{"id":5037,"date":"2024-06-08T10:33:26","date_gmt":"2024-06-08T08:33:26","guid":{"rendered":"https:\/\/blog.causeur.fr\/bonnetdane\/?p=5037"},"modified":"2024-06-08T10:33:27","modified_gmt":"2024-06-08T08:33:27","slug":"que-de-maux-et-de-pleurs-nous-couteront-nos-peres-premiere-partie","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/blog.causeur.fr\/bonnetdane\/que-de-maux-et-de-pleurs-nous-couteront-nos-peres-premiere-partie-5037","title":{"rendered":"Que de maux et de pleurs nous co\u00fbteront nos p\u00e8res \u2014 premi\u00e8re partie"},"content":{"rendered":"\n<p>Moi-m\u00eame en 1979, devant le coll\u00e8ge du Neubourg<br><br>Cette histoire part d\u2019assez loin.<br>Mon p\u00e8re avait des rites que je comprenais mal, lorsque j\u2019\u00e9tais enfant. Tous les soirs, vers 19h50, il allumait la radio et \u00e9coutait les chroniques d&rsquo;un certain Jean Nocher, qu\u2019il m\u00e9prisait hautement, mais qui justement alimentait sa verve col\u00e9rique. Il s\u2019imposait les mal\u00e9dictions dont l&rsquo;impr\u00e9cateur couvrait la modernit\u00e9 \u2014 \u00e0 commencer par Sartre, que mon p\u00e8re adorait, auquel je dois mon pr\u00e9nom, et que le chroniqueur ha\u00efssait manifestement :<br>\u00ab Enterrons cette pourriture, et que la jeunesse se l\u00e8ve pour donner un autre souffle \u00e0 la France. Une morale qui ne m\u00e8ne pas \u00e0 coup s\u00fbr au plagiat, au masochisme, \u00e0 l\u2019inceste, \u00e0 la p\u00e9d\u00e9rastie, \u00e0 l&rsquo;opiomanie, \u00e0 l&rsquo;onomatopisme, \u00e0 la psychasth\u00e9nie scatologique, \u00e0 la d\u00e9mence pr\u00e9coce, \u00e0 l&rsquo;impuissance psychique. L&rsquo;heure va sonner o\u00f9 une autre \u00e9cole rendra \u00e0 la France son vrai visage : un visage au regard droit, monsieur Jean-Paul Sartre. \u00bb <br>Nocher (de son vrai nom Gaston Charon) \u00e9tait un Normalien qui s\u2019\u00e9tait dispens\u00e9 de passer l\u2019agr\u00e9gation. Authentique r\u00e9sistant, gaulliste de la premi\u00e8re heure, ex-d\u00e9put\u00e9 de la Loire sous l\u2019\u00e9tiquette RPF, il \u00e9tait vitup\u00e9rateur en chef, depuis 1958, sur les ondes de la radio nationale, dans une \u00e9mission journali\u00e8re, <em>En direct avec vous<\/em>, o\u00f9 il exer\u00e7ait sa verve sur tout ce qui \u00e9tait de gauche, moderne et \u00ab existentialiste \u00bb : <a href=\"https:\/\/www.radiofrance.fr\/franceinter\/podcasts\/autant-en-emporte-le-flow\/la-drogue-4267497\">\u00e9coutez \u00e7a<\/a>. Il disparut en 1967, s\u2019\u00e9pargnant la douleur de voir sa b\u00eate noire encens\u00e9e par les gauchistes de la r\u00e9volution, et son idole chass\u00e9e par une conjuration de giscardiens europhiles.<br><br>En 1977, je fus nomm\u00e9, en premier poste, au coll\u00e8ge du Neubourg, dans l\u2019Eure.<br>J\u2019habitais Paris, rue de Poitou, dans le Marais. Je me levais fort t\u00f4t pour attraper le m\u00e9tro \u00e0 la station Temple, et arriver \u00e0 temps \u00e0 Saint-Lazare pour sauter dans le train de 6h50, direction Evreux et au-del\u00e0. Arriv\u00e9 \u00e0 la gare, quand on ne me r\u00e9cup\u00e9rait pas directement \u00e0 la sortie, je faisais un petit quart d\u2019heure de marche \u00e0 pied, jusqu\u2019\u00e0 la sortie ouest de la ville, o\u00f9 en 30 minutes un coll\u00e8gue m\u2019amenait au coll\u00e8ge. Et le soir, rebelote. Cinq heures de transport par jour ouvr\u00e9, cinq ans durant.<br>Je faisais donc partie de ces turbo-profs, comme on disait alors, qui hantaient les lignes de proche et lointaine banlieue, des ann\u00e9es durant. J\u2019en profitais pour corriger des copies et entrer en conversation avec les belles passag\u00e8res. Car, comme disait Alphonse Allais, <br>\u00ab La tr\u00e9pidation excitante des trains<br>Vous glisse des d\u00e9sirs dans la moelle des reins. \u00bb<br>Apollinaire cite ces deux vers au chapitre IV des <em>Onze mille verges<\/em>. S\u2019ensuit une sc\u00e8ne d\u2019orgie qui ferait rougir un bardache. Et le fait est que les trains ont toujours eu sur moi des effets \u00e9rog\u00e8nes puissants. J\u2019en reparlerai.<br><br>J\u2019\u00e9tais ce matin-l\u00e0 en train de biffer rageusement en rouge les horreurs pos\u00e9es avec circonspection dans des dict\u00e9es quand je m\u2019aper\u00e7us que ma voisine \u00e9tait fort agr\u00e9able \u00e0 regarder. Elle avait les cernes de bon aloi de la jeune Normande qui rentre chez elle apr\u00e8s avoir pass\u00e9 \u00e0 Paris une nuit d\u2019extases et de d\u00e9chirements. Et des seins somptueux \u2014 trop somptueux, m\u00eame, accroch\u00e9s \u00e0 une taille fine. Moi qui ne suis gu\u00e8re port\u00e9 sur les excentricit\u00e9s mammaires, j\u2019en restai souffl\u00e9.<br>Elle s\u2019avisa que je transformais sans col\u00e8re des copies tir\u00e9es au cordeau en loques barbouill\u00e9es de cahots sanglants, et sourit.<br> Je me suis pench\u00e9, oh tr\u00e8s l\u00e9g\u00e8rement, vers elle, et d&rsquo;une voix froide :<br> &#8211; Combien on lui met ?<br> &#8211; La moyenne ? <br>J\u2019ai souri. Elle sentait bon, un parfum un peu puissant pour un petit matin, un parfum qui n\u2019\u00e9tait pas de son \u00e2ge, mais qui chatouillait agr\u00e9ablement les narines. Je sus plus tard que c\u2019\u00e9tait Femme, de Rochas, une eau d\u2019apr\u00e8s-guerre, et qu\u2019elle l\u2019avait chip\u00e9 \u00e0 sa m\u00e8re.<br> &#8211; Eh bien d&rsquo;accord pour la moyenne. Je reste \u00e0 Evreux ce soir, ajoutai-je. J&rsquo;aimerais d\u00eener avec vous. Pourquoi pas \u00e0 La Vieille Gabelle \u2014 huit heures, \u00e7a vous irait ?<br> Nous avons \u00e9chang\u00e9 un vrai regard. Le train commen\u00e7ait \u00e0 ralentir. Evreux, d\u00e9j\u00e0. J\u2019achevais la correction du paquet de copies : sur la derni\u00e8re, j\u2019\u00e9crivis, en haut \u00e0 gauche, sans sourciller : 4\/20. Puis j\u2019ai rassembl\u00e9 pos\u00e9ment les feuilles, et j\u2019ai \u00e9galis\u00e9 le paquet. <br> &#8211; Ce soir ? s\u2019interrogea-t-elle \u00e0 voix haute. Ma foi\u2026 Tenez, appelez-moi vers six heures. <br> Elle saisit la derni\u00e8re copie corrig\u00e9e dans le paquet encore pos\u00e9 sur la tablette, le stylo rouge avec lequel j\u2019avais fouett\u00e9 les incongruit\u00e9s orthographiques, et inscrivit son num\u00e9ro de t\u00e9l\u00e9phone dans le coin sup\u00e9rieur droit.<br> &#8211; Il n&rsquo;est plus \u00e0 un graffiti pr\u00e8s, n&rsquo;est-ce-pas ?<br> &#8211; Elle, dis-je. Non, elle n&rsquo;est plus \u00e0 \u00e7a pr\u00e8s.<br> J\u2019ai d\u00e9chir\u00e9 soigneusement le coin de la copie et j\u2019ai gliss\u00e9 le fragment de papier dans ma poche. Le malheureux devoir ressemblait \u00e0 un <em>no man&rsquo;s land<\/em> hach\u00e9 de barbel\u00e9s et de mitraille, balis\u00e9 m\u00eame d&rsquo;un trou d&rsquo;obus.<br> Nous sommes descendus. Nous avons emprunt\u00e9 le passage souterrain. A la sortie, un coup de klaxon retentit, un camping-car avec une blonde au volant. Allons, cela n&rsquo;existe pas d&rsquo;aller travailler en camping-car, me dit-elle.<br> &#8211; Mais si, dis-je. Je vais au Neubourg, \u00e0 25 km d&rsquo;ici. Et je ne le ferai pas en v\u00e9lo.<br> Et comme je m&rsquo;\u00e9loignais :<br> &#8211; A propos, quel est le pr\u00e9nom qui va avec le num\u00e9ro de t\u00e9l\u00e9phone ?<br> &#8211; Muriel, dit-elle avec un d\u00e9licieux sourire. Comme dans le film de Resnais.<br><br>Jean-Paul Brighelli<br><br>To be continued<\/p>\n\n\n\n<figure class=\"wp-block-image size-large\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" width=\"784\" height=\"1002\" src=\"https:\/\/blog.causeur.fr\/bonnetdane\/wp-content\/uploads\/sites\/25\/2024\/06\/Capture-de\u0301cran-2024-06-08-a\u0300-10.31.08.png\" alt=\"\" class=\"wp-image-5047\" srcset=\"https:\/\/blog.causeur.fr\/bonnetdane\/wp-content\/uploads\/sites\/25\/2024\/06\/Capture-de\u0301cran-2024-06-08-a\u0300-10.31.08.png 784w, https:\/\/blog.causeur.fr\/bonnetdane\/wp-content\/uploads\/sites\/25\/2024\/06\/Capture-de\u0301cran-2024-06-08-a\u0300-10.31.08-235x300.png 235w, https:\/\/blog.causeur.fr\/bonnetdane\/wp-content\/uploads\/sites\/25\/2024\/06\/Capture-de\u0301cran-2024-06-08-a\u0300-10.31.08-768x982.png 768w, https:\/\/blog.causeur.fr\/bonnetdane\/wp-content\/uploads\/sites\/25\/2024\/06\/Capture-de\u0301cran-2024-06-08-a\u0300-10.31.08-696x890.png 696w, https:\/\/blog.causeur.fr\/bonnetdane\/wp-content\/uploads\/sites\/25\/2024\/06\/Capture-de\u0301cran-2024-06-08-a\u0300-10.31.08-329x420.png 329w\" sizes=\"auto, (max-width: 784px) 100vw, 784px\" \/><\/figure>\n\n\n\n<p><br><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Moi-m\u00eame en 1979, devant le coll\u00e8ge du Neubourg Cette histoire part d\u2019assez loin.Mon p\u00e8re avait des rites que je comprenais mal, lorsque j\u2019\u00e9tais enfant. 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