos ma\u00eetresses, et nous nous en ferons battre, Grosley a la r\u00e9ciprocit\u00e9 instinctive, et plus intelligente que cette \u00ab parit\u00e9 \u00bb qui nous oblige \u00e0 une alternance des sexes l\u00e0 o\u00f9 il faudrait une unicit\u00e9 des capacit\u00e9s \u2014 quelle que soit leur identit\u00e9. Tant pis si le rire nous appartient aussi, \u00e0 nous qui ne plions pas le genou devant les pesants post\u00e8res de ces puissances. Quand je pense que nombre de Marseillais, \u00e0 l\u2019heure o\u00f9 j\u2019\u00e9cris, ont gliss\u00e9 dans l\u2019urne un bulletin portant le nom de Patrick Menucci, j\u2019ai envie de\u2026 Ma foi, je vais relire Grosley, et puis battre ma ma\u00eetresse, qui me le rendra bien, j\u2019esp\u00e8re.<\/p>\n<p>Jean-Paul Brighelli<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Michel Delon, l\u2019un des meilleurs sp\u00e9cialistes du XVIII\u00e8me si\u00e8cle en g\u00e9n\u00e9ral et du libertinage en particulier (il fut l\u2019admirable \u00e9diteur des romans de Sade en Pl\u00e9iade, trois volumes indispensables \u00e0 tous les bons esprits \u00ab qui ne font pas l\u2019\u00e9troit \u00bb), a pris sa retraite, et se fiche pas mal d\u00e9sormais du qu\u2019en-dira-t-on. 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