{"id":5020,"date":"2024-06-02T05:53:37","date_gmt":"2024-06-02T03:53:37","guid":{"rendered":"https:\/\/blog.causeur.fr\/bonnetdane\/?p=5020"},"modified":"2024-06-02T05:53:38","modified_gmt":"2024-06-02T03:53:38","slug":"dans-la-crypte-des-gros-piliers","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/blog.causeur.fr\/bonnetdane\/dans-la-crypte-des-gros-piliers-5020","title":{"rendered":"Dans la crypte des Gros-Piliers"},"content":{"rendered":"\n<p><em>Le fait que je sois sp\u00e9cialiste du Mont Saint-Michel, o\u00f9 je me suis rendu plusieurs fois, n\u2019implique bien entendu pas que ce qui suit est un extrait de mes M\u00e9moires \u00e0 venir. C\u2019\u00e9tait un projet (pas enti\u00e8rement concr\u00e9tis\u00e9) d\u2019\u00e9crire une France \u00e9rotique, r\u00e9gion par r\u00e9gion, en recrutant des sp\u00e9cialistes des coins o\u00f9 je ne suis jamais all\u00e9.<br>Et tout le monde conna\u00eet ici mon horreur des lolitas\u2026<\/em><br><br><br> Ce fut comme une apparition.<br> Je la vis au sortir du r\u00e9fectoire des moines. Le soleil couchant m&rsquo;arrivait pleine face, et d&rsquo;abord je n&rsquo;aper\u00e7us que l&rsquo;ombre de sa silhouette, appuy\u00e9e de profil \u00e0 la baie vitr\u00e9e qui domine l&rsquo;espace, de l&rsquo;autre c\u00f4t\u00e9 du clo\u00eetre. Puis un nuage fugace obscurcit le ciel, et je la distinguai mieux, \u00e0 contre-jour, mais plus nette, les cheveux blonds, presque blancs, coup\u00e9s en boucles \u00e0 la naissance des \u00e9paules, le petit visage de loutre, la taille \u00e9lanc\u00e9e, les reins incroyablement cambr\u00e9s. Son bras gauche lev\u00e9 contre la vitre occultait sa poitrine. Le nuage passa, le contre-jour revint dans toute sa force. J&rsquo;allai vers elle.<br> Je pris par la droite, dans la partie d\u00e9j\u00e0 sombre du clo\u00eetre. Derri\u00e8re moi, le petit groupe de visiteurs sortit \u00e0 son tour du r\u00e9fectoire, une br\u00e8ve th\u00e9orie de touristes jacassant, la face enlumin\u00e9e de soleil horizontal, \u00e9cho caricatural des moines d&rsquo;autrefois.<br> Le clo\u00eetre, exp\u00e9rience de la frustration, quand le seul objet de votre regard est \u00e0 l&rsquo;oppos\u00e9. Br\u00e8ve vision, pilier, vision, pilier, et de plus en plus de piliers et de pierres pour occulter l&rsquo;objet de vos pas au fur et \u00e0 mesure que l&rsquo;angle se r\u00e9duit. Alors on d\u00e9boule de l&rsquo;autre c\u00f4t\u00e9, juste dans son dos, \u00e0 quelques m\u00e8tres \u00e0 peine.<br> Elle se retourna et me regarda, d&rsquo;un regard aveugle, puis sourit, d&rsquo;un sourire absent. Et elle rejoignit le groupe, de l&rsquo;autre c\u00f4t\u00e9 du clo\u00eetre, pour la suite de la visite.<br>Grande, v\u00e9ritablement form\u00e9e pour son \u00e2ge, sauf ces bras d&rsquo;allumettes qui seuls disaient la v\u00e9rit\u00e9 \u2014 quinze ans au plus. Elle avait des mains fines et un peu rouges : les doigts toujours froids, sans doute. Les yeux d&rsquo;un bleu-vert lumineux, des cils beaucoup plus fonc\u00e9s que les cheveux qui la faisaient para\u00eetre maquill\u00e9e, sans l&rsquo;\u00eatre. Une poitrine resplendissante, qui semblait s&rsquo;offenser du tee-shirt noir distendu. Et ces cheveux courts, mais mobiles, vivants, qui attiraient spontan\u00e9ment la main. Elle eut un geste de la main pour renvoyer en arri\u00e8re une m\u00e8che venue lui battre l&rsquo;\u0153il. Elle avait souvent ce geste.<br> Comment avais-je pu ne pas la voir avant, d\u00e8s la visite de l&rsquo;\u00e9glise, d\u00e8s l&rsquo;esplanade et la fa\u00e7ade classique de cette merveille gothique ? La voix du guide qui raconte alors comment un plancher s\u00e9parait la nef en deux \u00e9tages, au temps des for\u00e7ats, engage \u00e0 regarder les vo\u00fbtes. Elle n&rsquo;\u00e9tait pas mont\u00e9e, je pouvais en jurer, pour voir les clochetons de granit us\u00e9 comme du sucre fondu. \u00c0 la redescente, on a les yeux si pleins d&rsquo;espace et de lumi\u00e8re\u2026 Comment ne l&rsquo;avais-je pas remarqu\u00e9e, pourtant ?<br><br> Ses parents, sans doute. Couple informe, si m\u00e9diocre qu&rsquo;\u00e0 leur c\u00f4t\u00e9 elle paraissait orpheline adopt\u00e9e, jeune cygne suivant par erreur deux canards boiteux. Elle leur dit deux mots auxquels ils ne r\u00e9pondirent pas, le nez lev\u00e9 pour mieux appr\u00e9cier la courbure et la cassure des vo\u00fbtes de cette salle de l&rsquo;Aquilon o\u00f9 le roman prend des airs gothiques.<br> Des couloirs et des portes. Elle resta seule derri\u00e8re \u00e0 effleurer de la main les \u00e9normes cordes qui avaient servi autrefois \u00e0 hisser tant de douleur. Les prisonniers, ou les moines, marchaient comme des \u00e9cureuils dans la roue gigantesque qui faisait fonctionner le treuil.<br> &#8211; Dur, n&rsquo;est-ce pas ? dis-je en m&rsquo;attardant pr\u00e8s d&rsquo;elle.<br> Elle me regarda comme si elle me voyait pour la premi\u00e8re fois, et sourit l\u00e9g\u00e8rement, comme si elle m&rsquo;avait d\u00e9j\u00e0 remarqu\u00e9 : <br> &#8211; Est-ce qu&rsquo;on les fouettait pour qu&rsquo;ils marchent plus vite ? demanda-t-elle, r\u00eaveuse.<br> Et sans attendre la r\u00e9ponse, elle prit son vol vers le groupe.<br> &#8211; Je ne crois pas, murmurai-je, mais elle n&rsquo;\u00e9coutait d\u00e9j\u00e0 plus. <br>Et moi, gros serpent m\u00e9dus\u00e9, qui suivait.<br><br> Notre-Dame sous terre. L\u00e9gende de la construction du premier sanctuaire, un temple rond, dit-on, suivant les traces du taureau qu&rsquo;un voleur avait mis \u00e0 la longe, tout en haut du Mont Tombe. Huiti\u00e8me si\u00e8cle. Le conservateur, qui nous fait l&rsquo;honneur de nous piloter dans le d\u00e9dale, a une magnifique voix chaude et vibrante, \u2014 un peu trop vibrante : asthmatique sans doute. L&rsquo;histoire du petit Bain, l&rsquo;enfant qui seul put renverser l&rsquo;\u00e9nigmatique monolithe au sommet du mont : Satan, qui en tenait la base, ne pouvait c\u00e9der qu&rsquo;\u00e0 l&rsquo;innocence.<br> L&rsquo;innocence\u2026 Elle reste encore en arri\u00e8re, dans la zone d&rsquo;ombre. Ses cheveux pourtant miroitent dans le noir comme un phosphore blond. L&rsquo;envie de les saisir \u00e0 pleines paumes\u2026<br> Elle se retourne, me regarde. Ni offusqu\u00e9e, ni engageante.<br><br> Fin du mouvement tournant : nous voil\u00e0 quelque part tr\u00e8s loin sous la terre, \u00e0 la verticale du ch\u0153ur, dans la salle des Gros Piliers.  <br> Et l&rsquo;\u00e9nervant jeu de cache-cache : o\u00f9 est-elle ? Je tourne autour des bases de granit comme un reptile glisse entre les pierres.<br> Elle est adoss\u00e9e \u00e0 l&rsquo;un des piliers, \u00e0 l&rsquo;abri des regards\u2026 D&rsquo;ailleurs, ils sont tous pris dans les filets m\u00e9lodieux de la voix du guide, \u00a0\u00bb les piliers \u00e9normes qui tout l\u00e0-haut, l\u00e0-haut, deviennent ces clochetons battus de temp\u00eates\u2026\u00a0\u00bb<br> \u2026 et me regarde et m&rsquo;attend. Je l\u00e8ve la main pour soulever, sur sa joue, cette m\u00e8che rebelle.<br> &#8211; Non, dit-elle. Puis elle ajoute : \u00a0\u00bb Regarder. Pas toucher.\u00a0\u00bb Alors elle soul\u00e8ve son tee-shirt, des deux mains.<br> La peau, dans cette p\u00e9nombre aigu\u00eb, est d&rsquo;un blanc presque bleut\u00e9. Le soutien-gorge plus blanc encore, mis en valeur par les plis de coton noir qui le surmontent \u00e0 pr\u00e9sent. C&rsquo;est bien un soutien-gorge de jeune fille encore peu experte en contorsions : il s&rsquo;ouvre par devant. Sans cesser de me regarder, elle d\u00e9fait l&rsquo;agrafe, et les seins jaillissants tremblent aussi peu que ceux des statues. Elle est tr\u00e8s mince vraiment, presque maigre, le buste cercl\u00e9 de c\u00f4tes fragiles, et ces seins de d\u00e9esse<br> \u2026 rapidement escamot\u00e9s, et le coton noir tombe sur la vision.<br> &#8211; Plus tard, dit-elle, \u2014 et se sauve.<br><br> Le scriptorium, et encore les jardins, et fin de la visite. Nous voici \u00e0 pr\u00e9sent sous la fa\u00e7ade aveugle qui prot\u00e8ge la Merveille des vents du large, face au nord. Mousses et lichens.<br> &#8211; Je vais voir la petite chapelle en bas, dit-elle \u00e0 ses parents, tr\u00e8s haut.<br> Ils ne la suivent pas, bien s\u00fbr. Trop bas, trop raide. Trop vieux.<br> Que faire d&rsquo;autre ? La suivre. La rattraper, mais c&rsquo;est un feu follet de cheveux envol\u00e9s qui d\u00e9vale les marches.<br> Elle se retourne soudain, presque arriv\u00e9e en bas : <br> &#8211; L&rsquo;histoire, d&rsquo;abord, dit-elle en d\u00e9signant la chapelle du pouce.<br> Tr\u00e8s bien. L&rsquo;histoire d&rsquo;Aubert, \u00e9v\u00eaque d&rsquo;Avranches, qui en cette nuit de l&rsquo;an 708\u2026<br> Vers la fin, \u00e0 la derni\u00e8re phrase, j&rsquo;ai pris l&rsquo;intonation urgente et oppress\u00e9e de notre guide de tout \u00e0 l&rsquo;heure. Elle sourit.<br> &#8211; Et maintenant, ta r\u00e9compense, dit-elle.<br> Elle me fait asseoir sur une pierre. Et l\u00e0, devant mes yeux hallucin\u00e9s, tandis que monte la mar\u00e9e, elle ouvre un \u00e0 un les boutons de son jean&rsquo;s.<br> Culotte blanche, taille basse. Elle se retourne. Le tissu bleu distendu flotte \u00e0 pr\u00e9sent sur les fesses, et masque leur parfaite rotondit\u00e9. La ligne du slip de coton blanc\u2026<br> Elle me regarde par-dessus son \u00e9paule, passe les pouces dans la rude toile du pantalon, et tire sur le tissu, sur quelques centim\u00e8tres. Et moi, sage serpent fascin\u00e9\u2026<br><br> On vient ? Ou juste le bruit de la mer\u2026<br> Elle remonte et reboutonne le pantalon.<br> &#8211; Ce soir, dit-elle. Nous couchons ici. Vers dix heures. Sur les remparts.<br> Je vais pour me lever.<br> &#8211; Non. Moi d&rsquo;abord. Remontez plus tard.<br> Adoss\u00e9 \u00e0 la chapelle, je suis du regard le balancement muscl\u00e9 des petites fesses qui se h\u00e2tent.<br><br>(to be continued\u2026)<br><br>Jean-Paul Brighelli<br><\/p>\n\n\n\n<p>Brooke Shield dans <em>La Petite<\/em>, Louis Malle, 1978<\/p>\n\n\n\n<figure class=\"wp-block-image size-large\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" width=\"852\" height=\"480\" src=\"https:\/\/blog.causeur.fr\/bonnetdane\/wp-content\/uploads\/sites\/25\/2024\/06\/big_artfichier_508405_2939036_201310291026227.jpg\" alt=\"\" class=\"wp-image-5029\" srcset=\"https:\/\/blog.causeur.fr\/bonnetdane\/wp-content\/uploads\/sites\/25\/2024\/06\/big_artfichier_508405_2939036_201310291026227.jpg 852w, https:\/\/blog.causeur.fr\/bonnetdane\/wp-content\/uploads\/sites\/25\/2024\/06\/big_artfichier_508405_2939036_201310291026227-300x169.jpg 300w, https:\/\/blog.causeur.fr\/bonnetdane\/wp-content\/uploads\/sites\/25\/2024\/06\/big_artfichier_508405_2939036_201310291026227-768x433.jpg 768w, https:\/\/blog.causeur.fr\/bonnetdane\/wp-content\/uploads\/sites\/25\/2024\/06\/big_artfichier_508405_2939036_201310291026227-696x392.jpg 696w, https:\/\/blog.causeur.fr\/bonnetdane\/wp-content\/uploads\/sites\/25\/2024\/06\/big_artfichier_508405_2939036_201310291026227-746x420.jpg 746w\" sizes=\"auto, (max-width: 852px) 100vw, 852px\" \/><\/figure>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Le fait que je sois sp\u00e9cialiste du Mont Saint-Michel, o\u00f9 je me suis rendu plusieurs fois, n\u2019implique bien entendu pas que ce qui suit est un extrait de mes M\u00e9moires \u00e0 venir. 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