{"id":5008,"date":"2024-05-23T15:22:19","date_gmt":"2024-05-23T13:22:19","guid":{"rendered":"https:\/\/blog.causeur.fr\/bonnetdane\/?p=5008"},"modified":"2024-05-23T15:22:20","modified_gmt":"2024-05-23T13:22:20","slug":"et-sil-me-plait-a-moi-detre-battue","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/blog.causeur.fr\/bonnetdane\/et-sil-me-plait-a-moi-detre-battue-5008","title":{"rendered":"\u00ab Et s\u2019il me pla\u00eet, \u00e0 moi, d\u2019\u00eatre battue ? \u00bb"},"content":{"rendered":"\n<p>Chlo\u00e9 Thibaud, \u00ab autrice et journaliste \u00bb, <a href=\"https:\/\/www.lesinrocks.com\/cheek\/chloe-thibaud-je-narrive-plus-a-regarder-de-films-avec-johnny-depp-617803-13-05-2024\/\">disent <em>Les Inrocks<\/em><\/a>, sort un essai intitul\u00e9 <em>D\u00e9sirer la violence<\/em>. Elle part de ce qui est pour elle un paradoxe : \u00ab Ayant \u00e9t\u00e9 victime de violences au sein du couple et ayant souffert de plusieurs relations avec des hommes qui n\u2019\u00e9taient pas bons pour moi, j\u2019ai voulu comprendre ce qui me poussait, pourtant, \u00e0 choisir ces partenaires qui incarnent ce que je d\u00e9nonce en tant que f\u00e9ministe. C\u2019est un constat tr\u00e8s intime, qui pourrait presque \u00eatre tabou\u2026 Comment ai-je pu me retrouver avec un homme violent, alors que je signe des enqu\u00eates sur les violences conjugales ? (\u2026) Apr\u00e8s avoir r\u00e9alis\u00e9 un travail d\u2019introspection, explor\u00e9 mes propres n\u00e9vroses, je me suis rendu compte qu\u2019il y avait un champ artistique \u00e0 explorer, une \u201cracine culturelle du mal\u201d \u00e0 laquelle je devais m\u2019attaquer. Les films, les s\u00e9ries, tout comme les clips et la publicit\u00e9, ont jou\u00e9 un grand r\u00f4le dans ma construction. D\u00e8s mon plus jeune \u00e2ge, j\u2019ai vu sur mes \u00e9crans des histoires de femmes qui tombent amoureuses d\u2019hommes qui les malm\u00e8nent\u2026 C\u2019est ce que je nomme la \u201cpop culture du viol\u201d, qui est pour moi encore plus insidieuse que la \u201cculture du viol\u201d, parce qu\u2019elle nourrit fortement les imaginaires des enfants et des ados. \u00bb<br><br>Je ne suis pas bien s\u00fbr que regarder des films ou des s\u00e9ries \u00e0 l\u2019\u00e2ge tendre soit plus d\u00e9terminant, dans l\u2019\u00e9laboration d\u2019une structure masochiste (assez curieusement, le mot n\u2019appara\u00eet pas sous sa plume) que les relations intra-familiales. Rousseau (Jean-Jacques\u2026) n\u2019aimait pas les fess\u00e9es parce qu\u2019il regardait Netflix ou matait sournoisement les illustrations de <em>la V\u00e9nus dans le clo\u00eetre<\/em>. Mais en revanche, la fess\u00e9e inaugurale administr\u00e9e quand il avait sept ou huit ans par la rigoureuse et vigoureuse Mademoiselle Lambercier fut d\u2019un effet \u00e9vident sur la pathologie de notre philosophe, qui, \u00e0 en croire Voltaire, fr\u00e9quentait \u00e0 Paris des prostitu\u00e9es jouant aux ma\u00eetresses d\u2019\u00e9cole\u2026 Voir la quatri\u00e8me des <em>Lettres sur la Nouvelle H\u00e9lo\u00efse<\/em> de ce bon Arouet : <br><br>\u00ab Jean-Jacques, passant dans la rue pr\u00e8s de l&rsquo;op\u00e9ra, fut arr\u00eat\u00e9 par cinq ou six virtuoses de l&rsquo;orchestre, qui le trait\u00e8rent un peu rudement; il se sauva dans une maison dont la porte \u00e9tait ouverte, et grimpa \u00e0 un de ces cinqui\u00e8mes \u00e9tages o\u00f9 il dit qu&rsquo;on apprend mieux qu&rsquo;ailleurs \u00e0 conna\u00eetre les moeurs de la ville. Les violons mont\u00e8rent apr\u00e8s lui; Jean-Jacques se r\u00e9fugia dans une chambre assez d\u00e9rang\u00e9e, o\u00f9 il trouva une dame pench\u00e9e n\u00e9gligemment sur un canap\u00e9 un peu d\u00e9chir\u00e9.C&rsquo;\u00e9tait pr\u00e9cis\u00e9ment la m\u00eame dame chez laquelle il s&rsquo;\u00e9tait consol\u00e9 des tourments de l&rsquo;absence, et de chez qui il avait rapport\u00e9 en Suisse les principes secrets de ce qu&rsquo;il appelle la petite v\u00e9role. La dame, \u00e9perdue, se jeta entre lui et les assaillants.Eh! mon Dieu, leur dit-elle, messieurs, pourquoi battez-vous ce magnifique seigneur, qui soupe chez moi quelquefois avec des officiers \u00e9trangers?- Ah! coquin, dit le premier violon, nous t&rsquo;apprendrons si\u00a0<em>l&rsquo;ennuyeux et lamentable chant fran\u00e7ais ressemble aux cris de la colique<\/em>\u00a0comme tu l&rsquo;\u00e9cris.- Viens \u00e7\u00e0, viens \u00e7\u00e0, dit l&rsquo;autre; celui que lu appelles\u00a0<em>le b\u00fbcheron<\/em>\u00a0va frapper sur toi la mesure.- Va, va,\u00a0<em>la vache qui galope<\/em>\u00a0t&rsquo;attrapera \u00bb, disait un troisi\u00e8me.Un quatri\u00e8me s&rsquo;\u00e9criait: \u00ab Tu ne mangeras pas de\u00a0<em>l&rsquo;oie grasse.<\/em>&#8211; Pardon, messieurs, dit mon doux ami, se jetant \u00e0 genoux, je n&rsquo;y retournerai plus; c&rsquo;est une m\u00e9prise de Suisse, je suis votre serviteur \u00e0 tous; je fais moi-m\u00eame de la musique fran\u00e7aise, j&rsquo;en ai copi\u00e9 toute ma vie.-\u00a0<em>Tu en es plus coupable,<\/em>\u00a0\u00bb r\u00e9pliqua un des violons, en lui donnant un coup d&rsquo;archet des plus forts sur le nez.La dame jetait les hauts cris. \u00ab\u00a0<em>Vous vous m\u00e9prenez, messieurs, c&rsquo;est un citoyen de Gen\u00e8ve, vous dis-je.\u00a0<\/em>\u00bbLes violons n&rsquo;entendaient point raison, les coups d&rsquo;archet pleuvaient; Jean-Jacques fuyait dans tous les coins de la chambre; il se penchait \u00e0 la fen\u00eatre pour ne recevoir les coups que sur son derri\u00e8re. \u00bb<br><br>Les films qu\u2019elle cite (<em>La Boum<\/em>,<em> L\u2019Auberge espagnole<\/em>, <em>La Fi\u00e8vre du samedi soir<\/em>, certains Disney-Pixar) ne sont pas exactement des r\u00e9ceptacles du pouvoir m\u00e2le. La version Perrault du <em>Petit Chaperon rouge<\/em>, en revanche\u2026 Surtout racont\u00e9e par un p\u00e8re \u00e0 la voix grave \u00e0 une petite fille r\u00e9fugi\u00e9e sous sa couette, que l\u2019on fait mine de d\u00e9vorer <em>in fine<\/em> (\u00ab \u00e0 ces mots, ce m\u00e9chant Loup se jeta sur le Petit Chaperon rouge et la mangea \u00bb \u2014 point final), peut causer une terreur d\u00e9licieuse que m\u2019on cherchera toute sa vie \u00e0 retrouver, sous la f\u00e9rule de ma\u00eetres sachant manier et doser le martinet ou le fouet.<br>Parce qu\u2019enfin, il y a une question \u00e0 laquelle Chlo\u00e9 Thibaud ne r\u00e9pond pas dans son essai : trouvait-elle ou non son compte dans les relations violentes qu\u2019elle a v\u00e9cues ? <br><br>J\u2019ai \u00e9crit un roman entier sur les causes traumatiques du d\u00e9sir masochiste (<em>Les Patientes<\/em>, 2004). J\u2019ai pass\u00e9 une large partie de ma vie \u00e0 d\u00e9crypter, chez les jeunes femmes qui me demandaient tels ou tels services ou s\u00e9vices compris, les ressorts des traumas enfantins qui les amenaient, \u00e0 l\u2019\u00e2ge adulte, \u00e0 d\u00e9sirer si fort des punitions parfois rigoureuses. Rappelons que c\u2019est toujours la Soumise qui r\u00e9dige les contrats et fixe les r\u00e8gles, jamais le pr\u00e9tendu Ma\u00eetre : le SM est un merveilleux champ d\u2019exploration de la dialectique h\u00e9g\u00e9lienne du ma\u00eetre et de l\u2019esclave. Et j\u2019ai connu de soi-disant dominants tout farauds \u00e0 l\u2019id\u00e9e d\u2019ob\u00e9ir aux demandes des soi-disant Soumises.<br>Mais au-del\u00e0 des comportements induits par des relations familiales compliqu\u00e9es (et qui ne ressortissent pas forc\u00e9ment de comportements violents ni de ch\u00e2timents r\u00e9it\u00e9r\u00e9s), il existe une bonne part de gens qui aiment \u00eatre le champ d\u2019exercice d\u2019une certaine forme de violence \u2014 et cela peut aller tr\u00e8s loin. Des gens que l\u2019id\u00e9e m\u00eame d\u2019\u00eatre soumis excite. Des personnes qui aiment \u00eatre battues \u2014 \u00e0 qui m\u00eame la violence est n\u00e9cessaire pour ouvrir en elles la br\u00e8che des sentiments. Non seulement en amont (\u00ab je vais \u00eatre battue \u00bb), mais aussi en aval \u2014 \u00ab quelles jolies balafres sur mes rotondit\u00e9s\u2026 \u00bb. Comme le chante Eug\u00e9nie dans <em>la Philosophie dans le boudoir<\/em> : \u00ab \u00a0Je meurs de plaisirs\u2026 Cette fustigation\u2026 ce vit immense\u2026 \u00bb Et de monter au plafond.<br>Inutile donc de chercher \u00e0 psychanalyser vos partenaires \u2014 l\u2019entreprise la moins \u00e9rotique de toutes. Contentez-vous de l\u2019instant, soyez attentifs aux demandes \u00ac et exaucez-les. C\u2019est pour cela que vous \u00eates l\u00e0.<br>Il faut savoir user sans abuser. Comme dit tr\u00e8s bien Val\u00e9ry : \u00ab Les femmes sont m\u00e9lange de d\u00e9sir d&rsquo;une certaine brutalit\u00e9 et de l&rsquo;exigence d&rsquo;immenses \u00e9gards. Elles adorent la force, mais une force qui parfois s&rsquo;incline, et un tigre qui tant\u00f4t d\u00e9vore et tant\u00f4t se fait descente de lit. \u00bb Nul doute que le po\u00e8te en ait fait baver \u00e0 Catherine Pozzi \u2014 qui ne l\u2019en aima que plus.<br><br>Chlo\u00e9 Thibaud jouit-elle en dehors des rituels qu\u2019elle s\u2019emploie \u00e0 d\u00e9noncer ? L\u2019exp\u00e9rience prouve assez que nombre de f\u00e9ministes convaincues sont, dans l\u2019intimit\u00e9, adeptes de ch\u00e2timents sadiens. Et alors ? Qui \u00e7a regarde ? Qui serait assez stupide pour leur reprocher une contradiction entre leur discours public et les pratiques priv\u00e9es ? \u00ab Le visionnage de ces dizaines et dizaines d\u2019\u0153uvres qui composent ma filmographie m\u2019a plong\u00e9e dans un \u00e9tat de mal-\u00eatre assez intense \u00bb, \u00e9crit-elle. Je le crois bien : se sentir mouiller au spectacle de ce que l\u2019on r\u00e9prouve doit \u00eatre une exp\u00e9rience terrible pour une id\u00e9ologue qui soudain s\u2019aper\u00e7oit que, quoi qu\u2019elle fasse ou pense, elle a encore une chair, et que cette chair sait mieux qu&rsquo;elle ce qui l&rsquo;ext\u00e9nue ou l&rsquo;am\u00e8ne \u00e0 l&rsquo;extase.<br>Ce serait un joli sujet de film : l\u2019histoire d\u2019une femme qui remporte je ne sais quelle victoire sur elle-m\u00eame et se met en m\u00e9nage avec un tr\u00e8s gentil gar\u00e7on \u2014 sauf qu\u2019infailliblement elle prendra pour amant un dur-\u00e0-cuire sans piti\u00e9, mais attentif aux demandes, m\u00eame les plus informul\u00e9es. C&rsquo;est le sous-sujet de <em>Kill Bill<\/em> : The Bride (Uma Thurman) feint de vouloir se marier avec le tr\u00e8s doux et tr\u00e8s paisible Chris Nelson. Mais c&rsquo;est Bill qu&rsquo;elle aime \u2014 m\u00eame quand il lui aura tir\u00e9 une balle dans la t\u00eate. M\u00eame quand elle l&rsquo;aura tu\u00e9.<br><br>Et puis il y a les contraintes de la fiction. \u00ab Le souci, explique notre journaliste, c\u2019est qu\u2019on n\u2019a pas appris \u00e0 \u00e9rotiser la gentillesse. Eh non : Heathcliff n\u2019est pas un gentil gar\u00e7on, mais il excite dr\u00f4lement Emily Bront\u00eb et toutes ses lectrices. Quand les femmes parlent aux femmes (ou \u00e9crivent pour elles), elles savent mettre en sc\u00e8ne des <em>bad boys<\/em> comme leurs homologues m\u00e2les. <br>Parce que c\u2019est la r\u00e9alit\u00e9 : le gentil gar\u00e7on \u00e0 la rigueur s\u2019\u00e9pouse, mais il n\u2019engendre pas de passion. L\u2019homme d\u00e9construit de Rousseau (Sandrine\u2026) fait rire toute la France. Celui qui demande la permission avant de d\u00e9crocher un soutien-gorge fournit un article \u00e0 <em>Elle<\/em> ou \u00e0 <em>Causette<\/em>, mais il ne s\u00e9duit personne. Les relations humaines sont empreintes de violence, et les violences physiques consenties (ne me faites pas dire ce que je ne dis pas \u2014 et d\u2019ailleurs je suis bien incapables de forcer quelqu\u2019un) sont l\u2019expression polie de cette tendance inn\u00e9e \u00e0 la domination, active ou passive : on est citadelle assi\u00e9g\u00e9e ou b\u00e9lier assi\u00e9geant, la forteresse conquise ouvrant ses portes \u00e0 l\u2019envahisseur pousse des r\u00e2les d\u2019agonie qui peuvent \u00eatre des soupirs de bonheur, et il faut les voir, apr\u00e8s deux heures de jeu, observer avec gourmandise, d\u00e9lectation et orgueil les traces plus ou moins profondes laiss\u00e9es sur la peau par l\u2019\u00e9change de vos deux fantaisies \u2014 m\u00eame \u00e9tymologie que fantasme.<br><br>Jean-Paul Brighelli<br><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Chlo\u00e9 Thibaud, \u00ab autrice et journaliste \u00bb, disent Les Inrocks, sort un essai intitul\u00e9 D\u00e9sirer la violence. 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