{"id":4752,"date":"2023-10-19T12:07:03","date_gmt":"2023-10-19T10:07:03","guid":{"rendered":"https:\/\/blog.causeur.fr\/bonnetdane\/?p=4752"},"modified":"2023-10-19T12:07:04","modified_gmt":"2023-10-19T10:07:04","slug":"double-jeu","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/blog.causeur.fr\/bonnetdane\/double-jeu-4752","title":{"rendered":"Double je(u)"},"content":{"rendered":"\n<p><\/p>\n\n\n\n<p>Gerard ter Borch (1617-1681), <em>Jeune femme \u00e9crivant<\/em>, c.1655<\/p>\n\n\n\n<p><em>Ce r\u00e9cit fut enti\u00e8rement \u00e9crit \u00e0 deux mains \u2014 chacun son chapitre, en alternance, racontant la m\u00eame chose ou une sc\u00e8ne tout \u00e0 fait diff\u00e9rente. Deux styles, deux conceptions de l&rsquo;amour. L&rsquo;introduction (si je puis dire) est de mon fait. <\/em><\/p>\n\n\n\n<p><\/p>\n\n\n\n<p>\u00ab La jouissance est un en-de\u00e7\u00e0 ou un au-del\u00e0 du langage. Elle parle par cris, murmures, soupirs, apocopes ou onomatop\u00e9es. Elle n\u2019articule pas \u2014 elle d\u00e9sarticule la syntaxe, rar\u00e9fie les mots, les pousse \u00e0 l\u2019apocope\u2026 \u00bb<br>M*** relit par dessus mon \u00e9paule. \u00ab Apocope \u00e0 la deuxi\u00e8me phrase ! Tu plaisantes ! Tu veux te brouiller \u2014 et me brouiller ! \u2014 avec l\u2019\u00e9diteur ! Et avec le lecteur ! Avec la terre enti\u00e8re ! \u00bb<br>&#8211; Bon, bon, maugr\u00e9e-je. Rectifions.<br>\u00ab La jouissance d\u00e9sarticule le langage, elle \u00e9corche les mots, les hache, en fait une bouillie, un balbutiement bredouill\u00e9\u2026 \u00bb<br>&#8211; Mais non ! intervient-elle. Tu te fais plaisir, \u00e0 enfiler les mots comme des perles de culture \u2014 et culture est bien le mot, n\u2019est-ce pas ? Tu ne peux pas parler simplement ? On jouit dans un cri \u2014 ou dans le silence. Voil\u00e0, tout est dit\u2026<br>Je proteste, pour la forme. Je sais bien qu\u2019elle a raison. Qu\u2019elle est l\u2019\u00e9crivain \u2014 moi, tout au mieux le litt\u00e9raire, le litt\u00e9rateur, lis tes ratures \u2014 tr\u00e8s pauvre h\u00e8re farci des mots des autres\u2026<br>Et justement : je ne parviens au fa\u00eete du plaisir \u2014 car la jouissance masculine ne se r\u00e9duit \u00e0 l\u2019\u00e9jaculation que pour les imb\u00e9ciles et les b\u00eates brutes \u2014 qu\u2019en ajoutant des mots, des phrases, des r\u00e9cits entiers aux gestes de la passion. Sodomiser, certainement \u2014 mais lui susurrer en m\u00eame temps dans l\u2019oreille l\u2019une de ces improvisations romanc\u00e9es, le r\u00e9cit plus ou moins cr\u00e9dible de la vie que je lui imagine, quand elle est loin de moi. <br>Candaulisme diff\u00e9r\u00e9\u2026<br>\u00ab Et sans lubrifiant, murmur\u00e9-je \u00e0 son oreille tout en la p\u00e9n\u00e9trant \u2014 \u00e7a se sent que tu t\u2019es fait enculer il y a peu \u2014 tout \u00e0 l\u2019heure, peut-\u00eatre, juste avant que j\u2019arrive\u2026 Tu es toute graiss\u00e9e de foutre \u2014 qui c\u2019est qui t\u2019a d\u00e9charg\u00e9 dans le cul, petite pute ? \u00bb<br>&#8211; Comment as-tu devin\u00e9 ? hal\u00e8te-t-elle. Oui \u2014 le facteur \u2014 non, le plombier\u2026  <br>&#8211; \u00c0 d\u2019autres ! Le plombier, tu le tires des films pornos dont tu t\u2019abreuves\u2026 Il y a toujours un plombier muscl\u00e9 et s\u00e9duisant, la t\u00eate d\u2019Adonis sur le corps d\u2019Hercule \u2014 et toujours disponible pour r\u00e9parer la plomberie de la dame, \u00e0 n\u2019y pas croire \u2014 c\u2019est l\u00e0 que l\u2019on sent bien que l\u2019on est dans une fiction\u2026 Mais pas toi \u2014 hein ! Pas toi\u2026 Toi, il porte un nom, il n\u2019est pas un artisan anonyme v\u00eatu d\u2019un marcel sale et d\u2019un jean \u00e9troit\u2026<br>&#8211; Oui, je dois l\u2019avouer\u2026 Je te trompe, je te trompe depuis des mois\u2026<br>&#8211; Avec qui ?<br>&#8211; Tu ne le connais pas\u2026  Je l\u2019ai rencontr\u00e9 en soir\u00e9e\u2026<br>&#8211; Jeune, bien s\u00fbr ?<br>&#8211; Bien s\u00fbr \u2014 oh, comme tu m\u2019encules bien, mon amour ! <br>&#8211; Et sup\u00e9rieurement membr\u00e9, bien entendu\u2026 Elle est comment, sa queue ?<br>&#8211; Enorme, r\u00e9pond-elle entre deux g\u00e9missements. Enorme. Je ne peux m\u00eame pas le sucer \u2014 pas plus loin que le gland\u2026 Il ne me baise presque jamais, tellement il me fait mal, par devant\u2026<br>&#8211; Alors, dans le cul direct ?<br>&#8211; Oui, directement\u2026 C\u2019est tellement\u2026 tellement\u2026 <br>&#8211; Tu aimes te faire distendre l\u2019anus, hein ?<br>&#8211; J\u2019adore ! Et il le fait tellement mieux que toi ! Il m\u2019occupe le rectum, et il remonte encore \u2014 il me remplit jusqu\u2019au c\u0153ur\u2026<br>&#8211; Et il te jouit au fond du cul ?<br>&#8211; Aujourd\u2019hui, seulement \u2014 je savais que tu allais venir ! <br>&#8211; Et d\u2019habitude\u2026<br>&#8211; D\u2019habitude, il vient jouir dans ma bouche\u2026 Il y en a tellement\u2026 Je n\u2019arrive jamais \u00e0 tout avaler d\u2019un coup\u2026 Je dois m\u2019y reprendre \u00e0 trois ou quatre fois \u2014 il me remplit l\u2019estomac de foutre\u2026 Je le dig\u00e8re toute la journ\u00e9e\u2026 Je jouis \u2014 ah, je jouis\u2026<br>Moi, je ne dis rien, parce que je jouis aussi, et que la vraie jouissance se tait, ou qu\u2019elle crie. Nos corps se crispent l\u2019un contre l\u2019autre, l\u2019un dans l\u2019autre, j\u2019ai la vision fugace des longues limaces blanches s\u2019\u00e9lan\u00e7ant dans le puits sans fond de son cul, la graissant pour les \u00e9treintes ult\u00e9rieures, celles qu\u2019elle aura avec l\u2019homme qui me remplacera, tout \u00e0 l\u2019heure, quand je serai parti\u2026 \u00ab Je t\u2019aime, dit-elle, je t\u2019aime, je t\u2019aime, je t\u2019aime\u2026 \u00bb Je meurs longuement sur elle, la queue t\u00eat\u00e9e par son anus avide, comme disait Apollinaire\u2026<br>&#8211; Voil\u00e0, lance M***, tu y reviens ! Incapable d\u2019\u00e9crire trois lignes sans nous accabler sous une r\u00e9f\u00e9rence ! Il n\u2019en a rien \u00e0 battre, le lecteur, de savoir ce qu\u2019Alexine Mangetout faisait avec un hospodar dans les <em>11 000 verges<\/em> ! Ce qu\u2019il veut, lui, c\u2019est le film en direct \u2014 la fa\u00e7on dont tu me remplis le cul de foutre, et rien d\u2019autre, la fa\u00e7on dont le sphincter se contracte autour de ta queue encore dure \u2014 mais pas une citation, pas un grand nom des Belles-Lettres jet\u00e9 en p\u00e2ture \u2014 \u00e0 qui, d\u2019ailleurs ? C\u2019est un bouquin de cul, tu sais \u2014 inutile de t\u2019encombrer de fioritures\u2026 Va falloir que je te montre. Une page de toi, une page de moi ?<br>&#8211; Bonne id\u00e9e, dis-je. Effeuillons-nous.<\/p>\n\n\n\n<p><\/p>\n\n\n\n<p><\/p>\n\n\n\n<p>Pietro Rotari (1707-1762), <em>Jeune femme \u00e9crivant une lettre d&rsquo;amour<\/em>, 1755<\/p>\n\n\n\n<figure class=\"wp-block-image size-large\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" width=\"616\" height=\"772\" src=\"https:\/\/blog.causeur.fr\/bonnetdane\/wp-content\/uploads\/sites\/25\/2023\/10\/Capture-de\u0301cran-2023-10-19-a\u0300-12.05.49.png\" alt=\"\" class=\"wp-image-4761\" srcset=\"https:\/\/blog.causeur.fr\/bonnetdane\/wp-content\/uploads\/sites\/25\/2023\/10\/Capture-de\u0301cran-2023-10-19-a\u0300-12.05.49.png 616w, https:\/\/blog.causeur.fr\/bonnetdane\/wp-content\/uploads\/sites\/25\/2023\/10\/Capture-de\u0301cran-2023-10-19-a\u0300-12.05.49-239x300.png 239w, https:\/\/blog.causeur.fr\/bonnetdane\/wp-content\/uploads\/sites\/25\/2023\/10\/Capture-de\u0301cran-2023-10-19-a\u0300-12.05.49-335x420.png 335w\" sizes=\"auto, (max-width: 616px) 100vw, 616px\" \/><\/figure>\n\n\n\n<p><br><\/p>\n\n\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Gerard ter Borch (1617-1681), Jeune femme \u00e9crivant, c.1655 Ce r\u00e9cit fut enti\u00e8rement \u00e9crit \u00e0 deux mains \u2014 chacun son chapitre, en alternance, racontant la m\u00eame chose ou une sc\u00e8ne tout \u00e0 fait diff\u00e9rente. 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