{"id":4762,"date":"2023-10-26T18:24:02","date_gmt":"2023-10-26T16:24:02","guid":{"rendered":"https:\/\/blog.causeur.fr\/bonnetdane\/?p=4762"},"modified":"2023-10-26T18:24:03","modified_gmt":"2023-10-26T16:24:03","slug":"a-la-maniere-de-3-les-liaisons-dangereuses","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/blog.causeur.fr\/bonnetdane\/a-la-maniere-de-3-les-liaisons-dangereuses-4762","title":{"rendered":"\u00c0 la mani\u00e8re de \u2014 3 : Les Liaisons dangereuses"},"content":{"rendered":"\n<p>Jean-Honor\u00e9 Fragonard,<em> La r\u00e9sistance inutile,<\/em> c. 1755<\/p>\n\n\n\n<p><em>Dans les premi\u00e8res pages des <\/em>Liaisons<em>, on lit la correspondance entre C\u00e9cile de Volanges et son amie Sophie Carnay, pensionnaire du couvent dont C\u00e9cile vient de sortir pour \u00eatre mari\u00e9e. Assez vite (en fait, \u00e0 la lettre VII), Laclos note : \u00ab Pour ne pas abuser de la patience du lecteur, on supprime beaucoup de lettres de cette correspondance journali\u00e8re ; on ne donne que celles qui ont paru n\u00e9cessaires \u00e0 l\u2019intelligence des \u00e9v\u00e9nements de cette soci\u00e9t\u00e9. C\u2019est par le m\u00eame motif qu\u2019on supprime aussi toutes les lettres de Sophie Carnay, et plusieurs de celles des acteurs de ces aventures.\u00a0\u00bb Heureusement, l\u2019une de ces lettres supprim\u00e9es par l\u2019\u00e9diteur du roman a surv\u00e9cu. C\u00e9cile y raconte la nuit que vient de lui faire passer le vicomte de Valmont \u2014 nuit par ailleurs narr\u00e9e par Valmont lui-m\u00eame (lettre XXVI) et par C\u00e9cile (lettre XCVII) \u00e0 la marquise de Merteuil, qu\u2019elle croit sa confidente. Cette missive \u00e0 la tendre Sophie Carnay, qui a sans doute partag\u00e9e avec C\u00e9cile les volupt\u00e9s que l\u2019on n\u2019\u00e9prouve qu\u2019au couvent, \u00e9claire d\u2019un jour plus cru les agissements de l\u2019inf\u00e2me libertin \u2014 \u00ab\u00a0un viol, M\u2019sieur\u00a0!\u00a0\u00bb tr\u00e9pignaient mes \u00e9l\u00e8ves d\u2019Hypokh\u00e2gne.<\/em> <em><a href=\"https:\/\/imaristo.hypotheses.org\/166\">Et elles n&rsquo;\u00e9taient pas les seules\u2026<\/a><\/em><\/p>\n\n\n\n<p><\/p>\n\n\n\n<p>De C\u00e9cile de Volanges \u00e0 Sophie Carnay<br>1er octobre 17\u2026<br><br>Comment te dire ? Comment ne pas te dire ? Je ne sais, ou je ne sais que trop\u2026 Que s\u2019est-il pass\u00e9 ? Comment ai-je pu, comment a-t-il os\u00e9 ? Si confuse sans \u00eatre afflig\u00e9e\u2026 Honteuse, et honteuse de l\u2019\u00eatre si peu\u2026 L\u2019amour\u2026 Mais comment parler d\u2019amour ?<br>Oui, comment te dire ? Ce myst\u00e8re dont nous avons cent fois parl\u00e9, au couvent, n\u2019a plus de secrets pour moi : en un mot comme en sang (1), je suis \u00e0 pr\u00e9sent femme \u2013 et tr\u00e8s femme, m\u00eame\u2026 oui, ma Sophie, cette nuit, un homme\u2026<br>Je sens bien que d\u00e9j\u00e0 tu voudrais tout savoir, et de l\u2019\u00e9v\u00e9nement, et de ses circonstances (2). Ce vicomte dont je t\u2019ai d\u00e9j\u00e0 parl\u00e9, cet \u00eatre odieux dont les regards narquois me laissaient toute moite\u2026 Il est venu hier au soir dans ma chambre, et l\u00e0\u2026 Il me mena\u00e7ait d\u2019un scandale \u00e9pouvantable \u2014 et ma m\u00e8re qui dormait de l\u2019autre c\u00f4t\u00e9 de la cloison ! \u00ab Un baiser \u00bb, disait-il. \u00ab Rien qu\u2019un baiser ! \u00bb \u00c0 plusieurs reprises, il m\u2019a b\u00e2illonn\u00e9e de sa main, pour m\u2019emp\u00eacher de crier \u2014 de frayeur d\u2019abord, de douleur ensuite, de bonheur enfin\u2026 Oui, de bonheur : les caresses de cet homme \u00e9pouvantable avaient bien plus de persuasion que celles de S\u0153ur Suzanne (3), que tu as si souvent partag\u00e9es avec moi\u2026 Mais jamais nos jeux innocents, ou moins innocents\u2026 Non, non, jamais je n\u2019\u00e9prouvai un tel plaisir. J\u2019en ai honte, bien honte, mais pour \u00eatre tout \u00e0 fait sinc\u00e8re, cette honte qui monte \u00e0 mes joues br\u00fblantes me fait penser \u00e0 cette nuit, et le plaisir revient avec ma honte. Et d\u00e9j\u00e0 je sens que je ne pourrai terminer cette Lettre sans l\u2019interrompre.<br>Jeux de mains, jeux de vilains, nous sermonnait la M\u00e8re sup\u00e9rieure quand elle nous surprenait dans nos \u00e9bats. Et nous devions le r\u00e9p\u00e9ter tandis qu\u2019elle nous donnait le fouet\u2026 C\u2019est peut-\u00eatre vrai face \u00e0 Dieu, mais tout \u00e0 fait faux face \u00e0 un homme. Et celui-l\u00e0 est d\u2019une adresse !\u2026 Sa main soulevait une gaze ici, une dentelle l\u00e0. Le temps d\u2019y penser, et de penser \u00e0 protester, et j\u2019\u00e9tais d\u00e9j\u00e0 nue. Les baisers sont venus par dessus tout \u00e7a, et crois-moi, ils n\u2019\u00e9taient pas si \u00e2cres que ceux de Saint-Preux : ce monsieur Rousseau n\u2019y connaissait pas grand chose. Et puisqu\u2019il me faut tout avouer, je n\u2019ai pas eu plus de vertu qu\u2019H\u00e9lo\u00efse : \u00e0 bon instituteur, tout immoral qu\u2019il soit (4), bonne \u00e9l\u00e8ve. <br>Las ! Le souvenir de mon abandon fait remonter en moi celui de la sensation, je ne peux me d\u00e9fendre, aujourd\u2019hui, contre ma propre main. Je m\u2019en vais dissiper un trouble qui s\u2019augmente \u00e0 chaque mot griffonn\u00e9 sur cette Lettre.<br>Je reviens \u00e0 toi, ma Sophie. Epargne-moi de te raconter le reste, je n\u2019y survivrais pas, le souvenir des actes br\u00fble autant que les gestes. Valmont a tout voulu de moi, il a tout obtenu. Il m\u2019a combl\u00e9e de toutes les mani\u00e8res, et je sais bien que mon Confesseur les r\u00e9prouverait toutes, si je les lui confessais \u2014 ce dont j\u2019aurai garde ! D\u2019ailleurs, le moyen de le lui dire, quand les seuls mots \u00e9crits me replongent en enfer, c\u2019est-\u00e0-dire au paradis. En tout cas, me voil\u00e0 bien savante, mais pas assez : il m\u2019a fait promettre de le laisser revenir ce soir, et en v\u00e9rit\u00e9, je ne suis d\u00e9j\u00e0 qu\u2019attente. Puisque la porte est d\u00e9sormais ouverte, ce n\u2019est pas pour la refermer, n\u2019est-ce pas\u2026 <br>Ce sera lui ce soir, peut-\u00eatre Danceny demain. Ce n\u2019est que durant les pauses que j\u2019avais le loisir de penser \u00e0 Danceny, ce qui me d\u00e9sesp\u00e9rait fort \u2014 mais d\u00e8s que le Vicomte revenait \u00e0 la charge, j\u2019oubliais Danceny, ma m\u00e8re, ma Sophie, je m\u2019oubliais moi-m\u00eame.<br>Sans doute vas-tu bien me gronder, et tu sais combien j\u2019aime \u00e0 l\u2019\u00eatre. Oh oui, gronde-moi fort, j\u2019en jouirai de plus belle. Adieu : il me faut \u00e0 pr\u00e9sent \u00e9crire une Lettre \u00e0 Madame de Merteuil : prude comme elle est, je vais devoir jouer la confusion niaise, alors que jamais mes id\u00e9es n\u2019ont \u00e9t\u00e9 si claires. En v\u00e9rit\u00e9, je te le dis, on a bien raison d\u2019affirmer que c\u2019est ainsi que l\u2019esprit vient aux filles. <br>Ta C\u00e9cile qui t\u2019aime, et qui pour un peu, souhaiterait que tu partages avec le Vicomte et moi la nuit prochaine, et toutes les autres. Comme nous nous amuserions ! (5)<br><br>(1) Curieux <em>lapsus calami<\/em>, \u2014 ou errance orthographique bien excusable de la part d\u2019une jeune fille encore pleine de trouble.<br>(2) Ce go\u00fbt des alexandrins t\u00e9moigne bien s\u00fbr d\u2019une soci\u00e9t\u00e9 hant\u00e9e de trag\u00e9die. Mais aussi d\u2019une mise \u00e0 distance, d\u2019une th\u00e9\u00e2tralisation de la sc\u00e8ne (re)v\u00e9cue.<br>(3) S\u0153ur Suzanne, est-ce l\u2019h\u00e9ro\u00efne de <em>La Religieuse<\/em> ? Mais le roman de Diderot ne parut qu\u2019en 1796. Cette lettre serait-elle apocryphe ?<br>(4) On se souvient sans doute que les \u00ab instituteurs immoraux \u00bb est le sous-titre de <em>La Philosophie dans le boudoir<\/em>, le roman de Sade. Mais ce dernier ne parut qu\u2019en 1795, ce qui confirme la Note pr\u00e9c\u00e9dente : la lettre de C\u00e9cile est peut-\u00eatre un in\u00e9dit de Sade, qui toute sa vie envia Laclos. Ce que confirmerait les citations de Laclos lui-m\u00eame don t cette pr\u00e9tendue lettre est truff\u00e9e.<br>(5) La suite de la lettre \u00e9voque les diverses combinaisons que cette id\u00e9e sugg\u00e8re \u00e0 C\u00e9cile. Nous avons cru devoir \u00e9pargner au lecteur un long paragraphe \u00e0 caract\u00e8re pornographique, auquel les amateurs suppl\u00e9eront ais\u00e9ment.<\/p>\n\n\n\n<p>Jean-Honor\u00e9 Fragonard, <em>Le Verrou<\/em>, 1777<br><\/p>\n\n\n\n<figure class=\"wp-block-image size-large\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" width=\"1024\" height=\"803\" src=\"https:\/\/blog.causeur.fr\/bonnetdane\/wp-content\/uploads\/sites\/25\/2023\/10\/Jean-Honore\u0301_Fragonard_009-1-1024x803.jpg\" alt=\"\" class=\"wp-image-4772\" srcset=\"https:\/\/blog.causeur.fr\/bonnetdane\/wp-content\/uploads\/sites\/25\/2023\/10\/Jean-Honore\u0301_Fragonard_009-1-1024x803.jpg 1024w, https:\/\/blog.causeur.fr\/bonnetdane\/wp-content\/uploads\/sites\/25\/2023\/10\/Jean-Honore\u0301_Fragonard_009-1-300x235.jpg 300w, https:\/\/blog.causeur.fr\/bonnetdane\/wp-content\/uploads\/sites\/25\/2023\/10\/Jean-Honore\u0301_Fragonard_009-1-768x602.jpg 768w, https:\/\/blog.causeur.fr\/bonnetdane\/wp-content\/uploads\/sites\/25\/2023\/10\/Jean-Honore\u0301_Fragonard_009-1-1536x1204.jpg 1536w, https:\/\/blog.causeur.fr\/bonnetdane\/wp-content\/uploads\/sites\/25\/2023\/10\/Jean-Honore\u0301_Fragonard_009-1-696x546.jpg 696w, https:\/\/blog.causeur.fr\/bonnetdane\/wp-content\/uploads\/sites\/25\/2023\/10\/Jean-Honore\u0301_Fragonard_009-1-1068x837.jpg 1068w, https:\/\/blog.causeur.fr\/bonnetdane\/wp-content\/uploads\/sites\/25\/2023\/10\/Jean-Honore\u0301_Fragonard_009-1-536x420.jpg 536w, https:\/\/blog.causeur.fr\/bonnetdane\/wp-content\/uploads\/sites\/25\/2023\/10\/Jean-Honore\u0301_Fragonard_009-1.jpg 1920w\" sizes=\"auto, (max-width: 1024px) 100vw, 1024px\" \/><\/figure>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Jean-Honor\u00e9 Fragonard, La r\u00e9sistance inutile, c. 1755 Dans les premi\u00e8res pages des Liaisons, on lit la correspondance entre C\u00e9cile de Volanges et son amie Sophie Carnay, pensionnaire du couvent dont C\u00e9cile vient de sortir pour \u00eatre mari\u00e9e. 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