{"id":5043,"date":"2024-06-11T17:43:11","date_gmt":"2024-06-11T15:43:11","guid":{"rendered":"https:\/\/blog.causeur.fr\/bonnetdane\/?p=5043"},"modified":"2024-06-12T03:06:17","modified_gmt":"2024-06-12T01:06:17","slug":"que-de-maux-et-de-pleurs-nous-couteront-nos-peres-seconde-partie","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/blog.causeur.fr\/bonnetdane\/que-de-maux-et-de-pleurs-nous-couteront-nos-peres-seconde-partie-5043","title":{"rendered":"Que de maux et de pleurs nous co\u00fbteront nos p\u00e8res \u2014 seconde partie"},"content":{"rendered":"\n<p>Fran\u00e7ois Boucher (1703-1770),<em> l\u2019Odalisque blonde<\/em>, c.1751<br><br>Du d\u00eener lui-m\u00eame je me rappelle peu de choses. \u00c0 un certain moment, nous avons parl\u00e9 de taureaux et de corrida. Et cet \u00e9change :<br> &#8211; Vous \u00eates toujours aussi s\u00fbr de vous ? m\u2019a-t-elle demand\u00e9.<br> &#8211; Pas de moi : de vous, ai-je r\u00e9pliqu\u00e9. <br><br>Elle habitait \u00e0 Evreux une grande maison, admirablement meubl\u00e9e de meubles anciens, qui sentait bon la cire d\u2019abeille. Une maison tr\u00e8s vide depuis la mort de son p\u00e8re, pleine de souvenirs de lui. Ce n\u2019est qu\u2019\u00e0 ce moment que j\u2019ai fait le lien avec le Jean Nocher que j\u2019\u00e9coutais enfant \u00e0 la radio, afin de savoir jusqu\u2019o\u00f9 pouvait aller l\u2019anti-intellectualisme. Il y avait un bon nombre de photos encadr\u00e9es, o\u00f9 il serrait la main de toutes sortes de personnalit\u00e9s des ann\u00e9es 1960. Et des photos de famille, Muriel et lui \u00e0 tous les \u00e2ges. Et des portraits, encore et encore, Harcourt, forc\u00e9ment. Sa m\u00e8re avait fait de cette maison un mausol\u00e9e, elle y \u00e9tait comme un fant\u00f4me, en fraude au milieu des images des morts. On interdisait \u00e0 la jeune fille, dernier cadeau d&rsquo;un p\u00e8re plus \u00e2g\u00e9 que sa femme, d&rsquo;y faire du bruit, d&rsquo;inviter des amis, ou d&rsquo;\u00e9couter autre chose que de la musique classique. Sa m\u00e8re justement n&rsquo;\u00e9tait pas l\u00e0, en visite chez des parents, pour la semaine, me dit-elle. <br><br> Il y eut d&rsquo;abord un flottement, cet instant un peu faux o\u00f9 l&rsquo;on n&rsquo;a pas encore \u00e9chang\u00e9 le premier baiser, mais o\u00f9 tout le reste de la s\u00e9quence est d\u00e9j\u00e0 l\u00e0, \u00e9crit dans les t\u00eates, perceptible dans le moindre geste anodin. Je me souviens que du plat de la main, j\u2019ai effleur\u00e9 la lourde table de ch\u00eane massif, r\u00e9cup\u00e9r\u00e9e dans une ferme, le vaisselier noirci par le temps, qui se combinait heureusement avec des choses plus pr\u00e9cieuses, d&rsquo;un XVIII\u00e8me rococo. \u00ab Tr\u00e8s beau, vraiment \u00bb, ai-je dit en me retournant vers elle. Je lui ai caress\u00e9 la joue du bout des doigts, et je me suis l\u00e9g\u00e8rement recul\u00e9.<br> &#8211; Enl\u00e8ve ta robe, s&rsquo;il te pla\u00eet. <br>Elle me dit plus tard que mes yeux, si amicaux tout \u00e0 l&rsquo;heure, avaient dans la demi-p\u00e9nombre un \u00e9clat fixe et dur. Et qu\u2019elle comprenait enfin ce qui me rendait \u00e0 la fois si mal \u00e0 l&rsquo;aise et si amollie quand je la regardais : je lui donnais l&rsquo;impression de ne jamais ciller.<br><br> Sous sa robe, juste un soutien-gorge et un slip. Je suis pass\u00e9 derri\u00e8re elle, j\u2019ai caress\u00e9 son dos comme j\u2019avais effleur\u00e9 sa joue, avec le revers de ses doigts l\u00e9g\u00e8rement recourb\u00e9s, et j\u2019ai d\u00e9graf\u00e9 son soutien-gorge. Elle a voulu se retourner vers moi : \u00ab Non \u00bb, ai-je dit \u2014 d\u2019une voix plus froide encore que mes yeux. Puis j\u2019ai fait glisser son slip jusqu&rsquo;aux chevilles, et je l\u2019ai allong\u00e9e, sur le ventre, sur la grande table de ch\u00eane. Je me suis pench\u00e9 sur elle, ma bouche fleuretait sur ses \u00e9paules et son dos. J\u2019ai gliss\u00e9 deux doigts entre les fesses. Elle a eu comme un haut-le-corps, en r\u00e9alisant soudain \u00e0 quel point elle \u00e9tait pr\u00eate \u00e0 faire l&rsquo;amour, le ventre tendu de d\u00e9sir, d\u00e9j\u00e0 ouvert, tremp\u00e9.<br><br>Des cataclysmes qui s\u2019ensuivirent, je ne dirai rien \u2014 ni de son acceptation imm\u00e9diate de tout ce que j\u2019entreprenais, ni de ses orgasmes successifs, la bouche ouverte sur des cris muets comme un poisson asphyxi\u00e9, les jambes tremblantes, ni de la s\u00e9ance qui s\u2019ensuivit dans la chambre maternelle, attach\u00e9e symboliquement avec les cordons des rideaux aux montants du lit, le regard fix\u00e9 sur la photo du p\u00e8re mort pos\u00e9e sur la table de chevet pendant que j\u2019explorais ses m\u00e9andres.<br>Je l\u2019ai for\u00e9e jusqu\u2019\u00e0 ce qu\u2019elle ne soit plus que b\u00e9ance, tout en lui disant des choses tendres.<br>Comment le m\u00eame homme peut-il \u00eatre si dur et si tendre ? m\u2019a-t-elle demand\u00e9. Je me suis rappel\u00e9 Chandler \u2014 dans <em>Playback<\/em>, il me semble : \u00ab If I wasn&rsquo;t hard, I wouldn&rsquo;t be alive. If I couldn&rsquo;t ever be gentle, I wouldn&rsquo;t deserve to be alive. \u00bb Elle n\u2019a pas compris. Alors j\u2019ai traduit : \u00ab Si je n\u2019\u00e9tais pas dur, je ne serais plus en vie. Si je n\u2019\u00e9tais pas tendre, je ne m\u00e9riterais pas d\u2019\u00eatre en vie. \u00bb<br><br>Je suis parti juste avant l\u2019aube.<br><br>Nous avons eu une seconde s\u00e9ance, encore plus dure, deux jours plus tard, o\u00f9 je l\u2019ai livr\u00e9e \u00e0 trois hommes et o\u00f9 j&rsquo;ai photographi\u00e9 leurs \u00e9bats.<br><br>Tr\u00e8s r\u00e9cemment, j\u2019ai effectu\u00e9 quelques recherches. Muriel C***, n\u00e9e \u00e0 Saint-Cloud en 1952, morte \u00e0 Evreux le 1 janvier 1992 \u00e0 l\u2019\u00e2ge de 39 ans. La rubrique n\u00e9crologique ne donne pas de plus amples d\u00e9tails sur la cause de sa mort.<br><br>Jean-Paul Brighelli<br><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Fran\u00e7ois Boucher (1703-1770), l\u2019Odalisque blonde, c.1751 Du d\u00eener lui-m\u00eame je me rappelle peu de choses. \u00c0 un certain moment, nous avons parl\u00e9 de taureaux et de corrida. Et cet \u00e9change : &#8211; Vous \u00eates toujours aussi s\u00fbr de vous ? m\u2019a-t-elle demand\u00e9. &#8211; Pas de moi : de vous, ai-je r\u00e9pliqu\u00e9. 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