{"id":4601,"date":"2023-05-28T08:30:25","date_gmt":"2023-05-28T06:30:25","guid":{"rendered":"https:\/\/blog.causeur.fr\/bonnetdane\/?p=4601"},"modified":"2023-05-28T09:45:28","modified_gmt":"2023-05-28T07:45:28","slug":"blow-job-dit-elle","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/blog.causeur.fr\/bonnetdane\/blow-job-dit-elle-4601","title":{"rendered":"Blow job, dit-elle\u2026"},"content":{"rendered":"\n<p>Ren\u00e9 Magritte, <em>La Trahison des images<\/em>, 1928-1929<br><br>\u00ab Cet abandon de vous o\u00f9 je vous tiens captif tout au fond de ma gorge, sous ma langue active qui vous am\u00e8ne l\u00e0, o\u00f9 vous me demandez de ne plus bouger. Votre sexe tendu s\u2019immobilise. Puis peu \u00e0 peu se met \u00e0 vibrer. Vous me dites \u00e0 voix basse, lentement, le trajet de la mont\u00e9e de votre jouissance qui se lib\u00e8re enfin et explose en gouttes de pluie am\u00e8re sur les parois de ma gorge en pulsations vives et br\u00fblantes. Je les sens jaillir, couler, s\u2019\u00e9tendre dans ma bouche immobile. Je savoure avec lucidit\u00e9 ce moment pour mieux go\u00fbter votre s\u00e8ve, derri\u00e8re vos mots expir\u00e9s. \u00ab Prends, prends, c\u2019est pour toi, pour toi \u00bb.<br>\u00ab Dans ces minutes d\u2019immortalit\u00e9 triomphante o\u00f9 je me sens suspendue dans le firmament blanc, pareille \u00e0, la Voie lact\u00e9e qui, sans fil, sans attache, se tient accroch\u00e9e \u00e0 ses \u00e9toiles et dessine une figure g\u00e9om\u00e9trique parfaite, je vous bois, vous go\u00fbte, vous avale. \u00bb Val\u00e9rie Boisgel, <em>Captive<\/em>, 2005 (1).<br><br>Quasi-m\u00e9taphysique de la pipe. L\u2019instant parmi tant d\u2019autres o\u00f9 la femme tient absolument l\u2019homme. L\u2019absorbe. Se nourrit de lui.<br>Si pour vous la fellation n\u2019est qu\u2019un pr\u00e9liminaire, ou, pire, une fa\u00e7on de retenir Monsieur \u00e0 la maison, renoncez-y. Les gestes de l\u2019amour doivent tenir du sacrifice, de la C\u00e8ne, de la messe. Le pain et le sel et le vin.<br><br>\u00ab Tailler une plume \u00bb, disait-on quand on en \u00e9tait encore \u00e0 la plume d\u2019oie. Ou \u00ab faire une pipe \u00bb \u2014 d\u2019o\u00f9 \u00ab avaler la fum\u00e9e \u00bb, quand on arrive au paroxysme. \u00ab Pompier \u00bb \u2014 d\u2019o\u00f9 pomper (le dard, le gland, le n\u0153ud). \u00ab T\u00e9ter le flageolet \u00bb \u2014 qui n\u2019est pas un haricot, mais une sorte de fl\u00fbte champ\u00eatre. D\u2019o\u00f9 \u00ab souffler dans le mirliton \/ dans la peau d\u2019anguille \/ dans le poireau \u00bb. <br>Les mots et expressions sont multiples (voir le <em>Dictionnaire \u00e9rotique<\/em> de Pierre Guiraud, outil indispensable de tout pornographe \u00e9rudit). Mais ils peuvent \u00eatre ramen\u00e9s \u00e0 deux s\u00e9ries : celle qui rel\u00e8ve du souffle (to blow, en anglais), et celle qui rel\u00e8ve de la floraison \u2014 to blow aussi.<br>Les deux s\u00e9ries, qui paraissent h\u00e9t\u00e9rog\u00e8nes \u00e0 l\u2019hilote, ont une \u00e9tymologie commune, une racine indo-europ\u00e9enne *b\u02b0leh\u2083-, \u00ab fleurir, s&rsquo;\u00e9panouir \u00bb. De l\u00e0 viennent \u00ab fleur \u00bb et ses d\u00e9riv\u00e9s, dans toutes les langues issues de l\u2019indo-europ\u00e9en. Et, tout au bout, le mot \u00ab bl\u00e9 \u00bb, floraison et ensemencement par excellence.<br><br>Comment en est-on arriv\u00e9 au blow job ? Sans doute faut-il passer par le proto-germanique *bl\u014dan-, \u00ab fleurir, s&rsquo;\u00e9panouir, cro\u00eetre&#8230; \u00bb, qui pourrait (pourrait, hein, rien n&rsquo;est s\u00fbr) \u00eatre \u00e0 l&rsquo;origine du germanique *bl\u014dda-, \u201csang\u201d. Puis blood, of course. Comme dit l\u2019excellent Fr\u00e9d\u00e9ric Blondieau, dont je ne saurais trop vous recommander <a href=\"https:\/\/indoeuropeen.blogspot.com\/\">le Dimanche indo-europ\u00e9en<\/a>, mine de renseignements \u00e9gren\u00e9s avec un humour ravageur, il faut imaginer \u00ab un rapprochement s\u00e9mantique entre la couleur rouge du sang et l&rsquo;\u00e9panouissement \u00bb. <br>Comme un p\u2019tit coquelicot, mon \u00e2me\u2026<br><br>Le fait est que dans le blow job, on retrouve ainsi la racine germanique dans le vieil anglais bl\u014dwan, de m\u00eame sens (\u00ab fleurir, s&rsquo;\u00e9panouir&#8230; \u00bb), dont sera issu le moyen anglais blowen, blowe, \u00e0 l&rsquo;origine du verbe anglais to blow, qui comme tous les verbes archa\u00efques, a une multitude de sens\u2026<br>\u2026 jusqu\u2019\u00e0 l\u2019agrandissement photographique. Rappelez-vous le film d\u2019Antonioni, <em>Blow up<\/em> : l\u2019affiche (voir ci-dessous) \u00e9tait assez explicite sur le rapport entre l\u2019acte amoureux et la photographie, le mod\u00e8le \u00e9tant intimement soumis au photographe. Il n\u2019est d\u2019ailleurs pas infr\u00e9quent qu\u2019une s\u00e9ance de pose se termine en possession amoureuse.<br><br>Quant \u00e0 la fa\u00e7on dont on passe du souffle \u00e0 la floraison, et vice versa, le processus est presque trop \u00e9vident. La verge est ce ridicule appendice qui, lorsqu\u2019on le titille, s\u2019\u00e9panouit en sceptre majestueux \u2014 oui en flageolet d\u00e9risoire \u2014 parce que le sang (blood, hein\u2026) fait s\u2019\u00e9panouir le gland, et que la s\u00e8ve peut d\u00e8s lors monter dans la tige.<br>Les deux s\u00e9ries sont si intimement li\u00e9es qu\u2019il faut justement retenir son souffle (en clair, se mettre en apn\u00e9e) pour \u00e9viter un \u00e9panchement trop rapide de s\u00e8ve. Les yogis du kama-soutra parviennent m\u00eame, disent-ils, \u00e0 refouler si fort la semence qu\u2019elle engendre une \u00e9jaculation r\u00e9trograde, remonte la moelle \u00e9pini\u00e8re et vient fleurir dans le cerveau. Et non dans la vessie, comme le pr\u00e9tendent les physiologistes prosa\u00efques.<br>Que cent fleurs s\u2019\u00e9panouissent, disait Mao Ts\u00e9 Toung.<br><br>L\u2019apn\u00e9e est un bon proc\u00e9d\u00e9 pour retarder l\u2019\u00e9jaculation. Mais la r\u00e9citation des \u00e9tymologies successives en est un autre \u2014 ou le r\u00e9cit du processus des mar\u00e9es, comme dans ce film \u00e0 sketches de Val\u00e9rian Borowczyk, les <em>Contes immoraux<\/em>, o\u00f9 un tout jeune Fabrice Luchini <a href=\"https:\/\/www.dailymotion.com\/video\/xhxuxb\">expliquait ce m\u00e9canisme \u00e0 sa jeune cousine<\/a>, qui pour la premi\u00e8re fois se lan\u00e7ait dans la conqu\u00eate de l&rsquo;h\u00e9misph\u00e8re sud du garnement. Et ne consentait \u00e0 jouir que lorsque les vagues venaient enfin leur l\u00e9cher les pieds.<\/p>\n\n\n\n<p>Sauf si vous \u00eates, comme moi, de ceux que la philologie excite si fort qu\u2019elle accro\u00eet l\u2019excitation. Ah, jouir en se rappelant une racine indo-europ\u00e9enne, voil\u00e0 qui est vraiment raffin\u00e9 !<br><br>Jean-Paul Brighelli<\/p>\n\n\n\n<p><\/p>\n\n\n\n<p>PS. Fr\u00e9d\u00e9ric Blondieau a bien voulu r\u00e9pondre \u00e0 mon interrogaztion sur les deux souches de \u00ab\u00a0blow\u00a0\u00bb en anglais :<\/p>\n\n\n\n<p>\u00ab\u00a0D&rsquo;apr\u00e8s mes sources, il s&rsquo;agit bien d&rsquo;\u00e9tymons *diff\u00e9rents*, donc issus de racines IE *diff\u00e9rentes*, mais&#8230; homophones (et que l&rsquo;on distingue simplement par un num\u00e9ro): *b\u02b0leh- 1,2,3&#8230;\u00a0Ainsi, to blow \u00ab\u00a0souffler\u00a0\u00bb est un cognat du latin fl\u014d, alors que to blow \u00ab\u00a0fleurir\u00a0\u00bb a comme cognat le latin flor\u0113re.<br>S&rsquo;il y a eu influence d&rsquo;un sens sur l&rsquo;autre, il s&rsquo;agirait alors d&rsquo;un ph\u00e9nom\u00e8ne tr\u00e8s ancien, mais hormis l&rsquo;homophonie, ces deux racines IE semblent n&rsquo;avoir a priori aucun lien entre elles (jusqu&rsquo;\u00e0 preuve du contraire). Pour ce qui est de \u00ab\u00a0blow job\u00a0\u00bb, vous avez raison : s&rsquo;y retrouve l&rsquo;id\u00e9e de \u00ab\u00a0faire fleurir\u00a0\u00bb au sens de \u00ab\u00a0faire \u00e9clater de plaisir\u00a0\u00bb, sans lien avec le fait de souffler dans un ballon !\u00a0\u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>(1) Val\u00e9rie Boisgel (1944-2014) fut une actrice de r\u00e9el talent&nbsp;: voir <em>La Rose \u00e9corch\u00e9e<\/em>, avec une toute jeune Anny Duperey et une inattendue Elisabeth Teyssier, la cartomancienne pr\u00e9f\u00e9r\u00e9e de Mitterrand. Puis elle joua dans les films de Jos\u00e9 B\u00e9naz\u00e9raf, grand d\u00e9fricheur de l\u2019\u00e9rotisme avant que la pornographie s\u2019en m\u00eale. Refusant de glisser justement dans le cin\u00e9ma explicite, elle s\u2019est reconvertie dans le th\u00e9\u00e2tre et dans l\u2019\u00e9criture&nbsp;: <em>Captive<\/em> est un tr\u00e8s beau r\u00e9cit de possession amoureuse. Nous avons particip\u00e9 ensemble \u00e0 un recueil paru en 2005 aux Editions Blanche, <em>Femmes amoureuses<\/em>.<\/p>\n\n\n\n<figure class=\"wp-block-image size-large\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" width=\"598\" height=\"974\" src=\"https:\/\/blog.causeur.fr\/bonnetdane\/wp-content\/uploads\/sites\/25\/2023\/05\/Capture-de\u0301cran-2023-05-28-a\u0300-08.28.51.png\" alt=\"\" class=\"wp-image-4606\" srcset=\"https:\/\/blog.causeur.fr\/bonnetdane\/wp-content\/uploads\/sites\/25\/2023\/05\/Capture-de\u0301cran-2023-05-28-a\u0300-08.28.51.png 598w, https:\/\/blog.causeur.fr\/bonnetdane\/wp-content\/uploads\/sites\/25\/2023\/05\/Capture-de\u0301cran-2023-05-28-a\u0300-08.28.51-184x300.png 184w, https:\/\/blog.causeur.fr\/bonnetdane\/wp-content\/uploads\/sites\/25\/2023\/05\/Capture-de\u0301cran-2023-05-28-a\u0300-08.28.51-258x420.png 258w\" sizes=\"auto, (max-width: 598px) 100vw, 598px\" \/><\/figure>\n\n\n\n<p><br><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Ren\u00e9 Magritte, La Trahison des images, 1928-1929 \u00ab Cet abandon de vous o\u00f9 je vous tiens captif tout au fond de ma gorge, sous ma langue active qui vous am\u00e8ne l\u00e0, o\u00f9 vous me demandez de ne plus bouger. 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