{"id":501,"date":"2014-08-23T07:07:18","date_gmt":"2014-08-23T07:07:18","guid":{"rendered":"http:\/\/blog.causeur.fr\/bonnetdane\/?p=501"},"modified":"2021-04-22T18:50:03","modified_gmt":"2021-04-22T16:50:03","slug":"selfies","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/blog.causeur.fr\/bonnetdane\/selfies-501","title":{"rendered":"Selfies"},"content":{"rendered":"<p>J\u2019ai beaucoup photographi\u00e9 mes enfants, comme tout un chacun. R\u00e9sultat, je suis l\u2019absent-pr\u00e9sent de toutes ces images \u2014 absent puisque je suis de l\u2019autre c\u00f4t\u00e9 de l\u2019objectif, et pr\u00e9sent pour la m\u00eame raison. Pr\u00e9sent par d\u00e9duction, en quelque sorte. Ombre de l\u2019ombre.<br \/>\nSi l\u2019autoportrait est un genre pictural qui, de Rembrandt \u00e0 Van Gogh ou Lucian Freud a produit une foule de chefs d\u2019\u0153uvre, la photographie, bien qu\u2019elle ait emprunt\u00e9 ses cadrages \u00e0 la peinture, a beaucoup moins donn\u00e9 dans le genre \u2014 jusqu\u2019\u00e0 aujourd\u2019hui. Pour des raisons techniques, essentiellement : on ne pouvait pas \u00eatre derri\u00e8re et devant en m\u00eame temps. Les fabricants ont invent\u00e9 toutes sortes d\u2019ing\u00e9nieux dispositifs de d\u00e9clenchement \u00e0 distance ou de retard pour que le photographe soit au c\u00f4t\u00e9 de son mod\u00e8le, mais encore fallait-il que l\u2019appareil soit pos\u00e9 sur un pied. Lourd et compliqu\u00e9.<br \/>\nLe smartphone a r\u00e9solu le probl\u00e8me : on se flashe soi-m\u00eame sans difficult\u00e9 \u2014 \u00e0 ceci pr\u00e8s que l\u2019objectif incorpor\u00e9 \u00e9tant toujours un grand angle, cela vous d\u00e9forme quelque peu dans le sens d\u2019un \u00e9largissement du nez, ce qui m\u2019a toujours dissuad\u00e9 d\u2019user de mon portable pour immortaliser le mien, qui n\u2019a besoin de rien ni de personne pour prendre ses aises.<br \/>\nPeu importe aux uns et aux autres : les voici qui se photographient avec une volupt\u00e9 narcissique bizarre, et qui envoient imm\u00e9diatement \u00e0 d\u2019autres l\u2019image hypertrophi\u00e9e de leur nombril. Selfie : on ne saurait mieux dire. Facebook : le livre des visages.<br \/>\nPour les raisons techniques invoqu\u00e9es ci-dessus, ces selfies sont d\u2019une rare laideur. Leur naturalisme est hideux. Baudelaire, l\u2019un des premiers, dans le <em>Salon<\/em> de 1859, s\u2019\u00e9tait \u00e9mu et r\u00e9volt\u00e9 devant la copie photographique, dans la mesure o\u00f9 la reproduction pure lui paraissait l\u2019absence d\u2019art par excellence.<br \/>\nAllez, je ne r\u00e9siste pas \u2014 et il \u00e9crit beaucoup mieux que moi :<\/p>\n<p>\u00ab Dans ces jours d\u00e9plorables, une industrie nouvelle se produisit, qui ne<br \/>\ncontribua pas peu \u00e0 confirmer la sottise dans sa foi et \u00e0 ruiner ce qui<br \/>\npouvait rester de divin dans l\u2019esprit fran\u00e7ais. Cette foule idol\u00e2tre postulait un<br \/>\nid\u00e9al digne d\u2019elle et appropri\u00e9 \u00e0 sa nature, cela est bien entendu. En mati\u00e8re<br \/>\nde peinture et de statuaire, le Credo actuel des gens du monde, surtout en<br \/>\nFrance (et je ne crois pas que qui que ce soit ose affirmer le contraire), est<br \/>\ncelui-ci : \u00ab Je crois \u00e0 la nature et je ne crois qu\u2019\u00e0 la nature (il y a de bonnes<br \/>\nraisons pour cela). Je crois que l\u2019art est et ne peut \u00eatre que la reproduction<br \/>\nexacte de la nature (une secte timide et dissidente veut que les objets de<br \/>\nnature r\u00e9pugnante soient \u00e9cart\u00e9s, ainsi un pot de chambre ou un squelette).<br \/>\nAinsi l\u2019industrie qui nous donnerait un r\u00e9sultat identique \u00e0 la nature serait<br \/>\nl\u2019art absolu. \u00bb Un Dieu vengeur a exauc\u00e9 les v\u0153ux de cette multitude.<br \/>\nDaguerre fut son Messie. Et alors elle se dit : \u00ab Puisque la photographie nous<br \/>\ndonne toutes les garanties d\u00e9sirables d\u2019exactitude (ils croient cela, les<br \/>\ninsens\u00e9s !), l\u2019art, c\u2019est la photographie. \u00bb A partir de ce moment, la soci\u00e9t\u00e9<br \/>\nimmonde se rua, comme un seul Narcisse, pour contempler sa triviale image<br \/>\nsur le m\u00e9tal. \u00bb<\/p>\n<p>Les photographes du XIX\u00e8me si\u00e8cle ont fait de leur mieux pour abolir cet aspect trivial, soit en utilisant leur appareil comme une palette, soit en le sp\u00e9cialisant dans un genre que la peinture n\u2019avait su aborder, l\u2019instantan\u00e9. Ils ont fait de leur mieux, depuis deux si\u00e8cles ou \u00e0 peu pr\u00e8s que la photographie existe, pour rivaliser avec les peintres \u2014 voir par exemple la mode du pictorialisme des ann\u00e9es 1900,<a href=\"http:\/\/blog.causeur.fr\/bonnetdane\/files\/2014\/08\/DownloadedFile.jpeg\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"alignnone size-full wp-image-505\" src=\"http:\/\/blog.causeur.fr\/bonnetdane\/files\/2014\/08\/DownloadedFile.jpeg\" alt=\"\" width=\"256\" height=\"197\" \/><\/a><\/p>\n<p>ou les cadrages \u00ab paysagers \u00bb des fr\u00e8res S\u00e9eberger :<\/p>\n<p><a href=\"http:\/\/blog.causeur.fr\/bonnetdane\/files\/2014\/08\/Seeberger.jpg\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"alignnone size-medium wp-image-506\" src=\"http:\/\/blog.causeur.fr\/bonnetdane\/files\/2014\/08\/Seeberger-300x216.jpg\" alt=\"\" width=\"300\" height=\"216\" srcset=\"https:\/\/blog.causeur.fr\/bonnetdane\/wp-content\/uploads\/sites\/25\/2014\/08\/Seeberger-300x216.jpg 300w, https:\/\/blog.causeur.fr\/bonnetdane\/wp-content\/uploads\/sites\/25\/2014\/08\/Seeberger.jpg 680w\" sizes=\"auto, (max-width: 300px) 100vw, 300px\" \/><\/a><\/p>\n<p>C\u2019est si vrai que lorsque le Droit dut l\u00e9gif\u00e9rer sur la photographie, il le fit en notant que le photographe aussi est un artiste (1), et qu\u2019il peut r\u00e9clamer sur son \u0153uvre les m\u00eames droits que les artistes. La valeur (chiffrable) d\u2019une photographie permettait de la ranger dans le registre artistique.<br \/>\nL\u2019autre reproche que le po\u00e8te des <em>Fleurs du mal<\/em> fait \u00e0 la photo, c\u2019\u00e9tait \u00e9videmment son aspect commun : si tout le monde se veut peintre, plus personne ne l\u2019est. Pour le dandy qu\u2019est Baudelaire, la photographie alimente les fantasmes artistiques de la foule \u2014 en l\u2019occurrence, la foule bourgeoise, l\u2019antith\u00e8se de l\u2019artiste. Ajoutez \u00e0 cela le fait que la peinture est un art de patience, de remords (voir le prodigieux film de Clouzot,<em> le Myst\u00e8re Picasso<\/em>, o\u00f9 l\u2019on voit le peintre en proie aux remords, aux retouches, aux recombinaisons, aux surcharges \u2014 en direct), le contraire m\u00eame de ce contentement de soi qu\u2019implique le selfie. Heureux les simples d\u2019esprit, car ils se photographient.<\/p>\n<p>Avec le selfie, Monsieur-tout-le-monde fait de l\u2019art, instantan\u00e9ment. Et tient \u00e0 le faire savoir. Qu\u2019un peintre du dimanche imite Corot ou Pissarro n\u2019implique pas qu\u2019il impose \u00e0 tout son carnet d\u2019adresses la contemplation de ses cro\u00fbtes. \u00c0 chacun ses violons d\u2019Ingres, tant qu\u2019ils demeurent confidentiels. Mais le selfie n\u2019a de sens que s\u2019il s\u2019expose de fa\u00e7on instantan\u00e9e. Il communique l\u2019innommable. Avec bonne conscience et infatuation.<br \/>\nCe n\u2019est pas m\u00eame un autoportrait, au sens pictural du terme. Les autoportraits classiques \u00e9taient des \u00e9tudes psychologiques, ils utilisaient la surface de la toile pour traquer la profondeur, et les monstres qui s\u2019y pr\u00e9lassaient, voir Van Gogh. Le selfie est tout en surface, il d\u00e9nie la profondeur. Il r\u00e9fute un si\u00e8cle de freudisme appliqu\u00e9 : avec lui, plus d\u2019inconscient. Il est la victoire ultime de la soci\u00e9t\u00e9 du spectacle : je ne suis que ce que je montre. Il est la d\u00e9faite de Montaigne : \u00ab Il ne faut pas confondre la peau et la chemise \u00bb, disait l\u2019auteur des <em>Essais<\/em> \u2014 eh bien non, c\u2019est la m\u00eame chose, affirme l\u2019imb\u00e9cile qui s\u2019auto-congratule d\u2019\u00eatre. Fin du Moi, et victoire de l\u2019Ego.<br \/>\nAu passage, le selfie abolit aussi le langage, qui en dit toujours plus que les mots qu\u2019il emploie. Inutile de faire dix ans de psychanalyse s\u00e9v\u00e8re pour commencer \u00e0 cerner qui je suis : un clic \u00e0 bout de bras, voici ma v\u00e9rit\u00e9. Il abolit du coup la communication, qu\u2019il fait pourtant mine de promouvoir. Parler \u00e0 l\u2019autre est un art difficile. Se photographier ensemble, souriant \u00e0 son i-phone, c\u2019est la facilit\u00e9 mise au service de l\u2019incommunicabilit\u00e9.<\/p>\n<p>Une certaine litt\u00e9rature (surtout celle \u00e9crite par de jeunes auteurs) va dans le sens de cette superficialit\u00e9. Les personnages s\u2019agitent, baisent sans y penser, discutent fringues et musique, sans jamais rien contester : ce monde leur va, comme va une jupe.<\/p>\n<p>Ce qu\u2019affirme aussi cette mode du ready-made absolu, c\u2019est la victoire de la d\u00e9mocratie la plus abrutissante (pl\u00e9onasme, sans doute). Nous voici tous artistes, tous mis \u00e0 plat, tous r\u00e9v\u00e9l\u00e9s par une technique instantan\u00e9e, \u00e0 la port\u00e9e des plus malhabiles, d\u00e9finitivement dissoci\u00e9e de la notion d\u2019effort. Allez encore faire un cours d\u2019art plastique \u00e0 des gosses qui croient que le selfie est l\u2019alpha et l\u2019om\u00e9ga de la repr\u00e9sentation !<br \/>\nCette absence de travail (\u00e0 commencer par le travail sur soi) est le caract\u00e8re le plus \u00e9vident et le plus terrible de ce que nous appelons encore une civilisation, et qui n\u2019est plus qu\u2019un reste d\u2019habitude, dont l\u2019Etat islamique du Levant et d\u2019ailleurs s\u2019occupera bient\u00f4t. Les \u00e9l\u00e8ves, en classe, s\u2019\u00e9tonnent que les torchons qu\u2019ils rendent sous l\u2019appellation de \u00ab copies \u00bb, produits de fa\u00e7on quasi instantan\u00e9e, ne nous satisfassent pas. Toute absence d\u2019effort, pensent-ils, m\u00e9rite salaire. De m\u00eame leur capacit\u00e9 d\u2019attention, fa\u00e7onn\u00e9e par cet \u00e9quivalent gestuel du selfie qu\u2019est le zapping : leur int\u00e9r\u00eat est une longue impatience.<br \/>\nEvidemment, le vrai, le gai savoir fait de la r\u00e9sistance \u2014 tout comme leurs petites copines ne consentent pas de prime abord \u00e0 se comporter en porn stars. Parce que ce monde qui fait mine de s\u2019offrir est plus r\u00e9sistant au d\u00e9sir que nous ne le pensions. Mais c\u2019est la ruse du lib\u00e9ralisme avanc\u00e9 que de nous faire croire le contraire. \u00c7a lui permet de vendre des smartphones.<\/p>\n<p>Jean-Paul Brighelli<\/p>\n<p>(1) Bernard Edelman a \u00e9crit sur le sujet un ouvrage d\u00e9j\u00e0 ancien mais indispensable, <em>le Droit saisi par la photographie<\/em> (1973 \u2014 r\u00e9\u00e9dit\u00e9 en Champs \/ Flammarion).<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>J\u2019ai beaucoup photographi\u00e9 mes enfants, comme tout un chacun. 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