{"id":5015,"date":"2024-05-29T15:32:34","date_gmt":"2024-05-29T13:32:34","guid":{"rendered":"https:\/\/blog.causeur.fr\/bonnetdane\/?p=5015"},"modified":"2024-05-29T15:32:35","modified_gmt":"2024-05-29T13:32:35","slug":"casse-noisette","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/blog.causeur.fr\/bonnetdane\/casse-noisette-5015","title":{"rendered":"Casse-noisette"},"content":{"rendered":"\n<p>Amedeo Modigliani (1884-1920, <em>le Grand nu<\/em>, 1917<br><br>C\u2019\u00e9tait en 2004. Je dirigeais en ce temps-l\u00e0, avec mon ami Michel D***, une collection intitul\u00e9e Classiques &amp; Contemporains \u2014 des textes romanesques int\u00e9graux, avec un dossier p\u00e9dagogique cens\u00e9 faciliter l\u2019entr\u00e9e en litt\u00e9rature. Apr\u00e8s avoir r\u00e9alis\u00e9 nous-m\u00eames les premiers volumes, nous avons cherch\u00e9 parmi nos amis, puis les amis de nos amis, puis un plus loin, des profs de bonne tenue susceptible de r\u00e9diger une trentaine de pages d\u2019exercices divers. <br>C\u2019est ainsi que j\u2019entrai en relations avec N***, dont j\u2019ignorais tout. <br><br>J\u2019habitais l\u2019H\u00e9rault, elle vivait \u00e0 Paris, je pris un TGV pour la rencontrer, rien ne valant l\u2019expertise de visu.<br>Nous nous \u00e9tions donn\u00e9 rendez-vous \u00e0 la Closerie des Lilas, vers 5 heures du soir, je suis arriv\u00e9 avant elle, mais je l\u2019ai reconnue sans jamais l\u2019avoir vue, quand elle a \u00e9cart\u00e9 le rideau pour entrer. Longue liane souple, un vrai Modigliani en ballerines de danseuse \u2014 ou grande fille qui ne veut pas prendre le risque d\u2019humilier le monsieur inconnu en mettant des talons, si jamais il se trouvait plus petit qu\u2019elle. <br>Je dis Modigliani parce qu\u2019elle m\u2019a imm\u00e9diatement fait penser \u00e0 ce roman de Philip Roth, <em>La B\u00eate qui meurt<\/em> (<em>The Dying Animal<\/em>, 2001), que je venais de lire <em>in english in the text<\/em>, o\u00f9 le narrateur compare l\u2019h\u00e9ro\u00efne \u00e0 un tableau du ma\u00eetre italien : \u00ab \u2026 la tige flexible de cette taille, l\u2019ampleur de ces hanches, le joli galbe de ces cuisses, le triangle de flamme de la toison qui marque la fente \u2014 ce nu typique de Modigliani, jeune fille de r\u00eave, longiligne, accessible, qu\u2019il peignait rituellement\u2026 \u00bb  La plupart des \u00e9ditions de poche utilisent le <em>Grand nu<\/em> de Modigliano pour illustrer la couverture. Et il y avait de \u00e7a\u2026<br><br>Expliquer le travail fut l\u2019affaire d\u2019un quart d\u2019heure \u2014 elle comprenait vite. Puis nous d\u00e9riv\u00e2mes sur le d\u00e9cor environnant : je lui racontai le banquet Saint-Pol-Roux, organis\u00e9 \u00e0 la Closerie le 2 juillet 1925 par les jeunes surr\u00e9alistes en l\u2019honneur du po\u00e8te breton. La f\u00eate avait d\u00e9g\u00e9n\u00e9r\u00e9 tr\u00e8s vite : Rachilde, femme de Lettres qui lan\u00e7a la mode du transgenre bien avant que les godelureaux contemporains s\u2019en emparent (lisez donc <em>Monsieur V\u00e9nus<\/em>, r\u00e9cemment r\u00e9\u00e9dit\u00e9 en Folio avec son compl\u00e9ment oblig\u00e9 <em>Mademoiselle Adonis<\/em>), avait r\u00e9pondu le jour m\u00eame \u00e0 une enqu\u00eate de <em>Paris-Soir <\/em>titr\u00e9e \u00ab Un Fran\u00e7ais peut-il aujourd\u2019hui \u00e9pouser une Allemande ? \u00bb N\u00e9gatif, bien s\u00fbr. Scandale pour les surr\u00e9alistes, qui comptaient Max Ernst dans leurs rangs. On en vint aux mains, d\u2019aucuns s\u2019accroch\u00e8rent aux lustres, la mar\u00e9chauss\u00e9e vint r\u00e9concilier tout ce beau monde \u00e0 grands renforts de semelles \u00e0 clous et embarqua au commissariat ceux qui tenaient encore debout. <br>Enorme scandale. Breton et ses amis, qui s\u2019\u00e9taient fait remarquer quelques mois auparavant en insultant le cadavre d\u2019Anatole France, \u00e9taient lanc\u00e9s\u2026<br><br>Une agr\u00e9g\u00e9e de Lettres est toujours sensible \u00e0 de telles anecdotes bien racont\u00e9es. Apr\u00e8s tout, j\u2019avais \u00e9crit pour D\u00e9couvertes \/ Gallimard une histoire du surr\u00e9alisme en 1991, pour le compte de mon ami Jean-Luc Rispail, vrai sp\u00e9cialiste de Breton qu\u2019un virus \u00e0 la mode avait rendu aveugle et qui signa le livre apr\u00e8s se l\u2019\u00eatre fait lire, et peu avant de mourir. <br>Nous discut\u00e2mes jusqu\u2019\u00e0 l\u2019heure du d\u00eener : nous sommes sortis dans la nuit descendante, nous avons fait deux cents m\u00e8tres et nous avons jet\u00e9 notre d\u00e9volu sur le <em>Bar \u00e0 hu\u00eetres<\/em>, un peu plus bas sur le boulevard Montparnasse (il a ferm\u00e9 en 2020, encore un. morceau du pass\u00e9 qui s\u2019effrite).<br>Nous savions d\u00e9j\u00e0, \u00e0 ce moment-l\u00e0, comment la soir\u00e9e finirait. <br><br>Deux ans plus tard \u2014 deux ans de vraie passion \u2014, nous nous sommes retrouv\u00e9s au Mont Saint-Michel, o\u00f9 j\u2019enregistrais une \u00e9mission. Ce fut notre ultime nuit, et comme la toute premi\u00e8re fois, je la passais en bonne partie enfonc\u00e9 dans ses reins, comme on dit quand on veut \u00e9viter de parler de sodomie.<br>\u00ab Pourquoi ce soir ? demanda-t-elle, cela fait si longtemps que vous ne m\u2019avez plus\u2026 \u00bb <br>Oui, nous nous vouvoyions.<br>Et c\u2019est vrai : alors m\u00eame qu\u2019elle \u00e9tait adepte enthousiaste de la chose, j\u2019y avais renonc\u00e9 \u2014 parce qu\u2019elle avait le casse-noisettes, et \u00e7a, messieurs, c\u2019est irrempla\u00e7able.<br><br>Pour celles et ceux qui ne savent pas, le casse-noisettes est l\u2019appellation contr\u00f4l\u00e9e des vagins capables de se contracter spasmodiquement, afin de mieux serrer les queues qui se hasardent dans le d\u00e9fil\u00e9 des Thermopyles. Comme avec une main. Une sensation irr\u00e9pressible, les Chinoises para\u00eet-il y sont expertes. Et comme dit le po\u00e8te anonyme :<br>\u00ab Je poss\u00e8de l\u2019art du casse-noisette,<br>Qui ferait jouir un n\u0153ud de granit. \u00bb<br><br>N*** avait \u00e0 peine trente ans (bon sang, elle en a un peu plus de cinquante \u00e0 pr\u00e9sent \u2014 et moi, o\u00f9 suis-je\u2026), elle n\u2019avait jamais eu d\u2019enfant, et je doute qu\u2019elle se soit entra\u00een\u00e9e, comme dans les r\u00e9\u00e9ducations post-accouchement, \u00e0 faire le demi-pont et autres exercices visant \u00e0 remuscler le sphincter afin de revenir sur le march\u00e9 du d\u00e9sir.  Chez elle, c\u2019\u00e9tait naturel. Pas hyst\u00e9rique \u2014 sinon, elle n\u2019aurait jamais rel\u00e2ch\u00e9. Juste un don. Un con pr\u00e9gnant.<br><br>J\u2019en garde un souvenir \u00e9mu. Quand j\u2019en avais le loisir, je revenais \u00e0 Paris, et la retrouvais dans ce petit trois-pi\u00e8ces de la rue Daguerre, juste au-dessus du march\u00e9. Le reste du temps, nous correspondions par mail \u2014 j\u2019ai gard\u00e9 les deux cents pages de correspondance fi\u00e9vreuse \u00e9chang\u00e9e alors. <br>Ce qui avait commenc\u00e9 par une sodomie du soir, espoir, s\u2019acheva donc sur une sodomie du matin chagrin. Au retour du Mont Saint-Michel, nous e\u00fbmes une longue conversation, une bonne partie de la nuit, en arpentant les trottoirs du XIVe arrondissement. \u00ab Nous ne pouvons vivre ensemble, m\u2019expliqua-t-elle, vous n\u2019\u00eates pas assez riche\u2026 \u00bb Les femmes les plus amoureuses gardent, dans les moments de d\u00e9sespoir, un sens aigu des r\u00e9alit\u00e9s, ce qui les distingue des hommes, qui ignorent le r\u00e9el, m\u00eame dans la plus futile amourette.<br><br>L\u2019ann\u00e9e suivante, j\u2019\u00e9crivis <em>La Fabrique du cr\u00e9tin<\/em>. Puis la suite\u2026<br>Et aujourd\u2019hui, ces miettes de souvenirs.<br><br>Jean-Paul Brighelli<br><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Amedeo Modigliani (1884-1920, le Grand nu, 1917 C\u2019\u00e9tait en 2004. Je dirigeais en ce temps-l\u00e0, avec mon ami Michel D***, une collection intitul\u00e9e Classiques &amp; Contemporains \u2014 des textes romanesques int\u00e9graux, avec un dossier p\u00e9dagogique cens\u00e9 faciliter l\u2019entr\u00e9e en litt\u00e9rature. 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