{"id":5119,"date":"2024-08-29T23:31:18","date_gmt":"2024-08-29T21:31:18","guid":{"rendered":"https:\/\/blog.causeur.fr\/bonnetdane\/?p=5119"},"modified":"2024-08-29T23:32:14","modified_gmt":"2024-08-29T21:32:14","slug":"lhomme-qui-se-battait-avec-le-dictionnaire","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/blog.causeur.fr\/bonnetdane\/lhomme-qui-se-battait-avec-le-dictionnaire-5119","title":{"rendered":"L\u2019homme qui se battait avec le dictionnaire"},"content":{"rendered":"\n<p><\/p>\n\n\n\n<p><\/p>\n\n\n\n<p><\/p>\n\n\n\n<p>Et il n\u2019y eut plus devant lui que tous les jours du reste de sa vie. La mort de son \u00e9pouse l\u2019avait laiss\u00e9 sans force ni envie de durer. <br>Il remua quelque temps la tentation d\u2019en finir tout de suite, mais l\u2019id\u00e9e heurtait l\u2019envie de se repa\u00eetre d\u2019un deuil d\u00e9mesur\u00e9, le dur d\u00e9sir de se rem\u00e9morer trente ann\u00e9es de bonheur achev\u00e9es sur une maladie absurde et incurable. Il voulait consacrer \u00e0 la disparue tous les jours du reste de sa vie, faire de chaque heure et de chaque ann\u00e9e \u00e0 venir un mausol\u00e9e qui se b\u00e2tirait lentement, par strates, couches superpos\u00e9es d\u2019un chagrin infini.<br><br>Aussit\u00f4t la question se posa des modalit\u00e9s pratiques de ce deuil. Comment exprimer la douleur, la d\u00e9possession de soi, la vacuit\u00e9 de son existence ?  Ils avaient v\u00e9cu si proches l\u2019un de l\u2019autre qu\u2019\u00e0 pr\u00e9sent qu\u2019elle \u00e9tait disparue, il se sentait diminu\u00e9 d\u2019une moiti\u00e9. Pourfendu. Comment dire ce manque ? Comment nommer l\u2019absence ? Que faire d\u2019une existence d\u00e9sormais sans objet ?<br><br>Il errait dans la grande maison, guettant le fant\u00f4me de son amour dans les ombres que le soleil d\u00e9clinant posait sur les murs et les meubles. Il errait dans le grand jardin, rep\u00e9rant sur les roses la main de celle qui les avait taill\u00e9es avec soin peu avant de dispara\u00eetre. Partout l\u2019absence et le silence. Et tout ce qui l\u2019entourait, la maison, les arbres, les meubles polis par des ann\u00e9es de d\u00e9poussi\u00e9rage, tout ce qui dans sa vie \u00e9tait mati\u00e8re \u00e9voquait, par contrecoup, le vide de sa vie.<br><br>L\u2019id\u00e9e lui vint par hasard. Il regardait d\u2019un \u0153il absent les volumes rang\u00e9s dans la biblioth\u00e8que, quand son regard se posa sur un vieux dictionnaire Larousse. \u00ab Voil\u00e0, se dit-il, je n\u2019ai m\u00eame pas les mots pour dire ce que je ressens. La langue me fait d\u00e9faut. Elle signe \u00e0 chaque instant son impuissance. Elle m\u2019entra\u00eene dans sa catastrophe. A quoi bon ces milliers de signes, si aucun n\u2019est capable de dire la douleur\u2026 <br>\u00ab Toute parole est d\u00e9sormais malheureuse\u2026<br>\u00ab Je me vengerai sur les mots. Je vais les supprimer l\u2019un apr\u00e8s l\u2019autre, jour apr\u00e8s jour. Les pr\u00e9cipiter dans la faillite du langage, impuissant \u00e0 dire l\u2019indicible. S\u2019ils ne veulent plus rien dire, ni me dire, \u00e0 quoi bon les garder ? \u00bb <br><br>Une routine se mit en place. Chaque jour, il ouvrait au hasard le dictionnaire, abattait, les yeux ferm\u00e9s, son index sur l\u2019une ou l\u2019autre page, et supprimait le mot point\u00e9 du doigt de son vocabulaire.<br>Evidemment, dans la foule des mots, il avait de fortes chances de tomber sur un syntagme inusit\u00e9, dont l\u2019absence ne le ferait pas vaciller tout de suite. Eliminer \u00ab ornithorynque \u00bb ou \u00ab albumine \u00bb n\u2019alt\u00e9rait pas r\u00e9ellement la langue. <br>Mais le hasard parfois le servait bien. Il supprima ainsi en quelques jours, par un hasard bienheureux, \u00ab d\u00e9sespoir \u00bb (\u00ab qu\u2019ai-je besoin de \u00ab d\u00e9sespoir \u00bb, pensa-t-il avec une certaine jubilation noire, \u00ab aucun mot n\u2019est ad\u00e9quat au vide qu\u2019elle a laiss\u00e9 \u00bb), puis \u00ab printemps \u00bb, \u00ab chaud \u00bb, \u00ab penser \u00bb. Pendant quelques jours, le dictionnaire ne voulut plus collaborer, et lui fit supprimer des mots inusit\u00e9s, dont la disparition ne l\u2019affligeait gu\u00e8re. Le 2 septembre, ce fut le mot \u00ab jardin \u00bb \u2014 et soudain un grand silence se fit autour de la maison, puisqu\u2019il n\u2019avait plus de mot pour nommer l\u2019encha\u00eenement concert\u00e9 des arbustes, des fleurs et des oiseaux. Les arbres qu\u2019ils avaient jadis plant\u00e9s ensemble restaient comme suspendus dans cette aire d\u00e9sormais innommable.<br><br>Il avait mis au point un protocole pr\u00e9cis. Chaque jour, il calligraphiait le mot condamn\u00e9 sur une feuille blanche, la chiffonnait et la br\u00fblait dans la chemin\u00e9e, o\u00f9 d\u00e9sormais s\u2019accumulaient les cendres volatiles. Il regardait parfois ces lames grises, recourb\u00e9es par la flamme, qui avaient \u00e9t\u00e9 les mots de sa vie. \u00ab Ce n\u2019est que \u00e7a \u00bb, se disait-il, \u00ab juste un petit tas de cendres. \u00bb L\u2019\u00e2tre encombr\u00e9 de pelures impalpables \u00e9tait le miroir le plus exact de lui-m\u00eame.<br><br>Il ne trichait pas. Parfois, la main ouvrait largement le gros volume, et il tombait sur un nom propre, dont l\u2019\u00e9limination le laissait au pire indiff\u00e9rent (\u00ab Qu\u2019ai-je \u00e0 faire de \u00ab Cousin, Victor \u00bb ou de \u00ab H\u00e9liogabale \u00bb ?), au mieux sombrement satisfait : quand disparut ainsi \u00ab Vaux-le-Vicomte \u00bb, il se rem\u00e9mora la visite qu\u2019ils avaient faite, tous deux, \u00e0 l\u2019ancien ch\u00e2teau de Fouquet, leurs poursuites dans les \u2014 comment disait-on d\u00e9j\u00e0 ? Il avait oubli\u00e9 le mot \u2014 dispos\u00e9s en cascade de verdure, l\u2019\u00e9vocation de La Fontaine et des nymphes de Vaux, et les vers qu\u2019il lui avait r\u00e9cit\u00e9s \u2014 et tout disparut avec le nom de la demeure. Un mot pouvait entra\u00eener une myriade de mots \u00e0 sa suite. Des pans entiers de son pass\u00e9 disparaissaient ainsi dans la chemin\u00e9e, o\u00f9 la feuille enflamm\u00e9e se consumait en quelques instants, jetant un \u00e9clat dernier avant de devenir charbon, brillant d\u2019un feu ultime avant de se r\u00e9soudre aux cendres.<br><br>Le comble enfin arriva quand le mot d\u00e9sign\u00e9 fut \u00ab cigarette \u00bb. Il avait l\u2019habitude d\u2019en fumer trois ou quatre par jour. \u00c0 partir de ce moment-l\u00e0, de cette heure pr\u00e9cise, il resta immobile, face au paquet entam\u00e9, sans parvenir \u00e0 se rappeler\u2026 Et quand il alla au bar-tabac du village, il regarda le patron avec un \u0153il vide, ouvrit la bouche \u2014 et rien ne sortit, qu\u2019\u00e9tait-il donc venu faire dans ce lieu qui empestait la \u2014 comment dire ?<br><br>Les ann\u00e9es pass\u00e8rent. Il ne parlait presque plus, il ne pensait gu\u00e8re davantage. Il n\u2019en avait d\u2019ailleurs plus le loisir, tant les mots supprim\u00e9s cr\u00e9aient de vides dans son esprit. Son cerveau \u00e9tait corrod\u00e9 par le meurtre des mots. Des bulles parfois montaient dans sa conscience, les mots isol\u00e9s auxquels il avait encore droit \u2014 sans pouvoir les relier, car \u00ab \u00eatre \u00bb et \u00ab avoir \u00bb, et \u00ab Maisouetdoncornicar \u00bb, avaient flamb\u00e9 depuis longtemps. <br><br>Enfin, un matin, le \u00ab Moi \u00bb fut d\u00e9sign\u00e9 par l\u2019index impitoyable. Cela fit sourire le vieil homme. Ce n\u2019\u00e9tait pas vraiment une perte, il ne restait d\u00e9j\u00e0 presque plus rien de lui. Il \u00e9crivit le monosyllabe au milieu d\u2019une feuille, la roula en boule et y mit le feu.<br>Et le papier br\u00fbla avec le m\u00eame scintillement joyeux, et le vieil homme disparut lui aussi, et il ne resta plus, dans le grand salon o\u00f9 tous les meubles \u00e9taient recouverts de draps blancs, qu\u2019un vide \u00e9norme qui d\u00e9vora l\u2019espace.<br><br>(\u2026)<br><br>Le narrateur se relit avec le soin qu\u2019il met toujours \u00e0 cette op\u00e9ration. Comme d\u2019habitude, il \u00f4te bien plus qu\u2019il ne rajoute, all\u00e9geant des phrases complexes, taillant dans la for\u00eat de \u00ab qui \u00bb et de \u00ab que \u00bb dont il a \u00e7\u00e0 et l\u00e0 embouteill\u00e9 son r\u00e9cit. Il est un maniaque de l\u2019asynd\u00e8te, un fervent de la parataxe. Il coupe au plus ras les adjectifs, toujours trop nombreux \u00e0 son go\u00fbt, et quelques participes pr\u00e9sents, qui se sont \u00e9chapp\u00e9s malgr\u00e9 l\u2019horreur instinctive qu\u2019ils lui inspirent. Car enfin, plut\u00f4t que d\u2019ajouter un adjectif au nom, autant trouver un nom qui dise les deux ensembles.<br>Enfin, il \u00e9vacue une foule de mots de liaison, partant du principe qu\u2019une cheville inutile p\u00e8se exag\u00e9r\u00e9ment lourd, et que le z\u00e9ro est plus beau que l\u2019infini.<br>Puis, apparemment satisfait, il donne \u00e0 lire son histoire \u00e0 sa compagne.<br>&#8211; Oui dit-elle.<br>Il la conna\u00eet assez pour savoir que ces Oui-l\u00e0 voulaient dire Non.<br>&#8211; Oui ? dit-il \u00e0 son tour.<br>&#8211; C\u2019est bien, dit-elle sur le m\u00eame ton. Mais peut-\u00eatre aurais-tu pu tailler davantage.<br>&#8211; J\u2019y ai pens\u00e9, ment-il. Mais \u00e0 tailler, on finit, au lieu de r\u00e9diger Guerre et Paix, par \u00e9crire un haiku.<br>&#8211; Ce ne serait pas plus mal, dit-elle.<br>&#8211; Et si je taille dans le haiku\u2026<br>&#8211; Il te restera juste \u00e0 \u00e9crire \u00ab Fin \u00bb \u2014 ce qui r\u00e9sumera assez bien l\u2019histoire, non ?<br><br>Il salua mentalement l\u2019impitoyable logique f\u00e9minine, et se penchant sur son clavier, il \u00e9crivit Fin \u2014 puis barra le mot, ne conservant que le point final \u2014 par faiblesse.<br><br>19 avril 2020<br><br>Jean-Paul Brighelli<br><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Et il n\u2019y eut plus devant lui que tous les jours du reste de sa vie. La mort de son \u00e9pouse l\u2019avait laiss\u00e9 sans force ni envie de durer. 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