{"id":4624,"date":"2023-06-23T10:59:28","date_gmt":"2023-06-23T08:59:28","guid":{"rendered":"https:\/\/blog.causeur.fr\/bonnetdane\/?p=4624"},"modified":"2023-06-23T11:05:42","modified_gmt":"2023-06-23T09:05:42","slug":"coups-de-foudre-2","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/blog.causeur.fr\/bonnetdane\/coups-de-foudre-2-4624","title":{"rendered":"Coups de foudre"},"content":{"rendered":"\n<p><\/p>\n\n\n\n<p>Frank Bernard Dicksee (1853-1928), <em>Rome\u0301o et Juliette<\/em>, 1884<br><br>ROMEO<br>What lady is that, which doth<br>enrich the hand<br>Of yonder knight?<br>SERVANT<br>I know not, sir.<br>ROMEO<br>O, she doth teach the torches to burn bright!<br>It seems she hangs upon the cheek of night<br>Like a rich jewel in an Ethiope&rsquo;s ear;<br>Beauty too rich for use, for earth too dear!<br>So shows a snowy dove trooping with crows,<br>As yonder lady o&rsquo;er her fellows shows.<br>The measure done, I&rsquo;ll watch her place of stand,<br>And, touching hers, make blessed my rude hand.<br>Did my heart love till now? forswear it, sight!<br>For I ne&rsquo;er saw true beauty till this night. (1)<br><br>Le coup de foudre passe par le regard, c\u2019est bien connu. Mais son m\u00e9canisme est bien plus subtil que le simple \u00e9blouissement. Voir par exemple la fa\u00e7on dont Boris Vian raconte celui de Colin pour Chlo\u00e9 :<br><br>\u00ab Elle le regarda. Elle riait et mit la main droite sur son \u00e9paule. Il sentait ses doigts frais sur son cou. Il r\u00e9duisit l\u2019\u00e9cartement de leurs deux corps par le moyen d\u2019un raccourcissement du biceps droit, transmis, du cerveau, le long d\u2019une paire de nerfs cr\u00e2niens choisie judicieusement.<br>Chlo\u00e9 le regarda encore. Elle avait les yeux bleus. Elle agita la t\u00eate pour repousser en arri\u00e8re ses cheveux fris\u00e9s et brillants, et appliqua, d\u2019un geste ferme et d\u00e9termin\u00e9, sa tempe sur la joue de Colin.<br>Il se fit un abondant silence \u00e0 l\u2019entour, et la majeure partie du reste du monde se mit \u00e0 compter pour du beurre. \u00bb (<em>L\u2019Ecume des jours<\/em>, chap.XI).<br><br>Nous avons tous appris, gamins, qu\u2019il n\u2019y a qu\u2019\u00e0 compter l\u2019\u00e9cart, en secondes, entre l\u2019\u00e9clair et le coup de tonnerre, pour savoir \u00e0 quelle distance exacte est le c\u0153ur de l\u2019orage. Quand cet \u00e9cart est infime, on s\u2019aper\u00e7oit alors que l\u2019on est tremp\u00e9\u2026<br>Bref, la foudre est silence. C\u2019est apr\u00e8s que, comme le dit tr\u00e8s bien Vian, \u00ab \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur du thorax, \u00e7a lui faisait comme une musique militaire allemande, o\u00f9 l\u2019on n\u2019entend que la grosse caisse \u00bb.<br>Robert Wise a magnifiquement rendu le ph\u00e9nom\u00e8ne dans <em>West Side Story<\/em>. Am\u00e9ricains et Portoricains se partagent encore amicalement la piste de danse, quand Tony voit pour la premi\u00e8re fois Maria (\u00ab The most beautiful sound I ever heard \u2014 Maria, Maria, Maria, Maria \u00bb) : un flou p\u00e9riph\u00e9rique s\u2019installe, et le son tonitruant du boogie <a href=\"https:\/\/www.youtube.com\/watch?v=Fl32I2CTzKs\">s\u2019estompe, puis dispara\u00eet tout \u00e0 fait<\/a>, et comme dit Vian, \u00ab la majeure partie du reste du monde se met \u00e0 compter pour du beurre. \u00bb<br><br>Dans le coup de foudre, tout se passe comme si la pr\u00e9dominance soudaine et exclusive du regard nous rendait sourds et muets. La tirade de Rom\u00e9o, chez Shakespeare, est une convention sc\u00e9nique, le commentaire pour les hilotes. Il fallait bien expliquer aux spectateurs du Theatre ou du Curtain (on ne sait pas avec certitude o\u00f9 ni quand Richard Burbage a interpr\u00e9t\u00e9 pour la premi\u00e8re fois le r\u00f4le-titre) ce que ressentait le personnage. Mais il est \u00e9vident que ce long discours est en fait un monologue int\u00e9rieur, et un metteur en sc\u00e8ne moderne serait bien inspir\u00e9 de demander au com\u00e9dien de mimer la sc\u00e8ne, en la commentant en voix <em>off<\/em>. Enfin, c\u2019est ce que je ferais.<br><br>Vous allez me dire, po\u00e8tes que vous \u00eates : \u00ab Ouais, tout \u00e7a, c\u2019est bien joli, mais l\u2019hypothalamus, et la dopamine, et la d\u00e9charge d\u2019adr\u00e9naline, et les dilatations p\u00e9riph\u00e9riques, qu\u2019en faites-vous ? \u00bb Justement, le coup de foudre est l\u2019un de ces moments, dans l\u2019existence, o\u00f9 physiologie et psychologie se dissocient \u2014 l\u2019un de ces moments qui feraient croire \u00e0 l\u2019\u00e2me. D\u2019un coup, et pour quelques secondes, on n\u2019est plus que regard, et pas encore d\u00e9sir. La cristallisation op\u00e8re en un instant, elle est l\u2019unique, il est le seul.<br>Les d\u00e9ceptions peuvent attendre.<br><br>Bien s\u00fbr, les autres sens entrent dans la danse. L\u2019ou\u00efe particuli\u00e8rement : rien d\u2019\u00e9tonnant \u00e0 ce que ces sc\u00e8nes se situent souvent dans des salles de bal. Et lorsque l\u2019intellect parvient \u00e0 se reprendre, et qu\u2019un dialogue s\u2019installe, la voix est un facteur d\u00e9cisif : comment tomber amoureux d\u2019une voix de cr\u00e9celle, ou d\u2019un accent local trop violent ? <br>Et enfin le toucher : toutes ces sc\u00e8nes jouent sur la r\u00e9duction de \u00ab l\u2019\u00e9cartement de leurs deux corps par le moyen d\u2019un raccourcissement du biceps droit, transmis, du cerveau, le long d\u2019une paire de nerfs cr\u00e2niens choisie judicieusement. \u00bb C\u2019est la prox\u00e9mie pouss\u00e9e \u00e0 son paroxysme, le moment miraculeux o\u00f9 le dernier centim\u00e8tre est aussi long que le premier kilom\u00e8tre. Comme dit Cyrano : <br>\u00ab Il viendra, ce moment de vertige enivr\u00e9<br>O\u00f9 vos bouches iront l\u2019une vers l\u2019autre, \u00e0 cause<br>De ta moustache blonde et de sa l\u00e8vre rose ! \u00bb<br><br>Centim\u00e8tre, millim\u00e8tre, et puis l\u2019espace et le temps z\u00e9ro, <br>\u00ab Un instant d\u2019infini qui fait un bruit d\u2019abeille,<br>Une communion ayant un go\u00fbt de fleur,<br>Une fa\u00e7on d\u2019un peu se respirer le c\u0153ur,<br>Et d\u2019un peu se go\u00fbter, au bord des l\u00e8vres, l\u2019\u00e2me ! \u00bb<br><br>Le premier baiser accorde tout le reste. <br><br>Evidemment, on ne peut rester sur les cimes. Apr\u00e8s l\u2019\u00e9clair dans la nuit, l\u2019obscurit\u00e9 reprend ses droits. R\u00e9\u00e9diter sans cesse le coup de foudre est une gymnastique impossible, on ne survit pas dans cet \u00e9tat d\u2019ana\u00e9robie. On reprend son souffle, on se met \u00e0 l\u2019abri. L\u2019orage gronde toujours, mais s\u2019\u00e9loigne : de l\u2019\u00e9clair au tonnerre, les secondes s\u2019allongent. C\u2019en est fini, et tout commence.<br><br>Jean-Paul Brighelli<br><br>Robert Wise et Jerome Robbins, <em>West Side Story<\/em>, 1961<br><\/p>\n\n\n\n<figure class=\"wp-block-image size-large\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" width=\"480\" height=\"360\" src=\"https:\/\/blog.causeur.fr\/bonnetdane\/wp-content\/uploads\/sites\/25\/2023\/06\/hqdefault.jpg\" alt=\"\" class=\"wp-image-4635\" srcset=\"https:\/\/blog.causeur.fr\/bonnetdane\/wp-content\/uploads\/sites\/25\/2023\/06\/hqdefault.jpg 480w, https:\/\/blog.causeur.fr\/bonnetdane\/wp-content\/uploads\/sites\/25\/2023\/06\/hqdefault-300x225.jpg 300w, https:\/\/blog.causeur.fr\/bonnetdane\/wp-content\/uploads\/sites\/25\/2023\/06\/hqdefault-80x60.jpg 80w, https:\/\/blog.causeur.fr\/bonnetdane\/wp-content\/uploads\/sites\/25\/2023\/06\/hqdefault-265x198.jpg 265w\" sizes=\"auto, (max-width: 480px) 100vw, 480px\" \/><figcaption><br><br><br>(1)\u00a0\u00a0 Ci-dessous la traduction de Fran\u00e7ois-Victor Hugo, le quatri\u00e8me enfant du po\u00e8te, essentiellement connu pour son adaptation de Shakespeare \u2014 pas ma pr\u00e9f\u00e9r\u00e9e, mais je n\u2019ai pas le temps d\u2019un sortir une de mon cru\u2026<br>\u00a0<br>Rom\u00e9o, \u00e0 un valet, montrant Juliette.<br>\u2014 Quelle est cette dame qui enrichit la main \u2014 de ce cavalier, l\u00e0-bas ?<br>Le Valet.<br>Je ne sais pas, monsieur.<br>Rom\u00e9o.<br>Oh ! elle apprend aux flambeaux \u00e0 illuminer ! \u2014 Sa beaut\u00e9 est suspendue \u00e0 la face de la nuit \u2014 comme un riche joyau \u00e0 l\u2019oreille d\u2019une \u00c9thiopienne ! \u2014 Beaut\u00e9 trop pr\u00e9cieuse pour la possession, trop exquise pour la terre ! \u2014 Telle la colombe de neige dans une troupe de corneilles (61), \u2014 telle appara\u00eet cette jeune dame au milieu de ses compagnes. \u2014 Cette danse finie, j\u2019\u00e9pierai la place o\u00f9 elle se tient, \u2014 et je donnerai \u00e0 ma main grossi\u00e8re le bonheur de toucher la sienne. \u2014 Mon c\u0153ur a-t-il aim\u00e9 jusqu\u2019ici ? Non ; jurez-le, mes yeux ! \u2014 Car jusqu\u2019\u00e0 ce soir, je n\u2019avais pas vu la vraie beaut\u00e9.<\/figcaption><\/figure>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Frank Bernard Dicksee (1853-1928), Rome\u0301o et Juliette, 1884 ROMEOWhat lady is that, which dothenrich the handOf yonder knight?SERVANTI know not, sir.ROMEOO, she doth teach the torches to burn bright!It seems she hangs upon the cheek of nightLike a rich jewel in an Ethiope&rsquo;s ear;Beauty too rich for use, for earth too dear!So shows a snowy [&hellip;]<\/p>\n","protected":false},"author":6,"featured_media":4632,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"categories":[1],"tags":[3449,1648,3451,909],"class_list":{"0":"post-4624","1":"post","2":"type-post","3":"status-publish","4":"format-standard","5":"has-post-thumbnail","7":"category-non-classe","8":"tag-coup-de-foudre","9":"tag-cyrano-de-bergerac","10":"tag-frank-bernard-dicksee","11":"tag-romeo-et-juliette"},"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/blog.causeur.fr\/bonnetdane\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/4624","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/blog.causeur.fr\/bonnetdane\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/blog.causeur.fr\/bonnetdane\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/blog.causeur.fr\/bonnetdane\/wp-json\/wp\/v2\/users\/6"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/blog.causeur.fr\/bonnetdane\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=4624"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/blog.causeur.fr\/bonnetdane\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/4624\/revisions"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/blog.causeur.fr\/bonnetdane\/wp-json\/wp\/v2\/media\/4632"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/blog.causeur.fr\/bonnetdane\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=4624"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/blog.causeur.fr\/bonnetdane\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=4624"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/blog.causeur.fr\/bonnetdane\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=4624"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}