{"id":4941,"date":"2024-04-06T14:11:09","date_gmt":"2024-04-06T12:11:09","guid":{"rendered":"https:\/\/blog.causeur.fr\/bonnetdane\/?p=4941"},"modified":"2024-04-06T14:11:10","modified_gmt":"2024-04-06T12:11:10","slug":"le-passe-est-ce-qui-ne-passe-pas-jon-kalman-stefansson","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/blog.causeur.fr\/bonnetdane\/le-passe-est-ce-qui-ne-passe-pas-jon-kalman-stefansson-4941","title":{"rendered":"\u00ab Le pass\u00e9 est ce qui ne passe pas. \u00bb (J\u00f3n Kalman Stef\u00e1nsson)"},"content":{"rendered":"\n<p>Herbert James Draper (1863-1920), <em>Les Portes de l\u2019aube<\/em>, 1900<br><br>Elle pr\u00e9parait pour ses \u00e9l\u00e8ves de Troisi\u00e8me un cours sur la syntaxe d\u2019avant que \/ apr\u00e8s que \u2014 et accessoirement, sur les accords du participe pass\u00e9. Comment faire comprendre qu\u2019\u00ab apr\u00e8s que \u00bb introduit ce qui s\u2019est pass\u00e9 avant \u2014 donc indubitable, donc \u00e0 l\u2019indicatif ; et qu\u2019\u00ab avant que \u00bb annonce un fait non r\u00e9alis\u00e9, donc suspect \u2014 donc au subjonctif\u2026<br>\u00ab Apr\u00e8s que j\u2019ai d\u00een\u00e9 \u00bb, \u00e9crivait-elle \u2014 la pause prandiale est derri\u00e8re moi, je suis en pleine digestion, il est certifi\u00e9 que j\u2019ai mang\u00e9, \u00e7a y est, c\u2019est effectif, d\u00e9sormais, je dig\u00e8re\u2026 Seuls des \u00e2nes diraient \u00ab apr\u00e8s que j\u2019aie mang\u00e9 \u00bb, le subjonctif renvoyant alors leur d\u00eener dans les limbes de l\u2019inaccompli\u2026<br>\u00ab On pourrait se demander, continua-t-elle, quel verbe au pr\u00e9sent exprime le mieux ce qui se passe lorsque c\u2019est pass\u00e9\u2026 Mang\u00e9 \/ dig\u00e9rer. March\u00e9 \/ se reposer. Aim\u00e9\u2026 \u00bb<br>\u00ab Divorcer ? dis-je, <em>tongue in cheek<\/em>.<br>\u00ab Cr\u00e9tin ! \u00bb lan\u00e7a-t-elle alors avec cette inflexion de voix qui la rend justement si aimable\u2026<br><br>\u00ab Ecoute \u00e7a, repris-je en agitant le livre que je parcourais alors \u2014 <em>Mon sous-marin jaune<\/em>, de J\u00f3n Kalman Stef\u00e1nsson. Il \u00e9crit : \u00ab Le pass\u00e9 est ce qui ne passe pas\u2026 \u00bb Belle id\u00e9e, non ? Nous portons sans cesse avec nous tous ces morceaux au pass\u00e9 ant\u00e9rieur qui malgr\u00e9 nous reviennent dans notre pr\u00e9sent, comme un repas que l\u2019on n\u2019arriverait jamais \u00e0 dig\u00e9rer\u2026 \u00ab Apr\u00e8s que j\u2019ai mang\u00e9, je r\u00e9gurgite\u2026 \u00bb Le pass\u00e9 est un os coinc\u00e9 dans le gosier\u2026 \u00bb<br><br>(Parenth\u00e8se. J\u00f3n Kalman Stef\u00e1nsson est l\u2019un des tout meilleurs romanciers islandais depuis d\u00e9j\u00e0 une trentaine d\u2019ann\u00e9es. Il s\u2019est impos\u00e9 sur la sc\u00e8ne litt\u00e9raire mondiale avec une trilogie insoutenable, pleine de neiges accumul\u00e9es, de glaces ajout\u00e9es, de solitude dans les fjords de l\u2019ouest, de marins noy\u00e9s, frigorifi\u00e9s, de paysans taiseux aux mains n\u00e9cessairement calleuses et de dieux muets\u2026 Lisez donc <em>Entre ciel et terre<\/em>, <em>La Tristesse des anges<\/em> et <em>Le C\u0153ur de l\u2019homme<\/em>. Depuis quelques ann\u00e9es, il s\u2019est dit \u2014 comme Murakami au Japon \u2014 qu\u2019il pourrait \u00eatre un jour nob\u00e9lisable, et son \u0153uvre a pris un tour plus international \u2014 et <em>Mon sous-marin jaune<\/em> (2022), pseudo-autobiographie d\u2019o\u00f9 sort la sentence susdite, n\u2019est pas ce qui est sorti de meilleur de sa plume de sterne\u2026)<br><br>Il est tr\u00e8s difficile, quand on aborde une nouvelle relation, d\u2019effacer de sa m\u00e9moire toutes celles qui l\u2019ont pr\u00e9c\u00e9d\u00e9e. Dans les gestes m\u00eame de l\u2019amour, on commence par reproduire ce qui marchait si bien avec les pr\u00e9c\u00e9dentes, alors qu\u2019il faudrait se r\u00e9soudre \u00e0 balbutier, au d\u00e9but, en partant \u00e0 la d\u00e9couverte de ce corps nouveau, qui n\u2019a aucune raison de fonctionner comme l\u2019avant-dernier, ou tous les autres qui grouillent comme un cort\u00e8ge de damn\u00e9s dans le purgatoire de la m\u00e9moire. Chacun est une terre vierge, o\u00f9 la main de l\u2019homme (ou de la femme) a sans doute d\u00e9j\u00e0 mis le pied, mais qu\u2019il faut consid\u00e9rer comme une \u00eele d\u00e9serte, non rep\u00e9r\u00e9e sur les cartes. L\u2019amour est une robinsonnade (deux n en fran\u00e7ais, un seul en anglais et en allemand, de quoi \u00e9crire une th\u00e8se lourdingue sur la suffixation compar\u00e9e).<br><br>\u00ab Apr\u00e8s que j\u2019ai mang\u00e9\u2026 \u00bb Mais justement, le pass\u00e9 ne se dig\u00e8re pas. Pour s\u2019en extraire, il faut pratiquer une sorte d\u2019asc\u00e8se, se souvenir de saint Augustin (\u00ab le temps n\u2019existe que parce qu\u2019il tend \u00e0 n\u2019\u00eatre plus \u00bb) dont le pass\u00e9 (ce qu\u2019il raconte dans ses <em>Confessions<\/em>) s\u2019estompe dans la gloire de la Cit\u00e9 de Dieu : et vraiment l\u2019\u00eatre aim\u00e9, s\u2019il est vraiment aim\u00e9, nous fait entrer dans une exp\u00e9rience quasi mystique, o\u00f9 il est d\u00e9sormais l\u2019alpha et l\u2019om\u00e9ga de notre existence, le point d\u2019ancrage de notre regard. Les hyperboles amoureuses des po\u00e8tes, qui traitent de d\u00e9esse la favorite du jour, ont un sens plus profond qu\u2019il ne para\u00eet \u00e0 premi\u00e8re lecture : elle n\u2019est plus une femme, mais une divinit\u00e9, un \u00eatre immarcescible, une statue d\u2019un marbre particuli\u00e8rement dur, sur lequel se brisent nos histoires pass\u00e9es. Elle s\u2019est hiss\u00e9e au niveau de la Beaut\u00e9, qui n\u2019est jamais relative, la phrase rituelle, \u00ab chacun ses go\u00fbts \u00bb, est l\u2019expression de la B\u00eatise \u00e0 son sommet. On pourrait en d\u00e9duire une r\u00e9habilitation du topos amoureux, qui apr\u00e8s tout reste incontournable parce qu\u2019il dit l\u2019essentiel : la perfection de l\u2019\u00eatre aim\u00e9.<br><br>J\u2019ai racont\u00e9 \u00e7a un jour \u00e0 des \u00e9tudiants, \u00e0 propos des sonnets dits \u00ab de la belle matineuse \u00bb, o\u00f9 le po\u00e8te apercevant sa bien-aim\u00e9e (enfin, la derni\u00e8re en date) se baigner, \u00e0 l\u2019ouest, dans un cours d\u2019eau, pendant que le soleil se l\u00e8ve \u00e0 l\u2019Orient, constate qu\u2019elle rivalise haut la main avec les beaut\u00e9s de l\u2019Aurore, qui ne rougit que d\u2019\u00eatre \u00e9clips\u00e9e par la cr\u00e9ature surgie d\u2019entre les eaux. <br>Voyez le pauvre Du Bellay, voyeur puni par l\u2019\u00e9clat de la nouvelle idole :<br><br>\u00ab D\u00e9j\u00e0 la nuit en son parc amassait<br>Un grand troupeau d&rsquo;\u00e9toiles vagabondes,<br>Et, pour entrer aux cavernes profondes,<br>Fuyant le jour, ses noirs chevaux chassait ;<br><br>D\u00e9j\u00e0 le ciel aux Indes rougissait,<br>Et l&rsquo;aube encor de ses tresses tant blondes<br>Faisant gr\u00ealer mille perlettes rondes,<br>De ses tr\u00e9sors les pr\u00e9s enrichissait ;<br><br>Quand d&rsquo;occident, comme une \u00e9toile vive,<br>Je vis sortir dessus ta verte rive,<br>O fleuve mien ! une nymphe en riant.<br><br>Alors, voyant cette nouvelle Aurore,<br>Le jour honteux d&rsquo;un double teint colore<br>Et l&rsquo;Angevin et l&rsquo;indique orient. \u00bb<br><br>Le plus affligeant, c\u2019est qu\u2019un si beau po\u00e8me requiert d\u00e9sormais un lexique entier pour \u00eatre compris par les hilotes contemporains \u2014 et encore j\u2019ai opt\u00e9 pour une graphie modernis\u00e9e. Mais au-del\u00e0 des mots, les faits sont l\u00e0 : le pauvre Joachim est sid\u00e9r\u00e9 par la beaut\u00e9 de sa dame, \u00ab nouvelle aurore \u00bb sortant de l&rsquo;eau en vis-\u00e0-vis de l\u2019ancienne, cette d\u00e9esse Eos qui se croyait exquise, et qui est raval\u00e9e au rang de mortelle, parce qu\u2019une autre lui a ravi l\u2019aura de la divinit\u00e9. Vous en trouverez maintes illustrations chez Raineri, Annibal Caro, Ronsard, Malleville, Voiture, Tristan l\u2019Hermite et quelques autres, les meilleurs se sont frott\u00e9s \u00e0 cette figure de l\u2019amour stup\u00e9fait. Tous frapp\u00e9s par l\u2019aspect divin de la greluche qui enthousiasmait leur plume (d\u2019oie, celle-l\u00e0).<br><br>Mais bon, sans doute faut-il de l\u2019ing\u00e9nuit\u00e9 pour transformer en d\u00e9esse la femme que l\u2019on aime en cet instant pr\u00e9sent \u2014 ou une perception de la beaut\u00e9 \u00e9ternelle incarn\u00e9e en une seule et ultime cr\u00e9ature. C\u2019est cette ing\u00e9nuit\u00e9 m\u00eame que l\u2019on appelle amour. C&rsquo;est elle qui donne au coup de foudre toute sa puissance. Le moment o\u00f9 le temps dispara\u00eet, et o\u00f9 nous entrons dans une \u00e9ternit\u00e9 de quelques mois ou de quelques ann\u00e9es.<br><br>Jean-Paul Brighelli<br><br>Evelyn De Morgan (1855-1925), <em>Eos<\/em> \/ <em>L\u2019Aurore<\/em>, 1894<br><\/p>\n\n\n\n<figure class=\"wp-block-image size-large\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" width=\"594\" height=\"1024\" src=\"https:\/\/blog.causeur.fr\/bonnetdane\/wp-content\/uploads\/sites\/25\/2024\/04\/Eos-594x1024.jpg\" alt=\"\" class=\"wp-image-4952\" srcset=\"https:\/\/blog.causeur.fr\/bonnetdane\/wp-content\/uploads\/sites\/25\/2024\/04\/Eos-594x1024.jpg 594w, https:\/\/blog.causeur.fr\/bonnetdane\/wp-content\/uploads\/sites\/25\/2024\/04\/Eos-174x300.jpg 174w, https:\/\/blog.causeur.fr\/bonnetdane\/wp-content\/uploads\/sites\/25\/2024\/04\/Eos-768x1324.jpg 768w, https:\/\/blog.causeur.fr\/bonnetdane\/wp-content\/uploads\/sites\/25\/2024\/04\/Eos-891x1536.jpg 891w, https:\/\/blog.causeur.fr\/bonnetdane\/wp-content\/uploads\/sites\/25\/2024\/04\/Eos-696x1200.jpg 696w, https:\/\/blog.causeur.fr\/bonnetdane\/wp-content\/uploads\/sites\/25\/2024\/04\/Eos-1068x1841.jpg 1068w, https:\/\/blog.causeur.fr\/bonnetdane\/wp-content\/uploads\/sites\/25\/2024\/04\/Eos-244x420.jpg 244w, https:\/\/blog.causeur.fr\/bonnetdane\/wp-content\/uploads\/sites\/25\/2024\/04\/Eos.jpg 1114w\" sizes=\"auto, (max-width: 594px) 100vw, 594px\" \/><\/figure>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Herbert James Draper (1863-1920), Les Portes de l\u2019aube, 1900 Elle pr\u00e9parait pour ses \u00e9l\u00e8ves de Troisi\u00e8me un cours sur la syntaxe d\u2019avant que \/ apr\u00e8s que \u2014 et accessoirement, sur les accords du participe pass\u00e9. 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