{"id":4610,"date":"2023-06-11T09:45:34","date_gmt":"2023-06-11T07:45:34","guid":{"rendered":"https:\/\/blog.causeur.fr\/bonnetdane\/?p=4610"},"modified":"2023-06-11T14:26:04","modified_gmt":"2023-06-11T12:26:04","slug":"je-taime-je-te-mange","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/blog.causeur.fr\/bonnetdane\/je-taime-je-te-mange-4610","title":{"rendered":"Je t&rsquo;aime, je te mange"},"content":{"rendered":"\n<p><em>Amours cannibales<\/em>, un film de Manuel Martin Cuenca, avec Antonio de la Torre (2013)<\/p>\n\n\n\n<p><\/p>\n\n\n\n<p>11 juin. Je suis dans un TGV Rennes-Marseille, et je lis d\u2019un \u0153il tr\u00e8s matinal <em>La D\u00e9voration<\/em>, un roman ancien de Nicolas d\u2019Estienne d\u2019Orves, dont j\u2019ai beaucoup aim\u00e9 les derniers ouvrages, <em><a href=\"https:\/\/www.marianne.net\/culture\/litterature\/ce-que-lon-sait-de-max-toppard-un-recit-lumineux\">Ce que l\u2019on sait de Max Stoppard<\/a><\/em>, et le <em><a href=\"https:\/\/www.causeur.fr\/nicolas-d-estienne-d-orves-dictionnaire-amoureux-du-mauvais-gout-256341\">Dictionnaire du mauvais go\u00fbt<\/a><\/em>.<br>Page 125 de l\u2019\u00e9dition de Poche, je tombe sur cette phrase : \u00ab Vous aimez le navarin ? \u00bb Et, deux pages plus loin : \u00ab Vous aimez les c\u00f4telettes ? \u00bb<br>C\u2019est un bourreau qui parle\u2026<br><br>Curieuse langue que le fran\u00e7ais, qui n\u2019a qu\u2019un verbe pour dire \u00ab aimer \u00bb, quand les Anglais disposent de \u00ab to like \u00bb et \u00ab to love \u00bb. \u00ab Do you like lamb chops ? \u00bb \u00c0 quoi un obs\u00e9d\u00e9 de l\u2019agneau pourrait r\u00e9pondre : \u00ab I <em>love<\/em> lamb chops ! \u00bb \u2014 o\u00f9 l\u2019italique rendrait compte de l\u2019emphase, incitant le traducteur \u00e0 opter pour \u00ab J\u2019adore les c\u00f4telettes d\u2019agneau ! \u00bb <a href=\"https:\/\/www.youtube.com\/watch?v=LoNwVz9uh0k\">Dans un tube sirupeux fort dr\u00f4le<\/a>, Anthony Quinn (oui ! L\u2019Aouda de <em>Lawrence d\u2019Arabie<\/em> !) \u00e9grenait ainsi les diverses formules, \u00ab I love you, Te volio bene, Te quiero, Ich Liebe Dich, Je t&rsquo;adore\u2026 \u00bb Les paroliers avaient bien senti que \u00ab Je t\u2019aime \u00bb en fran\u00e7ais ne rendait pas exactement compte de la puissance \u00e9motionnelle du \u00ab I love you \u00bb anglais.<br><br>Revenons aux fondamentaux avant d\u2019oser une hypoth\u00e8se maximaliste :<br><br>\u00ab Je ne pourrais d\u00e9composer l&rsquo;expression sans rire. Quoi ! il y aurait \u00ab moi \u00bb d &lsquo;un c\u00f4t\u00e9, \u00ab toi \u00bb de l&rsquo;autre, et au milieu un joint d &lsquo;affection raisonnable (puisque lexical). Qui ne sent combien une telle d\u00e9composition, conforme pourtant \u00e0 la th\u00e9orie linguistique, d\u00e9figurerait ce qui est jet\u00e9 dehors d&rsquo;un seul mouvement ? Aimer n&rsquo;existe pas \u00e0 l&rsquo;infinitif (sauf par artifice m\u00e9talinguistique) : le sujet et l&rsquo;objet viennent au mot en m\u00eame temps qu&rsquo;il est prof\u00e9r\u00e9, et je-t-aime doit s&rsquo;entendre (et ici se lire) \u00e0 la hongroise, par exemple, qui dit, d &lsquo;un seul mot, szeretlek, comme si le fran\u00e7ais, reniant sa belle vertu analytique, \u00e9tait une langue agglutinante (et c&rsquo;est bien d &lsquo;agglutination qu&rsquo;il s&rsquo;agit). Ce bloc, la moindre alt\u00e9ration syntaxique l&rsquo;effondre ; il est pour ainsi dire hors syntaxe et ne s&rsquo;offre \u00e0 aucune transformation structurale\u2026 \u00bb <br>Roland Barthes, <em>Fragments d\u2019un discours amoureux<\/em>, 1977 \u2014 quel bonheur cela avait \u00e9t\u00e9 d\u2019assister, l\u2019ann\u00e9e pr\u00e9c\u00e9dente, au s\u00e9minaire sur <em>Werther<\/em>, \u00e0 l\u2019Ecole Pratique des Hautes Etudes, cent m\u00e8tres au-dessus de chez moi, d\u2019o\u00f9 \u00e9taient sortis ces <em>Fragments<\/em>\u2026<br><br>Chaque phrase de Barthes a des profondeurs imm\u00e9diates qui sont un ravissement. \u00ab Ce bloc, la moindre alt\u00e9ration syntaxique l&rsquo;effondre \u00bb, dit-il. Ainsi ne peut-on conjuguer le verbe \u00e0 un autre temps, \u00e0 un autre mode, sans en brouiller irr\u00e9m\u00e9diablement le sens. \u00ab Je t\u2019aimais \u00bb signifie \u00ab Je ne t\u2019aime plus \u00bb \u2014 et non \u00ab je t\u2019aimais hier \u00bb. I love you no more. Game over. \u00ab Je t\u2019aime bien \u00bb modalise pour le pire : quand on effeuille la marguerite, on veut que le destin nous fasse retomber sur \u00ab Je t\u2019aime \u00bb, pas sur l\u2019un de ces succ\u00e9dan\u00e9s o\u00f9 \u00ab beaucoup \u00bb signifie, en fait, \u00ab beaucoup moins \u00bb. <br><br>Il est des mots ou des expressions qui sont des absolus, et la moindre inflexion est un an\u00e9antissement. Il en est par exemple de m\u00eame pour le \u00ab Je t\u2019aime \u00bb et pour le mot \u00ab la\u00efcit\u00e9 \u00bb : \u00ab la\u00efcit\u00e9 ouverte \u00bb ou \u00ab am\u00e9nag\u00e9e \u00bb, c\u2019est la R\u00e9publique enti\u00e8re qui s\u2019en va, et le fanatisme qui entre par les portes ouvertes, comme les cuisses du m\u00eame nom. <em>Beaucoup<\/em> potentialise n&rsquo;importe quel verbe, mais diminue <em>aimer<\/em>.<br><br>Et si pourtant je t\u2019aimais comme j\u2019aime les c\u00f4tes d\u2019agneau ? Si, avec de la fleur de thym, une touche de romarin, le gras croustillant encore de la flamme qui vient de le parcourir, ta chair devenait soudain comestible ? Et si le gigot de sept heures longuement mitonn\u00e9, qui se d\u00e9coupe \u00e0 la cuill\u00e8re, \u00e9tait l\u2019expression la plus haute du d\u00e9sir que j\u2019ai pour tes fesses, \u00f4 mon amour ? <br>R\u00e9versibilit\u00e9 des amours, du cul au culinaire\u2026 <a href=\"https:\/\/www.youtube.com\/watch?v=hW1VTZGqldU\">Que disait Gainsbourg d\u00e9j\u00e0<\/a> ?<br><br>\u00ab Je suis venu pour te voler<br>Cent millions de baisers<br>Cent millions de baisers<br>En petites br\u00fblures<br>En petites morsures<br>En petites coupures\u2026 \u00bb<br><br>Jeu de mots insolite sur \u00ab coupures \u00bb \u2014 qui dans certaines situations d\u2019amour extr\u00eame, de cruaut\u00e9 aimable, unifie le sens de ce qui se passe, parce qu&rsquo;il s&rsquo;agit bien de coupures r\u00e9elles\u2026<br><br>L\u2019amour comme d\u00e9voration. Comme le Japonais cannibale de Censier, Issei Sagawa. S\u2019incorporer l\u2019Autre. <br>(Curieusement, au fur et \u00e0 mesure que le train roule entre Le Mans et Massy, que d\u2019une main je r\u00e9dige ses lignes en alternant avec quelques pages de <em>La D\u00e9voration<\/em>, c\u2019est vers Issei Sagawa, rebaptis\u00e9 Munimoto, qu\u2019Estienne d\u2019Orves oriente son r\u00e9cit\u2026<br>Tiens, j\u2019enseignais \u00e0 Censier quand cet aimable Nippon y exer\u00e7ait ses talents\u2026<br><br>Nous nous incorporons l\u2019Autre en faisant l\u2019amour. <em>A minima<\/em>, sperme, cyprine et sueur. <em>A maxima<\/em>, \u00e0 vous d\u2019aller au bout de vos d\u00e9sirs. Ondinism, scatophilie et tutti quanti. <br><br>\u00ab Il me demanda, quand il eut fini, s\u2019il n\u2019\u00e9tait pas vrai que son foutre f\u00fbt excellent\u2026 De la cr\u00e8me, monseigneur, de la cr\u00e8me, r\u00e9pondis-je, il est impossible d\u2019en avaler de meilleur ; je vous accorderai quelquefois l\u2019honneur d\u2019en manger, me dit-il, et vous avalerez aussi ma merde, quand je serai bien content de vous. \u00bb Et plus loin : \u00ab Ah ! Ah ! putain, disait-il, pendant qu\u2019on l\u2019\u00e9trillait, tu ne veux pas sucer mon vit parce qu\u2019il y a de la merde ; que deviendras-tu donc tout \u00e0 l\u2019heure quand je t\u2019en ferai manger ? \u00bb (Sade, <em>Histoire de Juliette<\/em>)<br><br>(Parenth\u00e8se : mon avant-derni\u00e8re \u00e9pouse avait fait graver ces mots, \u00ab De la cr\u00e8me, monseigneur \u00bb \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur de l\u2019alliance qu\u2019elle avait fait fondre pour moi \u2014 mais sans doute ne le reconna\u00eetrait-elle pas volontiers aujourd\u2019hui\u2026 Ma foi, je l&rsquo;ai gard\u00e9e, pour bien me rappeler que certaines passions torrides se fondent en haines stup\u00e9fiantes\u2026)<br><br><em>Idem<\/em> pour le sang des r\u00e8gles. Nombre d\u2019hommes (et de femmes) trouvent cela quelque peu d\u00e9go\u00fbtant, et les livres saints interdisent de forniquer quand le cam\u00e9lia est rouge. Dommage : c\u2019est souvent l\u00e0 que le d\u00e9sir est le plus fort. Et il n\u2019est pas n\u00e9cessaire de se croire cannibale ou vampire en constatant que l\u2019on aime sucer le sang d\u2019une plaie.<br>Mais j\u2019arr\u00eate l\u00e0. Massy arrive, et au sommet de sa courbe le TGV va redescendre sur Lyon et la vall\u00e9e du Rh\u00f4ne. La cr\u00e9ature, face \u00e0 moi, se r\u00e9veille, s\u2019\u00e9broue et choisit de replonger dans un sommeil sans r\u00eaves \u2014 mais qu\u2019est-ce que j\u2019en sais, au fond ?<\/p>\n\n\n\n<p>D&rsquo;autres sont plus savants :<\/p>\n\n\n\n<p>\u00ab J&rsquo;ai ensuite mis une noisette de beurre dans la po\u00eale, allum\u00e9 le gaz et coup\u00e9 ton sein gauche. Posant la lame \u00e0 plat, au ras du corps, je l&rsquo;ai sci\u00e9 \u00e0 l&rsquo;horizontale. La chair \u00e9tait beaucoup plus facile \u00e0 trancher que la fesse ou la cuisse. Normal, me suis-je dit en retournant le sein dans ma main, il n&rsquo;y a que de la graisse. Je l&rsquo;ai alors pos\u00e9 dans la po\u00eale, c\u00f4t\u00e9 chair, laissant la peau \u00e0 l\u2019ext\u00e9rieur. Dans un gr\u00e9sillement violent, le sein a commenc\u00e9 \u00e0 tressauter sur le t\u00e9flon. Comme excit\u00e9, le t\u00e9tin s\u2019est \u00e9rig\u00e9, devenant rouge, puis rubicond, pr\u00eat \u00e0 exploser sur le fourneau. Rapidement, les bords de la mamelle ont fr\u00e9till\u00e9, tels un \u0153uf miroir. L\u2019estimant cuit, j\u2019ai fait glisser le tout dans une assiette, prenant bien soin de ne pas retourner le sein pour que le t\u00e9tin rest\u00e2t \u00e0 l\u2019ext\u00e9rieur. Une fois sur la table, la viande vibrait encore. Et lorsque j\u2019y ai plant\u00e9 couteau et fourchette, elle a \u00e9mis un Pshuiiiit&nbsp;! de pannequet souffl\u00e9. Lors, je t\u2019ai \u00e0 nouveau go\u00fbt\u00e9. Incontestablement, tu \u00e9tais meilleure cuite.&nbsp;\u00bb (Nicolas d\u2019Estienne d\u2019Orves, op. cit., p.238)<br><br>Jean-Paul Brighelli<\/p>\n\n\n\n<figure class=\"wp-block-image size-large\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" width=\"500\" height=\"600\" src=\"https:\/\/blog.causeur.fr\/bonnetdane\/wp-content\/uploads\/sites\/25\/2023\/06\/352542275_3428908363988646_5873045148793226421_n-1.jpg\" alt=\"\" class=\"wp-image-4622\" srcset=\"https:\/\/blog.causeur.fr\/bonnetdane\/wp-content\/uploads\/sites\/25\/2023\/06\/352542275_3428908363988646_5873045148793226421_n-1.jpg 500w, https:\/\/blog.causeur.fr\/bonnetdane\/wp-content\/uploads\/sites\/25\/2023\/06\/352542275_3428908363988646_5873045148793226421_n-1-250x300.jpg 250w, https:\/\/blog.causeur.fr\/bonnetdane\/wp-content\/uploads\/sites\/25\/2023\/06\/352542275_3428908363988646_5873045148793226421_n-1-350x420.jpg 350w\" sizes=\"auto, (max-width: 500px) 100vw, 500px\" \/><\/figure>\n\n\n\n<p><\/p>\n\n\n\n\n\n\n\n<p><br><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Amours cannibales, un film de Manuel Martin Cuenca, avec Antonio de la Torre (2013) 11 juin. 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