{"id":4999,"date":"2024-05-17T10:37:59","date_gmt":"2024-05-17T08:37:59","guid":{"rendered":"https:\/\/blog.causeur.fr\/bonnetdane\/?p=4999"},"modified":"2024-05-17T10:38:00","modified_gmt":"2024-05-17T08:38:00","slug":"au-lit-a-deux","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/blog.causeur.fr\/bonnetdane\/au-lit-a-deux-4999","title":{"rendered":"AU lit \u00e0 deux ?"},"content":{"rendered":"\n<p>Fragonard (1732-1806), <em>Les Amants heureux<\/em>, c.1770<br><br>Dormir seul ou \u00e0 deux ?<br>On se souvient de l\u2019\u00e9preuve du lit qu\u2019Ulysse, enfin rentr\u00e9 chez lui, impose \u00e0 P\u00e9n\u00e9lope \u2014 ce lit construit jadis par le h\u00e9ros sur la souche d\u2019un olivier. Mari et femme y partagent la nuit, mais une nuit d\u2019\u00e9treintes. Pas une nuit de sommeil.<br><a href=\"https:\/\/www.lemonde.fr\/vous\/article\/2012\/10\/22\/le-lit-conjugal-est-latin-et-catholique_1778546_3238.html\">Michelle Perrot affirme<\/a> que le lit conjugal commun \u00ab est latin et catholique \u00bb, alors que les lits jumeaux sont protestants et anglo-saxons : Hays s\u2019en souviendra lorsqu\u2019il imposera, dans son Code, que les acteurs, m\u00eame s\u2019ils jouent des personnages mari\u00e9s, ne doivent jamais para\u00eetre dans le m\u00eame lit sans que le pied de l\u2019un ne touche le sol. Il y a un jeu \u00e9tourdissant dans <em>New-York \/ Miami<\/em> autour de cette contrainte bizarre (mais Hays en a \u00e9dict\u00e9 bien d\u2018autres, l\u2019interdiction du nombril \u00e0 l\u2019air, par exemple \u2014 qui ne fut comprise que lorsque son \u00e9pouse, en divor\u00e7ant, affirma que son \u00e9poux pensait que c\u2019\u00e9tait par l\u2019ombilic que l\u2019on faisait les enfants).<br><br>Ce lit commun me para\u00eet fort peu catholique. La promiscuit\u00e9 donne des id\u00e9es. Heureusement les frimas imposaient le port d\u2019une chemise de nuit, avec un trou am\u00e9nag\u00e9 pour laisser l\u2019\u0153uvre de Dieu (\u00ab Croissez et multipliez \u00bb) s\u2019accomplir, mais sans que la part du diable s\u2019en m\u00eale : la sexualit\u00e9 basique s\u2019accommode d\u2019un lit commun pour y f\u00e9conder en position du missionnaire, quand l\u2019\u00e9rotisme, qui est pa\u00efen par d\u00e9finition (se rappeler Pascal Quignard et <em>Le Sexe et l\u2019effroi<\/em>, son essai sur les interdictions qui se sont abattues sur l\u2019amour avec l\u2019arriv\u00e9e des chr\u00e9tiens) consid\u00e8re le lit comme un champ de man\u0153uvres : passant l\u2019autre jour chez Conforama pour y acheter un fauteuil de bureau, j\u2019ai vu avec un certain amusement un couple qui cherchait \u00e0 acheter un lit, et calculait de toute \u00e9vidence \u2014 non sans \u00e9clats de rire \u2014 la bonne hauteur pour que Monsieur fourre Madame en levrette. Ces deux-l\u00e0 avaient d\u00e9cid\u00e9 de croiser le lit des \u00e9poux et celui des amants.<br><br>Le lit solitaire \u00e9tait affaire d\u2019aristocrates \u2014 en fait, de gens qui avaient une chemin\u00e9e dans leur chambre, et dont on bassinait les draps\u2026<br>(Qui se souvient de la vielle technique de la bassinoire, o\u00f9 l\u2019on r\u00e9chauffait les draps humides avec les braises prises dans le foyer et mises dans le r\u00e9cipient de cuivre\u2026 Dire que je suis assez vieux pour avoir connu \u00e7a\u2026)<br>Les pauvres, pendant ce temps, dormaient lard contre lard, pour se tenir chaud \u2014 le comble \u00e9tant le lit breton, ce lit-cage ferm\u00e9 de volets de bois o\u00f9 toute la famille s\u2019entassait.<br><br>Il y a donc le lit destin\u00e9 au sommeil, et le lit des \u00e9bats (sans parler du lit des d\u00e9bats, comme dans <em>Ma nuit chez Maud<\/em>). Les couples nobles se partageaient l\u2019h\u00f4tel particulier, chacun son \u00e9tage, chacun son escalier, afin que les amants de Madame ne croisent pas les gourgandines de Monsieur. Et une fois par mois, les \u00e9poux se rejoignaient, afin, disait-on, de s\u2019\u00e9pargner la m\u00e9disance, si jamais Madame s\u2019\u00e9tait retrouv\u00e9e grosse des \u0153uvres de quelque garde-chasse ou vicomte de passage. L\u2019adult\u00e8re \u00e9tait ainsi am\u00e9nag\u00e9, pour le plus grand bien des uns et des autres.<br>Pendant le petit \u00e2ge glaciaire, on prit l\u2019habitude de se presser dans le m\u00eame lit, afin que chacun dorme dans la chaleur de l\u2019autre. Mais aujourd\u2019hui, avec le r\u00e9chauffement climatique, cela vaut-il encore le coup ?<br><br>Le lit commun a toutefois de beaux jours devant lui. Peu de gens habitent des h\u00f4tels particuliers, ou des appartements assez grands pour que chacun dispose de sa chambre (pensez-y quand vous vous ferez b\u00e2tir une gentilhommi\u00e8re\u2026). Pourtant, dans nos appartements surchauff\u00e9s, combien d\u2019entre nous ont cherch\u00e9 d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9ment un petit coin de fra\u00eecheur, du bout du pied, loin du calorif\u00e8re naturel du partenaire de nos nuits d\u00e9senchant\u00e9es.<br>D\u2019autant qu\u2019homme et femme n\u2019ont pas le m\u00eame moteur. Ces dames ont plus vite froid que ces messieurs \u2014 qui suent comme des b\u0153ufs d\u00e8s que le thermom\u00e8tre s\u2019\u00e9l\u00e8ve, et rejettent la couette au pied du lit, frigorifiant leur partenaire de r\u00eaves. Quand ce n\u2019est pas sur la fen\u00eatre (ouverte ? ferm\u00e9e ?) que les dissensions se d\u00e9cha\u00eenent. Autant avoir chacun sa chambre, chacun son lit \u2014 douillet pour l\u2019une, assez grand pour que l\u2019autre y \u00e9tende sa longue carcasse sans que ses pieds d\u00e9bordent du cadre. Les lits du XIXe si\u00e8cle avaient une certaine ampleur. La crise du logement, qui a commenc\u00e9 d\u00e8s les ann\u00e9es 1920, en r\u00e9duisant la taille des chambres a r\u00e9duit n\u00e9cessairement celle des lits. Sans parler des couchettes de marins, ou des tubes offerts dans les h\u00f4tels-capsule japonais \u2014 alors que dans les Love H\u00f4tels du m\u00eame pays, on privil\u00e9gie encore les couches assez \u00e9tendues pour que les amants de passage y d\u00e9chargent toute leur fureur passionnelle\u2026<br><br>Jean-Paul Brighelli<br><\/p>\n\n\n\n<figure class=\"wp-block-image size-large\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" width=\"1024\" height=\"789\" src=\"https:\/\/blog.causeur.fr\/bonnetdane\/wp-content\/uploads\/sites\/25\/2024\/05\/Henri-de-Toulouse-Lautrec-1864-1901-Le-Lit-1892-1024x789.jpg\" alt=\"\" class=\"wp-image-5012\" srcset=\"https:\/\/blog.causeur.fr\/bonnetdane\/wp-content\/uploads\/sites\/25\/2024\/05\/Henri-de-Toulouse-Lautrec-1864-1901-Le-Lit-1892-1024x789.jpg 1024w, https:\/\/blog.causeur.fr\/bonnetdane\/wp-content\/uploads\/sites\/25\/2024\/05\/Henri-de-Toulouse-Lautrec-1864-1901-Le-Lit-1892-300x231.jpg 300w, https:\/\/blog.causeur.fr\/bonnetdane\/wp-content\/uploads\/sites\/25\/2024\/05\/Henri-de-Toulouse-Lautrec-1864-1901-Le-Lit-1892-768x592.jpg 768w, https:\/\/blog.causeur.fr\/bonnetdane\/wp-content\/uploads\/sites\/25\/2024\/05\/Henri-de-Toulouse-Lautrec-1864-1901-Le-Lit-1892-1536x1184.jpg 1536w, https:\/\/blog.causeur.fr\/bonnetdane\/wp-content\/uploads\/sites\/25\/2024\/05\/Henri-de-Toulouse-Lautrec-1864-1901-Le-Lit-1892-2048x1579.jpg 2048w, https:\/\/blog.causeur.fr\/bonnetdane\/wp-content\/uploads\/sites\/25\/2024\/05\/Henri-de-Toulouse-Lautrec-1864-1901-Le-Lit-1892-696x537.jpg 696w, https:\/\/blog.causeur.fr\/bonnetdane\/wp-content\/uploads\/sites\/25\/2024\/05\/Henri-de-Toulouse-Lautrec-1864-1901-Le-Lit-1892-1068x823.jpg 1068w, https:\/\/blog.causeur.fr\/bonnetdane\/wp-content\/uploads\/sites\/25\/2024\/05\/Henri-de-Toulouse-Lautrec-1864-1901-Le-Lit-1892-1920x1480.jpg 1920w, https:\/\/blog.causeur.fr\/bonnetdane\/wp-content\/uploads\/sites\/25\/2024\/05\/Henri-de-Toulouse-Lautrec-1864-1901-Le-Lit-1892-545x420.jpg 545w\" sizes=\"auto, (max-width: 1024px) 100vw, 1024px\" \/><\/figure>\n\n\n\n<p>Henri de Toulouse-Lautrec (1864-1901), <em>Le Lit<\/em>, 1892<br><\/p>\n\n\n\n<figure class=\"wp-block-image size-large\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" width=\"1024\" height=\"763\" src=\"https:\/\/blog.causeur.fr\/bonnetdane\/wp-content\/uploads\/sites\/25\/2024\/05\/1892-1024x763.jpg\" alt=\"\" class=\"wp-image-5013\" srcset=\"https:\/\/blog.causeur.fr\/bonnetdane\/wp-content\/uploads\/sites\/25\/2024\/05\/1892-1024x763.jpg 1024w, https:\/\/blog.causeur.fr\/bonnetdane\/wp-content\/uploads\/sites\/25\/2024\/05\/1892-300x223.jpg 300w, https:\/\/blog.causeur.fr\/bonnetdane\/wp-content\/uploads\/sites\/25\/2024\/05\/1892-768x572.jpg 768w, https:\/\/blog.causeur.fr\/bonnetdane\/wp-content\/uploads\/sites\/25\/2024\/05\/1892-485x360.jpg 485w, https:\/\/blog.causeur.fr\/bonnetdane\/wp-content\/uploads\/sites\/25\/2024\/05\/1892-696x519.jpg 696w, https:\/\/blog.causeur.fr\/bonnetdane\/wp-content\/uploads\/sites\/25\/2024\/05\/1892-1068x796.jpg 1068w, https:\/\/blog.causeur.fr\/bonnetdane\/wp-content\/uploads\/sites\/25\/2024\/05\/1892-564x420.jpg 564w, https:\/\/blog.causeur.fr\/bonnetdane\/wp-content\/uploads\/sites\/25\/2024\/05\/1892-80x60.jpg 80w, https:\/\/blog.causeur.fr\/bonnetdane\/wp-content\/uploads\/sites\/25\/2024\/05\/1892-265x198.jpg 265w, https:\/\/blog.causeur.fr\/bonnetdane\/wp-content\/uploads\/sites\/25\/2024\/05\/1892.jpg 1094w\" sizes=\"auto, (max-width: 1024px) 100vw, 1024px\" \/><\/figure>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Fragonard (1732-1806), Les Amants heureux, c.1770 Dormir seul ou \u00e0 deux ?On se souvient de l\u2019\u00e9preuve du lit qu\u2019Ulysse, enfin rentr\u00e9 chez lui, impose \u00e0 P\u00e9n\u00e9lope \u2014 ce lit construit jadis par le h\u00e9ros sur la souche d\u2019un olivier. 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