{"id":4617,"date":"2023-06-16T10:05:00","date_gmt":"2023-06-16T08:05:00","guid":{"rendered":"https:\/\/blog.causeur.fr\/bonnetdane\/?p=4617"},"modified":"2023-06-16T14:35:10","modified_gmt":"2023-06-16T12:35:10","slug":"viol-violence-et-bisounours","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/blog.causeur.fr\/bonnetdane\/viol-violence-et-bisounours-4617","title":{"rendered":"Viol, violence et bisounours"},"content":{"rendered":"\n<p>Eduard Steinbru\u0308ck (1802-1882), <em>Les Jeunes femmes de Magdebourg<\/em>, 1866<br><br>Dans un article intitul\u00e9 \u00ab Pourquoi \u00e9dulcorer les contes ? \u00bb paru dans le dernier num\u00e9ro de <em>Marianne<\/em>, Ella Micheletti rappelle, via les sp\u00e9cialistes convoqu\u00e9s, que les contes de f\u00e9e, \u00e0 l\u2019origine, sont d\u2019une brutalit\u00e9 certaine \u2014 et que cette brutalit\u00e9 a pour but de pr\u00e9parer les enfants auxquels on racontait ces histoires \u00e0 un monde qui n\u2019\u00e9tait pas exactement rose.<br><br>Prenez <em>Le Petit Chaperon rouge<\/em>, d\u00e9j\u00e0 \u00e9voqu\u00e9 <a href=\"https:\/\/blog.causeur.fr\/bonnetdane\/de-la-seduction-4604\">ici m\u00eame<\/a> il y a peu. Quelle version vous avez racont\u00e9e \u00e0 vos marmots ? Celle des fr\u00e8res Grimm, selon toute vraisemblance, o\u00f9 le loup, apr\u00e8s avoir d\u00e9vor\u00e9 M\u00e8re-Grand et sa petite-fille, s\u2019ab\u00eeme dans une sieste post-prandiale, ce qui permet \u00e0 un chasseur de passage (substitut transparent du P\u00e8re) d\u2019ouvrir le ventre de l\u2019animal, d\u2019en tirer les deux victimes, puis de remplir le loup de pierres, ce qui ne manque pas de le tuer lorsqu\u2019il tente de fuir. Et tout le monde de se r\u00e9jouir en mangeant la galette apport\u00e9e par la gentille enfant\u2026<br>On est loin de la version de Perrault, qui a une double fin. Le loup mange le Chaperon rouge \u2014 et c\u2019est fini, pas de r\u00e9demption, pas de r\u00e9surrection. Puis Perrault, dans une \u00e9dition tardive, offrit une moralit\u00e9 en vers, que je vous livre toute crue :<br><br>\u00ab On voit ici que de jeunes enfants,<br>Surtout de jeunes filles<br>Belles, bien faites, et gentilles,<br>Font tr\u00e8s mal d\u2019\u00e9couter toute sorte de gens,<br>Et que ce n\u2019est pas chose \u00e9trange,<br>S\u2019il en est tant que le Loup mange.<br>Je dis le Loup, car tous les Loups<br>Ne sont pas de la m\u00eame sorte ;<br>Il en est d\u2019une humeur accorte,<br>Sans bruit, sans fiel et sans courroux,<br>Qui priv\u00e9s, complaisants et doux,<br>Suivent les jeunes Demoiselles<br>Jusque dans les maisons, jusque dans les ruelles ;<br>Mais h\u00e9las ! qui ne sait que ces Loups doucereux,<br>De tous les Loups sont les plus dangereux. \u00bb<br><br>Et l\u2019on saisit que le Chaperon rouge n\u2019est pas du tout une enfant, mais une \u00ab jeune fille \u00bb ; que le loup est un baratineur de premi\u00e8re ; et que l\u2019expression \u00ab elle a vu le loup \u00bb a des origines fort litt\u00e9raires.<br><br>Pourtant, Perrault lui-m\u00eame a d\u00e9j\u00e0, en cette fin XVIIe si\u00e8cle, \u00e9dulcor\u00e9 ses sources. <em>La Belle au bois dormant<\/em>, rappelle Ella Micheletti, vient directement d\u2019un conte de Giambattista Basile, intitul\u00e9 <em>Soleil, Lune et Thalie<\/em> \u2014 o\u00f9 la malheureuse Thalie se pique bien le doigt \u00e0 un rouet, s\u2019endort et, d\u00e9couverte par un roi de passage, se fait violer, et se r\u00e9veille enfin, neuf mois plus tard, en accouchant. Mais Basile vivait \u00e0 la jointure XVIe-XVIIe si\u00e8cle, une \u00e9poque encore barbare, imbib\u00e9e du sang des guerres de religion. Soixante ans plus tard, les m\u0153urs s\u2019\u00e9tant quelque peu polic\u00e9es, Perrault a opt\u00e9 pour un r\u00e9cit qui respectait mieux les convenances.<br>Rappelons qu\u2019aujourd\u2019hui, m\u00eame le baiser impos\u00e9 par le prince \u00e0 une Blanche-Neige tout aussi endormie que la princesse Aurore est r\u00e9prouv\u00e9 par les ligues de vertu woke. Mais s\u2019il faut attendre qu\u2019elle signe son consentement \u00e0 sa propre r\u00e9surrection, elle n\u2019est pas sortie de son cercueil de verre\u2026<br><br>Les contes sont des r\u00e9cits p\u00e9dagogiques : il s\u2019agit de pr\u00e9parer l\u2019enfant \u00e0 un monde qui n\u2019est pas exactement celui des bisounours. Un monde de cruaut\u00e9 et de sang. Pensez que les Chaperons rouges du XVIIe si\u00e8cle, quand elles avaient surv\u00e9cu \u00e0 l\u2019\u00e9treinte du loup, vivaient dans un monde plein d\u2019hommes pendus, rou\u00e9s, estrapad\u00e9s, un monde o\u00f9 les troupes violent et tuent les habitants des villes et des villages : voir le sac de Magdebourg (1631), o\u00f9 les troupes de Tilly laiss\u00e8rent en vie \u00e0 peu pr\u00e8s 5000 personnes, sur plus de 30 000 que comptait la cit\u00e9 \u2014 si bien que les Allemands forg\u00e8rent le verbe <em>magdeburgisieren<\/em> pour d\u00e9signer cette mani\u00e8re radicale de conqu\u00e9rir une ville. \u00ab Nous verrons demain, il faut bien que le soldat s\u2019amuse \u00bb, aurait d\u00e9clar\u00e9 le g\u00e9n\u00e9ral vainqueur en laissant ses re\u00eetres violer et \u00e9gorger tout ce qui portait jupons. Et sous Perrault, les troupes de Sa majest\u00e9 tr\u00e8s Chr\u00e9tienne Louis XIV, reprennent en 1674 la ville de Colmar, et s\u2019en donnent \u00e0 c\u0153ur joie et braguette d\u00e9faite, de sorte que, \u00e9crit Turenne, \u00ab toutes les honnestes filles et femmes [furent] viol\u00e9es et martyris\u00e9es \u00e0 mort \u00bb. En 1688-1689, c&rsquo;est le Palatinat tout entier qui est le th\u00e9\u00e2tre d\u2019une politique concert\u00e9e de viols et \u00e9gorgements syst\u00e9matiques. Pour ceux que le sujet passionne, voir <a href=\"https:\/\/larevuedhistoiremilitaire.fr\/2022\/11\/30\/la-chair-et-le-sang-la-violence-sexuelle-dans-les-conflits-du-xviie-siecle-1-2-maux-et-mots-du-viol\/\">ici<\/a> et <a href=\"https:\/\/larevuedhistoiremilitaire.fr\/2022\/12\/21\/la-chair-et-le-sang-la-violence-sexuelle-dans-les-conflits-du-xviie-siecle-2-2-viol-et-raison-militaire\/\">ici<\/a>.<br><br>Rappelons \u00e0 toutes fins utiles qu\u2019en ces si\u00e8cles f\u00e9rus de culture latine, le viol de Lucr\u00e8ce par Tarquin est un classique des versions latines pioch\u00e9es dans Tite-Live (<em>Histoire romaine<\/em>, I, 57-58), et que les \u0153uvres qui repr\u00e9sentent soit le viol lui-m\u00eame (Le Titien en a peint plusieurs versions, voir par exemple <a href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Viol_de_Lucr%C3%A8ce#\/media\/Fichier:Tizian_094.jpg\">ici<\/a>), soit le suicide de la jeune Romaine cons\u00e9quemment \u00e0 l\u2019acte sont tout aussi nombreux : ainsi enseignait-on aux gamines les risques du m\u00e9tier de femme. <br>Les plus embl\u00e9matiques sont les quatre toiles peintes par Artemisia Gentileschi, qui avait elle-m\u00eame subi un viol, et qui en a tir\u00e9 la substance de maintes de ses \u0153uvres les plus magistrales. Voir <a href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Lucr%C3%A8ce_(Artemisia_Gentileschi)\">ici<\/a>. <br><br>Ce n&rsquo;est donc pas un hasard si la m\u00e9taphore fil\u00e9e utilis\u00e9e par Dom Juan pour d\u00e9crire l\u2019art de la s\u00e9duction, au d\u00e9but de la pi\u00e8ce de Moli\u00e8re, est emprunt\u00e9e au vocabulaire militaire :<br><br>\u00ab On go\u00fbte une douceur extr\u00eame \u00e0 r\u00e9duire, par cent hommages, le c\u0153ur d\u2019une jeune beaut\u00e9, \u00e0 voir de jour en jour les petits progr\u00e8s qu\u2019on y fait, \u00e0 combattre, par des transports, par des larmes et des soupirs, l\u2019innocente pudeur d\u2019une \u00e2me qui a peine \u00e0 rendre les armes, \u00e0 forcer pied \u00e0 pied toutes les petites r\u00e9sistances qu\u2019elle nous oppose, \u00e0 vaincre les scrupules dont elle se fait un honneur, et la mener doucement o\u00f9 nous avons envie de la faire venir. Mais lorsqu\u2019on en est ma\u00eetre une fois, il n\u2019y a plus rien \u00e0 dire ni plus rien \u00e0 souhaiter ; tout le beau de la passion est fini, et nous nous endormons dans la tranquillit\u00e9 d\u2019un tel amour, si quelque objet nouveau ne vient r\u00e9veiller nos d\u00e9sirs, et pr\u00e9senter \u00e0 notre c\u0153ur les charmes attrayants d\u2019une conqu\u00eate \u00e0 faire. \u00bb<br><br>Et je sugg\u00e8re \u00e0 mes coll\u00e8gues d\u2019expliquer \u00e0 leurs loupiots que ladite m\u00e9taphore en est \u00e0 peine une, \u00e0 une \u00e9poque o\u00f9 le viol se pratiquait \u00e0 grande \u00e9chelle. Les M\u00e9moires de l&rsquo;\u00e9cuyer de Bayard, le chevalier \u00ab\u00a0sans peur et sans reproche\u00a0\u00bb, racontent que le digne seigneur, \u00e0 chaque \u00e9tape, se faisait livrer la plus jolie paysanne du coin \u2014 et qu&rsquo;une seule fois, fatigue ou magnanimit\u00e9, il consentit \u00e0 \u00e9pargner le pucelage de la belle enfant tomb\u00e9e \u00e0 ses genoux.<br><br>Evidemment, nous avons d\u00e9sormais une sensibilit\u00e9 de violette, et les r\u00e9cits des exactions russo-ukrainiennes, des cingl\u00e9s de Boko Haram et autres djihadistes, ou le t\u00e9moignage d&rsquo;Occidentales viol\u00e9es par des musulmans d\u00e9cha\u00een\u00e9s au Caire ou \u00e0 Hambourg nous choquent profond\u00e9ment, parce que nous refusons de consid\u00e9rer qu\u2019\u00e0 circonstances \u00e9gales \u2014 la guerre \u2014, les solutions sont toujours les m\u00eames. <br><br>L\u2019\u00e9dulcoration des contes par les bisounours de chez Disney ne rendent pas service \u00e0 celles et ceux qui seront un jour t\u00e9moins ou victimes de la guerre. Parce que les armements \u00e9voluent, mais la cruaut\u00e9, elle, est toujours la m\u00eame, et toujours au rendez-vous. Si vous pensez que l\u2019homme s\u2019est am\u00e9lior\u00e9 (ou pire, si vous croyez comme Rousseau que l\u2019homme est bon), r\u00e9visez vos positions avant qu\u2019il soit trop tard. La violence est consubstantielle \u00e0 l&rsquo;\u00eatre humain \u2014 et pas seulement aux hommes. Elle est naturelle \u2014 et le Droit qui r\u00e9prime ses manifestations est en soi une anti-nature : ceux qui pr\u00eachent et pr\u00f4nent le retour \u00e0 la nature m&rsquo;ont toujours paru suspects. Qu\u2019une femme cherche \u00e0 plaire, pourquoi pas \u2014 pourvu qu\u2019elle ait appris, parall\u00e8lement \u00e0 l\u2019art du maquillage, les techniques du krav-maga.<br><br>Jean-Paul Brighelli<br><br>Artemisia Gentileschi, <em>Le Viol de Lucr\u00e8ce<\/em>, c.1645-1650<br><\/p>\n\n\n\n<figure class=\"wp-block-image size-large\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" width=\"877\" height=\"1024\" src=\"https:\/\/blog.causeur.fr\/bonnetdane\/wp-content\/uploads\/sites\/25\/2023\/06\/Gentileschi-Lucrezia-Potsdam-877x1024.jpg\" alt=\"\" class=\"wp-image-4628\" srcset=\"https:\/\/blog.causeur.fr\/bonnetdane\/wp-content\/uploads\/sites\/25\/2023\/06\/Gentileschi-Lucrezia-Potsdam-877x1024.jpg 877w, https:\/\/blog.causeur.fr\/bonnetdane\/wp-content\/uploads\/sites\/25\/2023\/06\/Gentileschi-Lucrezia-Potsdam-257x300.jpg 257w, https:\/\/blog.causeur.fr\/bonnetdane\/wp-content\/uploads\/sites\/25\/2023\/06\/Gentileschi-Lucrezia-Potsdam-768x896.jpg 768w, https:\/\/blog.causeur.fr\/bonnetdane\/wp-content\/uploads\/sites\/25\/2023\/06\/Gentileschi-Lucrezia-Potsdam-696x812.jpg 696w, https:\/\/blog.causeur.fr\/bonnetdane\/wp-content\/uploads\/sites\/25\/2023\/06\/Gentileschi-Lucrezia-Potsdam-360x420.jpg 360w, https:\/\/blog.causeur.fr\/bonnetdane\/wp-content\/uploads\/sites\/25\/2023\/06\/Gentileschi-Lucrezia-Potsdam.jpg 1028w\" sizes=\"auto, (max-width: 877px) 100vw, 877px\" \/><\/figure>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Eduard Steinbru\u0308ck (1802-1882), Les Jeunes femmes de Magdebourg, 1866 Dans un article intitul\u00e9 \u00ab Pourquoi \u00e9dulcorer les contes ? \u00bb paru dans le dernier num\u00e9ro de Marianne, Ella Micheletti rappelle, via les sp\u00e9cialistes convoqu\u00e9s, que les contes de f\u00e9e, \u00e0 l\u2019origine, sont d\u2019une brutalit\u00e9 certaine \u2014 et que cette brutalit\u00e9 a pour but de pr\u00e9parer [&hellip;]<\/p>\n","protected":false},"author":6,"featured_media":4626,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"categories":[1],"tags":[3446,2566,3443,3440,3448,1627,3414,3438,3435,754,3447,21],"class_list":["post-4617","post","type-post","status-publish","format-standard","has-post-thumbnail","hentry","category-non-classe","tag-artemisia-gentileschi","tag-belle-au-bois-dormant","tag-giambattista-basile","tag-grimm","tag-le-titien","tag-perrault","tag-petit-chaperon-rouge","tag-ravage-du-palatinat","tag-sac-de-magdebourg","tag-viol","tag-viol-de-lucrere","tag-violence"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/blog.causeur.fr\/bonnetdane\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/4617","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/blog.causeur.fr\/bonnetdane\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/blog.causeur.fr\/bonnetdane\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/blog.causeur.fr\/bonnetdane\/wp-json\/wp\/v2\/users\/6"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/blog.causeur.fr\/bonnetdane\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=4617"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/blog.causeur.fr\/bonnetdane\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/4617\/revisions"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/blog.causeur.fr\/bonnetdane\/wp-json\/wp\/v2\/media\/4626"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/blog.causeur.fr\/bonnetdane\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=4617"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/blog.causeur.fr\/bonnetdane\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=4617"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/blog.causeur.fr\/bonnetdane\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=4617"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}