{"id":4896,"date":"2024-03-11T17:33:48","date_gmt":"2024-03-11T16:33:48","guid":{"rendered":"https:\/\/blog.causeur.fr\/bonnetdane\/?p=4896"},"modified":"2024-03-12T18:47:59","modified_gmt":"2024-03-12T17:47:59","slug":"immaculee","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/blog.causeur.fr\/bonnetdane\/immaculee-4896","title":{"rendered":"Immacul\u00e9e\u2026"},"content":{"rendered":"\n<p>Moi\u0308se Kisling (1891-1953), <em>Nu sur un sofa<\/em> (Arletty), 1933 <br><br><br>Elle s\u2019\u00e9tait \u00e9vanouie apr\u00e8s le huiti\u00e8me orgasme encha\u00een\u00e9 aux sept autres. Elle n\u2019avait repris conscience qu\u2019un court instant, pour soupirer et s\u2019endormir d\u2019un beau sommeil repu.<br>Je regardais ce joli corps de femme enfoui dans des r\u00eaves dor\u00e9s. Comme un peu de p\u00e9dantisme ne messied pas \u00e0 l\u2019amour, je me r\u00e9citais les vers sublimes de Val\u00e9ry :<br>\u00ab Dormeuse, amas dor\u00e9 d\u2019ombres et d\u2019abandons\u2026 \u00bb<br>en me disant que le tour de force consistait \u00e0 multiplier les dentales dures pour aboutir \u00e0 un vers d\u2019une suavit\u00e9 exquise\u2026<br>Mon esprit d\u00e9riva. Rien, sur cette peau couleur d\u2019ambre, ne r\u00e9v\u00e9lait nos embrasements. Deux heures d\u2019amour avaient gliss\u00e9 comme de la soie sur son \u00e9piderme, sans laisser la moindre trace. <br>J\u2019ai d\u00e9riv\u00e9 encore. Dans ce sublime paysage, nulle trace des humains qui l\u2019ont labour\u00e9. N*** para\u00eet vierge et immacul\u00e9e. Qui se douterait des b\u00e9ances o\u00f9 elle m\u2019a h\u00e9berg\u00e9 \u2014 moi et tous les autres ? Qu\u2019en serait-il si la peau conservait la trace imprim\u00e9e des \u00e9treintes pass\u00e9es ? Depuis quinze ans peut-\u00eatre qu\u2019elle s\u2019abandonne dans les bras et les draps des uns et des autres, pensais-je, rien n&rsquo;est rest\u00e9 \u00e0 la surface de cet \u00e9piderme dor\u00e9. Des petites blessures, petites morsures ou petites coupures qui ont aliment\u00e9 cent millions de baisers, aucune trace. Pas le moindre soup\u00e7on. Vierge pour l\u2019\u00e9ternit\u00e9 s\u2019il faut en croire cette peau d\u2019un grain inalt\u00e9r\u00e9.<br>Je me suis rappel\u00e9 ce passage connu de <em>La Nouvelle Justine<\/em> qui t\u00e9moigne de la capacit\u00e9 infinie de r\u00e9cup\u00e9ration de l\u2019h\u00e9ro\u00efne. Pour malmen\u00e9e qu\u2019elle soit, Justine ne conserve, le lendemain, nulle trace des horreurs de la veille : <br>\u00ab Les vestiges de verges, gr\u00e2ce \u00e0 la puret\u00e9 de son sang, disparurent bient\u00f4t\u2026 \u00bb<br>Je suspecte Sade d\u2019avoir con\u00e7u l\u2019\u00e9piderme de Justine comme une feuille de papier \u2014 sit\u00f4t remplac\u00e9e d\u00e8s qu\u2019elle est couverte de coups de plume. Sadiques et \u00e9crivains jouissent fort de cette possibilit\u00e9 d\u2019avoir sans cesse une nouvelle page blanche offerte \u00e0 leurs exc\u00e8s.<\/p>\n\n\n\n<p><br>\u00c0 bien la scruter, j\u2019ai rep\u00e9r\u00e9 un l\u00e9ger bleu sur la fesse droite. Rien qui puisse rappeler une meurtrissure volontairement inflig\u00e9e \u2014 mais cependant\u2026<br>J\u2019ai attendu qu\u2019elle se r\u00e9veille en lisant <em>Je l\u2019aimais<\/em>, d\u2019Anna Gavalda, que j\u2019avais d\u00e9nich\u00e9 sur une \u00e9tag\u00e8re (pour une agr\u00e9g\u00e9e de Lettres, N*** avait des go\u00fbts un peu petits bourgeois), et qui venait de sortir. Ma foi, moins nul que bien des bleuettes. <br><br>&#8211; Tu as un bleu sur la fesse, je te le signale, mignonne, ai-je lanc\u00e9 en parodiant Nougaro.<br>&#8211; Ah ? Ce doit \u00eatre un souvenir du rugbyman\u2026<br>&#8211; Allons, raconte !<br>&#8211; Tu sais que mon p\u00e8re a des places en tribune d\u2019honneur pour le stade de France \u2014 son entreprise fait du m\u00e9c\u00e9nat sportif. Il m\u2019en a refil\u00e9 une, samedi dernier, pour France-Angleterre. Ce n\u2019est pas que le spectacle m\u2019\u00e9meuve, mais j\u2019aime les petits fours et le champagne.<br>\u00ab Parmi les invit\u00e9s qui erraient leur coupe \u00e0 la main, il y avait un trois-quarts fran\u00e7ais laiss\u00e9 au repos, il \u00e9tait en d\u00e9licatesse avec sa cheville. Je l\u2019ai reconnu parce que je l\u2019avais rep\u00e9r\u00e9 sur le calendrier de l\u2019ann\u00e9e des Dieux du stade. Une belle b\u00eate, ma foi, et j\u2019ai c\u00e9d\u00e9 \u00e0 la tentation.<br>\u00ab \u00c7a n\u2019a pas \u00e9t\u00e9 trop compliqu\u00e9 pour le faire c\u00e9der, lui\u2026<br>&#8211; Et ?<br>&#8211; C\u2019\u00e9tait sid\u00e9rant, au toucher. Je ne pouvais pas pincer sa peau, tellement les muscles la tendaient. Cela dit, j\u2019aurais t\u00e2t\u00e9 un bloc de marbre avec le m\u00eame effet. Une b\u00eate splendide, avec un cerveau minimal, une queue non proportionn\u00e9e \u00e0 sa d\u00e9mesure, et des initiatives d\u2019un classicisme \u00e9c\u0153urant. J\u2019ai tout essay\u00e9 pour lui donner des id\u00e9es. Tout ce qu\u2019il est arriv\u00e9 \u00e0 faire de plus compliqu\u00e9, ce fut de me prendre en levrette en pilonnant comme un malade \u2014 et en s\u2019agrippant \u00e0 mes hanches. Le bleu, je pense que c\u2019est \u00e7a, la trace ultime de ses mains accroch\u00e9es \u00e0 mes fesses. Le lendemain, j\u2019avais l\u2019empreinte enti\u00e8re \u2014 mais \u00e7a dispara\u00eet, tu sais bien\u2026<br><br>Oui, je sais. Les marques s\u2019estompent et se fondent dans une absence \u00e9paisse. Justine est, d\u00e8s le lendemain, une page vierge o\u00f9 les bourreaux vont s\u2019exercer. Comme dit Salomon : \u00ab Il y a trois choses difficiles \u00e0 conna\u00eetre : le passage du poisson dans l\u2019eau, du serpent dans l\u2019herbe ou de l\u2019oiseau dans l\u2019air. Mais la chose impossible \u00e0 conna\u00eetre, c\u2019est le passage de l\u2019homme dans la femme. \u00bb Et il a bien raison. <br>Que reste-t-il d\u2019ailleurs de mon passage en elle ? \u00ab Te souvient-il de notre extase ancienne ? \u2013 Pourquoi voulez-vous donc qu\u2019il m\u2019en souvienne ? \u00bb Verlaine avait raison. La seule trace qui dure, c\u2019est celle des mots. <\/p>\n\n\n\n<p>Jean-Paul Brighelli<\/p>\n\n\n\n<p>PS. En 1983, l&rsquo;imense Bob Fosse, r\u00e9alisateur du quasi-sublime All That Jazz, sort Star 80, qui retrace la (courte) vie de la playmate Dorothy Stratten. Son d\u00e9couvreur, jou\u00e9 par Eric Roberts (le fr\u00e8re de l&rsquo;autre) d\u00e9niche la cr\u00e9ature (jou\u00e9e par Mariel Hemingway, qui n&rsquo;a jamais \u00e9t\u00e9 aussi bien photographi\u00e9e)dans un resto-route am\u00e9ricain, et s&rsquo;extasie : \u00ab\u00a0Quoi ! Pas m\u00eame une cicatrice d&rsquo;appendicite\u2026\u00a0\u00bb Vers la fin, il lui en fera quelques-unes \u2014 Dorothy meurt assassin\u00e9e \u00e0 20 ans par celui qui est devenu son mari. \u00c0 la chevrotine.<\/p>\n\n\n\n<figure class=\"wp-block-image size-large\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" width=\"800\" height=\"533\" src=\"https:\/\/blog.causeur.fr\/bonnetdane\/wp-content\/uploads\/sites\/25\/2024\/03\/Dorothy-Stratten10.jpg\" alt=\"\" class=\"wp-image-4917\" srcset=\"https:\/\/blog.causeur.fr\/bonnetdane\/wp-content\/uploads\/sites\/25\/2024\/03\/Dorothy-Stratten10.jpg 800w, https:\/\/blog.causeur.fr\/bonnetdane\/wp-content\/uploads\/sites\/25\/2024\/03\/Dorothy-Stratten10-300x200.jpg 300w, https:\/\/blog.causeur.fr\/bonnetdane\/wp-content\/uploads\/sites\/25\/2024\/03\/Dorothy-Stratten10-768x512.jpg 768w, https:\/\/blog.causeur.fr\/bonnetdane\/wp-content\/uploads\/sites\/25\/2024\/03\/Dorothy-Stratten10-696x464.jpg 696w, https:\/\/blog.causeur.fr\/bonnetdane\/wp-content\/uploads\/sites\/25\/2024\/03\/Dorothy-Stratten10-630x420.jpg 630w\" sizes=\"auto, (max-width: 800px) 100vw, 800px\" \/><\/figure>\n\n\n\n<p><br><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Moi\u0308se Kisling (1891-1953), Nu sur un sofa (Arletty), 1933 Elle s\u2019\u00e9tait \u00e9vanouie apr\u00e8s le huiti\u00e8me orgasme encha\u00een\u00e9 aux sept autres. 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