{"id":4630,"date":"2023-07-02T08:26:06","date_gmt":"2023-07-02T06:26:06","guid":{"rendered":"https:\/\/blog.causeur.fr\/bonnetdane\/?p=4630"},"modified":"2023-07-02T11:13:45","modified_gmt":"2023-07-02T09:13:45","slug":"raccourcir-la-distance","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/blog.causeur.fr\/bonnetdane\/raccourcir-la-distance-4630","title":{"rendered":"Raccourcir la distance"},"content":{"rendered":"\n<p>G\u00e9rard Philipe et Danielle Darrieux dans <em>Le Rouge et le noir<\/em>, Claude Autant-Lara, 1954.<br><br>\u00c0 plusieurs reprises, Fr\u00e9d\u00e9ric Dard \/ San-Antonio, qui pourtant n\u2019a jamais rechign\u00e9 devant les acrobaties charnelles les plus survolt\u00e9es (lire par exemple <em>Maman, les petits bateaux<\/em>, un sommet du genre) a expliqu\u00e9 que pour lui, le plus grand texte \u00e9rotique de la litt\u00e9rature fran\u00e7aise \u00e9tait le passage suivant tir\u00e9 du <em>Rouge et le noir<\/em> :<br><br>\u00ab Les grandes chaleurs arriv\u00e8rent. On prit l\u2019habitude de passer les soir\u00e9es sous un immense tilleul \u00e0 quelques pas de la maison. L\u2019obscurit\u00e9 y \u00e9tait profonde. Un soir, Julien parlait avec action, il jouissait avec d\u00e9lices du plaisir de bien parler et \u00e0 des femmes jeunes ; en gesticulant, il toucha la main de madame de R\u00eanal qui \u00e9tait appuy\u00e9e sur le dos d\u2019une de ces chaises de bois peint que l\u2019on place dans les jardins.<br>Cette main se retira bien vite ; mais Julien pensa qu\u2019il \u00e9tait de son devoir d\u2019obtenir que l\u2019on ne retir\u00e2t pas cette main quand il la touchait. L\u2019id\u00e9e d\u2019un devoir \u00e0 accomplir, et d\u2019un ridicule ou plut\u00f4t d\u2019un sentiment d\u2019inf\u00e9riorit\u00e9 \u00e0 encourir si l\u2019on n\u2019y parvenait pas, \u00e9loigna sur-le-champ tout plaisir de son c\u0153ur.<br>(\u2026)<br>Dans sa mortelle angoisse, tous les dangers lui eussent sembl\u00e9 pr\u00e9f\u00e9rables. Que de fois ne d\u00e9sira-t-il pas voir survenir \u00e0 madame de R\u00eanal quelque affaire qui l\u2019oblige\u00e2t de rentrer \u00e0 la maison et de quitter le jardin ! La violence que Julien \u00e9tait oblig\u00e9 de se faire, \u00e9tait trop forte pour que sa voix ne f\u00fbt pas profond\u00e9ment alt\u00e9r\u00e9e ; bient\u00f4t la voix de madame de R\u00eanal devint tremblante aussi, mais Julien ne s\u2019en aper\u00e7ut point. L\u2019affreux combat que le devoir livrait \u00e0 la timidit\u00e9 \u00e9tait trop p\u00e9nible, pour qu\u2019il f\u00fbt en \u00e9tat de rien observer hors lui-m\u00eame. Neuf heures trois quarts venaient de sonner \u00e0 l\u2019horloge du ch\u00e2teau, sans qu\u2019il e\u00fbt encore rien os\u00e9. Julien, indign\u00e9 de sa l\u00e2chet\u00e9, se dit : Au moment pr\u00e9cis o\u00f9 dix heures sonneront, j\u2019ex\u00e9cuterai ce que, pendant toute la journ\u00e9e, je me suis promis de faire ce soir, ou je monterai chez moi me br\u00fbler la cervelle.<br>Apr\u00e8s un dernier moment d\u2019attente et d\u2019anxi\u00e9t\u00e9, pendant lequel l\u2019exc\u00e8s de l\u2019\u00e9motion mettait Julien comme hors de lui, dix heures sonn\u00e8rent \u00e0 l\u2019horloge qui \u00e9tait au-dessus de sa t\u00eate. Chaque coup de cette cloche fatale retentissait dans sa poitrine, et y causait comme un mouvement physique.<br>Enfin, comme le dernier coup de dix heures retentissait encore, il \u00e9tendit la main, et prit celle de madame de R\u00eanal, qui la retira aussit\u00f4t. Julien, sans trop savoir ce qu\u2019il faisait, la saisit de nouveau. Quoique bien \u00e9mu lui-m\u00eame, il fut frapp\u00e9 de la froideur glaciale de la main qu\u2019il prenait ; il la serrait avec une force convulsive ; on fit un dernier effort pour la lui \u00f4ter, mais enfin cette main lui resta.<br>Son \u00e2me fut inond\u00e9e de bonheur, non qu\u2019il aim\u00e2t madame de R\u00eanal, mais un affreux supplice venait de cesser. \u00bb<br><br>Pardon de cette longue citation \u2014 mais justement, la dur\u00e9e fait partie de l\u2019exp\u00e9rience \u00e9rotique. Ce qui se passe en un instant \u2014 le viol de l\u2019h\u00e9ro\u00efne dans <em>La Marquise d\u2019O<\/em>, de Kleist, par exemple \u2014 n\u2019a aucune valeur autre que la satisfaction des instincts. La b\u00eate ne sait pas attendre, et ceux qui forcent l\u2019instant se ravalent au niveau de l\u2019animal.<br><br>Comment se passe cet \u00e9pisode ? Il d\u00e9bute par une surprise, un incident involontaire. Aucune intention dans le fr\u00f4lement de la main de Mme de R\u00eanal \u2014 qui du coup se retire \u00ab bien vite \u00bb. <br>Puis vient l\u2019intention.<br>Ce que Stendhal r\u00e9ussit magnifiquement, c\u2019est le suspens de l\u2019action, que remplit le discours int\u00e9rieur du h\u00e9ros \u2014 parce que ce qui distingue l\u2019homme de l\u2019animal, c\u2019est l\u2019intellectualisation de l\u2019intention. Puis enfin le franchissement de la ligne : \u00ab Il \u00e9tendit la main, et prit celle de madame de R\u00eanal\u2026 \u00bb Et la r\u00e9it\u00e9ration du geste, jusqu\u2019\u00e0 la victoire finale : \u00ab On fit un dernier effort pour la lui \u00f4ter, mais enfin cette main lui resta. \u00bb<br>Edward T. Hall, qui dans <em>Le Langage silencieux<\/em> (1959) a pos\u00e9 les bases de ce qu\u2019il appelle la prox\u00e9mie, science du langage silencieux tel qu\u2019il s\u2019exprime dans la distance de communication, vous expliquerait cela tr\u00e8s bien. Dans la vie courante, en Occident, la distance ordinaire entre les individus tourne autour de 80 centim\u00e8tres : Hall raconte avec un infini humour comment il avait recul\u00e9 de pr\u00e8s de cent m\u00e8tres, dans le long couloir de sa fac de Palo Alto, parce qu\u2019il avait cherch\u00e9 inconsciemment \u00e0 se mettre \u00e0 distance de communication anglo-saxonne face \u00e0 un coll\u00e8gue mexicain qui cherchait la distance latine \u2014 cinquante centim\u00e8tres. <br>Lorsque dans le m\u00e9tro, \u00e0 une heure de pointe, vous vous accrochez \u00e0 une barre verticale \u00e0 laquelle s\u2019agrippe d\u00e9j\u00e0 quelqu\u2019un, vous veillez \u00e0 ce que votre main reste \u00e0 quelques centim\u00e8tres de celle de l\u2019autre ; si jamais un cahot de la machine vous fait glisser et toucher le voisin, vous r\u00e9cup\u00e9rez bien vite votre distance \u2014 \u00e0 moins que ce ne soit l\u2019autre, qui, s\u2019il est une femme, verra peut-\u00eatre dans votre glissade une intention obscure assez claire.<br><br>Alors imaginez l\u2019adolescent qui pour la premi\u00e8re fois va au cin\u00e9ma avec la cr\u00e9ature sur laquelle il fantasme d\u00e9j\u00e0 depuis des jours et des jours \u2014 et qui en fait autant, c\u2019est pour cela qu\u2019elle a accept\u00e9 sa suggestion d\u2019aller voir ce navet nord-am\u00e9ricain, mais le grand dadais n\u2019en sait rien, pour l\u2019heure. Leurs coudes se fr\u00f4lent en se partageant l\u2019accoudoir au bout duquel est pos\u00e9 le gros gobelet plein de popcorns. Leurs doigts m\u00eame se sont effleur\u00e9s en p\u00eachant un bout de ma\u00efs sucr\u00e9. La gageure, c\u2019est de prendre vraiment cette main qui s\u2019offre et se d\u00e9robe.<br>Et cela peut durer un certain temps. Voir Julien Sorel, qui ignorait les salles obscures mais connaissait tr\u00e8s bien les jardins ombrag\u00e9s.<br>Et quand enfin il parvient \u00e0 saisit la main qui ne demandait que \u00e7a, \u00ab son \u00e2me [sera] inond\u00e9e de bonheur \u00bb. Rien d\u2019\u00e9tonnant si \u00ab mont de V\u00e9nus \u00bb d\u00e9signe pareillement la base bomb\u00e9e du pouce et le renflement d\u00e9licieux qui commence sous l\u2019\u00e9lastique du slip de la donzelle.<br><br>Vous pouvez oser des variantes, et partir \u00e0 l\u2019escalade de la cuisse prot\u00e9g\u00e9e d\u2019un bas, jusqu\u2019\u00e0 la limite de la chair (Fr\u00e9d\u00e9ric Dard et moi avons horreur des collants, ces armures incontournables\u2026). Ou passer au-del\u00e0 du tissu du chemisier, sur l\u2019\u00e9paule, et gagner la zone sensible du cou, juste en dessous de l\u2019oreille \u2014 zone sensible s\u2019il en est. Dans tous les cas, il faut passer la fronti\u00e8re.<br>On peut jouer aussi en rapprochant, de jour, en jour, la petite bise d\u2019adieu, de plus en plus pr\u00e8s des l\u00e8vres gonfl\u00e9es d\u2019espoir, jusqu\u2019au jour o\u00f9 l\u2019on ose le baiser que la bouche appelait. Reste alors \u00e0 franchir la derni\u00e8re fronti\u00e8re, cet \u0395\u03c1\u03ba\u03bf\u03c2 \u03bf\u03b4\u03cc\u03bd\u03c4\u03c9\u03bd dont parlait d\u00e9j\u00e0 Hom\u00e8re (\u00ab Quels mots ont donc franchi la barri\u00e8re de tes dents ? \u00bb) et Ian Fleming :<br>\u00ab Everything I am going to discuss with you will please remain behind your Herkos Odonton. You know the expression ? No ?&rsquo; The wide smile lit up his face. &lsquo;Then, if I may say so, your education was incomplete. It is from the classical Greek. It means literally \u00ab\u00a0the hedge of the teeth\u00a0\u00bb. \u00bb<br>C\u2019est dans <em>Au service secret de Sa Majest\u00e9<\/em>, o\u00f9 l\u2019on s\u2019aper\u00e7oit que les gangsters corses peuvent avoir une vraie culture classique, meilleure que celle d\u2019un sujet de sa Gracieuse Majest\u00e9.<br><br>\u00ab Franchir la barri\u00e8re de ses dents \u00bb. Objectif ultime. L\u2019intromission au niveau sup\u00e9rieur signe l\u2019acceptation tacite de la p\u00e9n\u00e9tration au niveau inf\u00e9rieur \u2014 sans avoir \u00e0 lui demander de signer une autorisation en trois exemplaires, comme voudraient le faire croire les puritains de gauche contemporains. Comme le raconte tr\u00e8s bien Hern\u00e1n Rivera Letelier (dans un tr\u00e8s joli court roman tout r\u00e9cemment paru en fran\u00e7ais et intitul\u00e9 <em>L&rsquo;Autodidacte, le boxeur et la reine du printemps<\/em> ) :<\/p>\n\n\n\n<p>\u00ab\u00a0Quelques jours plus t\u00f4t elle avait accept\u00e9 mon invitation au cin\u00e9ma, et, dans la p\u00e9nombre de la salle, apr\u00e8s plusieurs tentatives, j&rsquo;osai enfin lui prendre la main. Ce seul contact suffit \u00e0 m&rsquo;exalter pendant tout le film. Durant ces cent dix minutes, je me vis passer le reste de ma vie avec cette femme magnifique : nous nous mariions, nous avions des enfants, g\u00e2tions nos petits-enfants, f\u00eations nos noces d&rsquo;or et, \u00e0 la fin de notre vie, comme des fleurs, nous contemplions le vaste cr\u00e9puscule de la pampa. \u00c0 la fin du film, tandis que les violons de la bande sonore atteignaient leur paroxysme et qu&rsquo;\u00e0 l&rsquo;\u00e9cran le <em>jeune premier<\/em> et la <em>belle<\/em> s&rsquo;ubissaient par un interminable baiser amoureux, j&rsquo;osai embrasser Leda, qui r\u00e9agit en entrouvrant ses l\u00e8vres. La d\u00e9charge \u00e9lectrique que je ressentis au contact de sa langue f\u00e9brile me laissa abasourdi pour toute la nuit.\u00a0\u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>(Exercice pour les \u00e9l\u00e8ves de Seconde : soulignez et analysez dans ce court passage tous les mots et expressions \u00e0 double sens\u2026)<\/p>\n\n\n\n<p>Julien a donc pris la main de m\u00eame de R\u00eanal \u2014 et \u00ab accorder sa main \u00bb, en fran\u00e7ais, a un sens m\u00e9tonymique \u00e9vident. L\u2019anneau que \u2018on passe \u00e0 l\u2019annulaire aussi. Une fois la barri\u00e8re de chair outrepass\u00e9e, le reste va de soi \u2014 et l\u2019on n\u2019a pas besoin de lire la description de la premi\u00e8re nuit entre Julien et sa ma\u00eetresse, parce que tout ce qui a pr\u00e9c\u00e9d\u00e9 \u2014 cette attente terrible et la conqu\u00eate des doigts \u2014 en porte la potentialit\u00e9.<br><br>Jean-Paul Brighelli<br><br><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>G\u00e9rard Philipe et Danielle Darrieux dans Le Rouge et le noir, Claude Autant-Lara, 1954. \u00c0 plusieurs reprises, Fr\u00e9d\u00e9ric Dard \/ San-Antonio, qui pourtant n\u2019a jamais rechign\u00e9 devant les acrobaties charnelles les plus survolt\u00e9es (lire par exemple Maman, les petits bateaux, un sommet du genre) a expliqu\u00e9 que pour lui, le plus grand texte \u00e9rotique de [&hellip;]<\/p>\n","protected":false},"author":6,"featured_media":4641,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"categories":[1],"tags":[2663,1399,2661,2662,439,3453],"class_list":{"0":"post-4630","1":"post","2":"type-post","3":"status-publish","4":"format-standard","5":"has-post-thumbnail","7":"category-non-classe","8":"tag-edward-t-hall","9":"tag-ian-fleming","10":"tag-le-rouge-et-le-noir","11":"tag-proxemie","12":"tag-stendhal","13":"tag-3453"},"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/blog.causeur.fr\/bonnetdane\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/4630","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/blog.causeur.fr\/bonnetdane\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/blog.causeur.fr\/bonnetdane\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/blog.causeur.fr\/bonnetdane\/wp-json\/wp\/v2\/users\/6"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/blog.causeur.fr\/bonnetdane\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=4630"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/blog.causeur.fr\/bonnetdane\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/4630\/revisions"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/blog.causeur.fr\/bonnetdane\/wp-json\/wp\/v2\/media\/4641"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/blog.causeur.fr\/bonnetdane\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=4630"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/blog.causeur.fr\/bonnetdane\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=4630"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/blog.causeur.fr\/bonnetdane\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=4630"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}