{"id":4596,"date":"2023-05-24T00:02:55","date_gmt":"2023-05-23T22:02:55","guid":{"rendered":"https:\/\/blog.causeur.fr\/bonnetdane\/?p=4596"},"modified":"2023-05-24T00:02:56","modified_gmt":"2023-05-23T22:02:56","slug":"valery-eros-narcisse","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/blog.causeur.fr\/bonnetdane\/valery-eros-narcisse-4596","title":{"rendered":"Val\u00e9ry Eros Narcisse"},"content":{"rendered":"\n<p>John William Waterhouse (1849-1916), <em>Echo et Narcisse<\/em>, 1903<br><br>Juin 1972. Le lecteur voudra bien se souvenir que j\u2019avais encore 18 ans. Je passais l\u2019oral de l\u2019ENS Saint-Cloud \u2014 \u00e0 Saint-Cloud. Le temps \u00e9tait fort beau, tr\u00e8s chaud, les escaliers interminables, tout se passait au quatri\u00e8me \u00e9tage des communs de l\u2019ex-ch\u00e2teau de Saint-Cloud, haut lieu des f\u00eates imp\u00e9riales, d\u00e9truit pendant la guerre de 1870. Un Sedan ne vient jamais seul.<br><br>Il y avait \u00e0 l\u2019oral une \u00e9preuve de culture litt\u00e9raire o\u00f9 nous tirions deux sujets \u2014 sans aucun document d\u2019appui, contrairement \u00e0 ce qui se passe aujourd\u2019hui \u00e0 l\u2019ENS-Lyon. C\u2019est ainsi que j\u2019eus \u00e0 choisir entre \u00ab Le sentiment romantique chez Musset \u00bb et \u00ab Val\u00e9ry \u00bb. Val\u00e9ry tout sec et tout cru.<br>J\u2019\u00e9tais d\u00e9j\u00e0 adepte d\u2019un syst\u00e8me qui l\u2019a toujours bien r\u00e9ussi. Choisir le sujet le plus difficile, r\u00e9fl\u00e9chir \u00e0 ce qu\u2019un candidat bon \u00e9l\u00e8ve en dirait, et essayer d\u2019exposer le contraire. Je connaissais assez bien Musset, j\u2019avais des lumi\u00e8res sur Val\u00e9ry. Mais sachant que j\u2019avais au jury Michel D\u00e9caudin, immense sp\u00e9cialiste d\u2019Apollinaire, il \u00e9tait \u00e9vident que cet homme n\u2019avait pas d\u2019attentes particuli\u00e8res sur le bel Alfred. Sur Val\u00e9ry, en revanche\u2026<br><br>J\u2019ai donc choisi l\u2019auteur de \u00ab La Jeune Parque \u00bb. J\u2019avais en t\u00eate la voix un peu m\u00e9tallique et affect\u00e9e du po\u00e8te, entendue sur un vieil enregistrement, r\u00e9citant quelques strophes du \u00ab Cimeti\u00e8re marin \u00bb. Mais qu\u2019en dire ? La sagesse \u2014 celle gr\u00e2ce \u00e0 laquelle on \u00e9choue aux concours \u2014 me conseillait de r\u00e9citer le commentaire attendu \u2014 po\u00e8te post-mallarm\u00e9en, un peu pr\u00e9cieux, assez froid, Acad\u00e9micien et presque acad\u00e9mique, comme l\u2019art du m\u00eame nom. Pensez, au moment o\u00f9 para\u00eet <em>Charmes<\/em>, les surr\u00e9alistes s\u2019excitent dans la revue <em>Litt\u00e9rature<\/em> \u2014 sauf que c\u2019est Val\u00e9ry qui leur a souffl\u00e9 ce titre. Le personnage \u00e9tait peut-\u00eatre plus complexe que ce que me donnaient \u00e0 penser mes profs de kh\u00e2gne.<br>J\u2019avais 20 minutes. J\u2019ai donc renvers\u00e9 l\u2019id\u00e9e re\u00e7ue, et expliqu\u00e9 tout au long que Val\u00e9ry \u00e9tait sans doute l\u2019un des po\u00e8tes fran\u00e7ais les plus sensuels. Je connaissais par c\u0153ur un certain nombre de po\u00e8mes, je n\u2019ai pas eu trop de mal \u00e0 trouver de quoi soutenir ma th\u00e8se.<br><br>D\u00e9caudin avait d\u00e9boutonn\u00e9 sa chemise, ses poils blancs jaillissaient par la fente du tissu. C\u2019\u00e9tait deux heures de l\u2019apr\u00e8s-midi, il faisait une chaleur de four, le saint homme tournait au rubicond au fur et \u00e0 mesure que je lui susurrais : <br><br>\u00ab Humblement, tendrement, sur le tombeau charmant<br>          Sur l\u2019insensible monument,<br>Que d\u2019ombres, d\u2019abandons, et d\u2019amour prodigu\u00e9e,<br>Forme ta gr\u00e2ce fatigu\u00e9e,<br>Je meurs, je meurs sur toi, je tombe et je m\u2019abats,<br><br>Mais \u00e0 peine abattu sur le s\u00e9pulcre bas,<br>Dont la close \u00e9tendue aux cendres me convie,<br>Cette morte apparente, en qui revient la vie,<br>Fr\u00e9mit, rouvre les yeux, m\u2019illumine et me mord,<br>Et m\u2019arrache toujours une nouvelle mort<br>          Plus pr\u00e9cieuse que la vie. \u00bb<br><br>Et d\u2019expliquer que la \u00ab morte apparente \u00bb \u00e9tait sans doute, \u00e0 cette \u00e9poque, Catherine Pozzi, femme en tous points remarquable, une dizaine d\u2019ann\u00e9es de moins que Val\u00e9ry, \u00e9perdument amoureuse du po\u00e8te \u2014 voir son <em>Journal<\/em>, et quelques-uns de ses po\u00e8mes, <a href=\"https:\/\/www.poemes.co\/ave.html\">en particulier \u00ab Ave \u00bb<\/a>. Mais qu\u2019au-del\u00e0 de l\u2019anecdote biographique, il y avait dans cette po\u00e9sie un Eros sous-jacent, un esprit grec, une sensualit\u00e9 \u00e9pidermique. Apr\u00e8s tout, n\u2019\u00e9tait-ce pas Val\u00e9ry, qui ne d\u00e9testait pas lui non plus flirter avec les paradoxes, qui affirmait que ce que l\u2019homme a de plus profond, c\u2019est sa peau ? <br><br>Dans \u00ab Le Cimeti\u00e8re marin \u00bb, dont on ne fait que des lectures m\u00e9taphysiques, il y a cette strophe \u00e9blouissante :<br><br>\u00ab Les cris aigus des filles chatouill\u00e9es,<br>Les yeux, les dents, les paupi\u00e8res mouill\u00e9es,<br>Le sein charmant qui joue avec le feu,<br>Le sang qui brille aux l\u00e8vres qui se rendent,<br>Les derniers dons, les doigts qui les d\u00e9fendent,<br>Tout va sous terre et rentre dans le jeu ! \u00bb<br><br>Eros et Thanatos, certes, dans les deux cas. Mais petite mort tout \u00e0 l\u2019heure, et vraie Camarde ici. <em>Carpe diem<\/em>. Souvenir de bordels Belle Epoque. Et l\u00e9ger sadisme.<br>Jusqu\u2019aux \u00ab Fragments du Narcisse \u00bb, convoqu\u00e9s pour illustrer l\u2019aspect homo-\u00e9rotique de cette po\u00e9sie plus incarn\u00e9e qu\u2019incantatoire. D\u2019ailleurs, l\u2019histoire enti\u00e8re de Narcisse m\u2019est toujours apparue comme un hymne d\u00e9finitif \u00e0 la masturbation. Woody Allen a ent\u00e9rin\u00e9 cette opinion lorsqu\u2019il a expliqu\u00e9 que se masturber, c\u2019est faire l\u2019amour avec quelqu\u2019un qu\u2019on aime\u2026 Quand Val\u00e9ry met en sc\u00e8ne ce bel adolescent qui avoue :<br><br>\u00ab \u2026 nulle vierge enfant \u00e9chapp\u00e9e au satyre,<br>Nulle ! aux fuites habiles, aux chutes sans \u00e9moi,<br>Nulle des nymphes, nulle amie, ne m\u2019attire<br>Comme tu fais sur l\u2019onde, in\u00e9puisable Moi ! \u00bb<br><br>on peut gloser sur la valeur non m\u00e9taphorique d\u2019\u00ab in\u00e9puisable \u00bb\u2026 \u00c0 en m\u00e9priser l\u2019amour m\u00eame d\u2019Echo, comme dans la toile, ci-dessus, de John William Waterhouse, dont le d\u00e9cadentisme devait bien seoir \u00e0 Val\u00e9ry.<br>(Word me souligne violemment seoir. <em>Ignorantus, ignoranta, ignorantum<\/em> !)<br><br>Bien s\u00fbr, vers la fin, j\u2019ai \u00e9voqu\u00e9 la fameuse phrase, <a href=\"https:\/\/www.marianne.net\/agora\/humeurs\/nous-autres-civilisations-nous-savons-maintenant-que-nous-sommes-mortelles\">\u00ab Nous autres, civilisations \u00bb<\/a>, pour montrer que je ne m\u2019arr\u00eatais pas aux polissonneries du po\u00e8te. Et j\u2019ai gliss\u00e9 une allusion au discours que Val\u00e9ry pronon\u00e7a devant l\u2019Acad\u00e9mie, d\u00e9but janvier 1941, pour c\u00e9l\u00e9brer Bergson qui venait de mourir \u2014 devant une assembl\u00e9e, ou ce qu\u2019il en restait, t\u00e9tanis\u00e9e d\u2019ou\u00efr l\u2019apologie d\u2019un Juif. Il admirait sans doute l\u2019intellectualit\u00e9 sans faille du philosophe, mais ce courage trouvait aussi sa source dans l\u2019amour qu\u2019il portait cette fois \u00e0 Jeanne Loviton, dite Jean Voilier : <a href=\"http:\/\/evene.lefigaro.fr\/citations\/theme\/lettres-d-amour-de-paul-valery-a-j.php\">voir les lettres<\/a> que le septuag\u00e9naire adressait \u00e0 la belle trentenaire\u2026 Ah, quarante ans de diff\u00e9rence, n\u2019est-ce pas trop ? Mais le trop, en amour, est-il assez ?<br><br>Le sommet, c\u2019est \u00ab Les pas \u00bb. Bien que le faux dormeur, en l\u2019occurrence, soit cette fois un homme, je vois dans ce po\u00e8me je ne sais quel souvenir d\u2019odalisque, d\u2019indolence m\u00e9diterran\u00e9enne :<br><br>\u00ab Tes pas, enfants de mon silence,<br>Saintement, lentement plac\u00e9s,<br>Vers le lit de ma vigilance<br>Proc\u00e8dent muets et glac\u00e9s.<br><br>Personne pure, ombre divine,<br>Qu&rsquo;ils sont doux, tes pas retenus !<br>Dieux !&#8230; tous les dons que je devine<br>Viennent \u00e0 moi sur ces pieds nus !<br><br>Si, de tes l\u00e8vres avanc\u00e9es,<br>Tu pr\u00e9pares pour l&rsquo;apaiser,<br>A l&rsquo;habitant de mes pens\u00e9es<br>La nourriture d&rsquo;un baiser,<br><br>Ne h\u00e2te pas cet acte tendre,<br>Douceur d&rsquo;\u00eatre et de n&rsquo;\u00eatre pas,<br>Car j&rsquo;ai v\u00e9cu de vous attendre,<br>Et mon c\u0153ur n&rsquo;\u00e9tait que vos pas.<br><br>Et le glissement du Tu au Vous, \u00e0 la fin, comme si le pluriel de politesse allait un cran plus loin dans l&rsquo;intimit\u00e9, me ravit toujours.<\/p>\n\n\n\n<p>D\u00e9caudin me mit une tr\u00e8s bonne note, qui compensa le contresens majestueux que j\u2019avais fait sur un po\u00e8me baroque. Je dois ainsi \u00e0 mon go\u00fbt pour les aff\u00e8teries sensuelles de Paul Val\u00e9ry mon entr\u00e9e \u00e0 l\u2019ENS \u2014 \u00e0 quoi \u00e7a tient, quand m\u00eame\u2026 <br>Et je n\u2019ai pas chang\u00e9, un peu comme le h\u00e9ros du Roman d\u2019un tricheur, o\u00f9 Guitry raconte comment un gosse, priv\u00e9 de d\u00eener parce qu\u2019il a vol\u00e9, pour s\u2019acheter des billes, dans la caisse de l\u2019\u00e9picerie paternelle, est le seul survivant d\u2019un empoisonnement aux champignons qui tua toute sa famille. \u00c0 quoi bon l\u2019honn\u00eatet\u00e9, \u00e0 quoi sert la chastet\u00e9, quand le vice est si bien r\u00e9compens\u00e9 ?<br><br>Jean-Paul Brighelli<br><br>PS. Je sais, j\u2019ai tard\u00e9, mais j\u2019ai consacr\u00e9 la semaine derni\u00e8re tout enti\u00e8re \u00e0, la r\u00e9daction d\u2019un ultime essai sur l\u2019Ecole \u2014 plus pr\u00e9cis\u00e9ment sur la \u00ab mixit\u00e9 scolaire \u00bb, tarte \u00e0 la cr\u00e8me que nous ressert un ministre qui a plac\u00e9 ses enfants \u00e0 l\u2019Ecole alsacienne.<br><br><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>John William Waterhouse (1849-1916), Echo et Narcisse, 1903 Juin 1972. Le lecteur voudra bien se souvenir que j\u2019avais encore 18 ans. Je passais l\u2019oral de l\u2019ENS Saint-Cloud \u2014 \u00e0 Saint-Cloud. 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