{"id":5132,"date":"2024-09-06T21:51:58","date_gmt":"2024-09-06T19:51:58","guid":{"rendered":"https:\/\/blog.causeur.fr\/bonnetdane\/?p=5132"},"modified":"2024-09-06T21:51:59","modified_gmt":"2024-09-06T19:51:59","slug":"premier-chapitre-1","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/blog.causeur.fr\/bonnetdane\/premier-chapitre-1-5132","title":{"rendered":"Premier chapitre 1"},"content":{"rendered":"\n<p><em>L&rsquo;Avare<\/em>, mise en sc\u00e8ne Ludovic Lagarde, Com\u00e9die de Reims, 2015<\/p>\n\n\n\n<p><em>C&rsquo;est le tout premier chapitre d&rsquo;un roman \u00ab\u00a0p\u00e9dagogique\u00a0\u00bb \u00e9crit il y a quelques ann\u00e9es et que je viens d&rsquo;envoyer \u00e0 un \u00e9diteur \u2014 sans illusions particuli\u00e8res. \u00c0 vous de me dire.<\/em><\/p>\n\n\n\n<p><\/p>\n\n\n\n<p><\/p>\n\n\n\n<p>Je suis assise dans la salle des professeurs, et je pr\u00e9pare mon premier cours sur <em>l\u2019Avare<\/em>, pour les deux classes de Cinqui\u00e8me que la g\u00e9n\u00e9rosit\u00e9 administrative m\u2019a confi\u00e9es (1)  en responsabilit\u00e9 pleine et enti\u00e8re. Ma premi\u00e8re classe pour mon premier cours de jeune stagiaire ! \u00c7a se f\u00eate \u2014 mais comment commencer ? Et ma tutrice qui n\u2019est pas l\u00e0 ! \u00ab Mme F*** ne reviendra parmi nous que vers la mi-septembre, m\u2019a dit le proviseur-adjoint charg\u00e9 du coll\u00e8ge. \u00ab Elle se sentait un peu d\u00e9prim\u00e9e\u2026 \u00bb Y avait-il un sous-entendu dans son propos ? <br>Oui, un proviseur-adjoint de lyc\u00e9e, et pas un Principal de coll\u00e8ge : j\u2019ai \u00e9t\u00e9 affect\u00e9e par hasard \u00e0 Marseille au lyc\u00e9e de la Commune, un super-grand \u00e9tablissement de centre-ville, avec monument aux morts int\u00e9gr\u00e9, classes pr\u00e9pas et tout le tintouin. De la Sixi\u00e8me \u00e0 la Terminale, et au-del\u00e0. Une chance : la plupart de mes homologues sont envoy\u00e9es, en stage comme en toute premi\u00e8re affectation, dans des coll\u00e8ges paum\u00e9s au milieu de contr\u00e9es hostiles. Dans les Quartiers Nord, par exemple \u2014 ou en Camargue.<br>J\u2019\u00e9cris \u00ab envoy\u00e9es \u00bb parce que les profs de Lettres sont des femmes, dans leur immense majorit\u00e9. Le fait qu\u2019il y ait un ou deux m\u00e2les paum\u00e9es au milieu de nous toutes n\u2019a pas de quoi m\u2019impressionner, au niveau orthographique \u2014 non, mais !<br>Qu\u2019on ne se figure pas, en lisant ces mots \u00ab grand \u00e9tablissement r\u00e9put\u00e9 \u00bb et \u00ab centre-ville \u00bb qu\u2019il s\u2019agit d\u2019un grand lyc\u00e9e bourgeois. Il y a cinquante ans, peut-\u00eatre\u2026 Mais d\u00e9sormais le centre-ville de Marseille est occup\u00e9 par des populations mis\u00e9rables et musulmanes. D\u2019ailleurs les vrais bourgeois du quartier, s\u2019il en reste, n\u2019y inscrivent pas leurs rejetons. Ils les envoient \u00e0 Provence, tout au bas de la rue Paradis, \u00e0 des kilom\u00e8tres, chez les J\u00e9suites. Ou \u00e0 Lacordaire, chez les Dominicains. Ou \u00e0 Chevreul\u2026 Bref, la bourgeoisie use des grands \u00e9tablissements priv\u00e9s comme palliatifs d\u2019un syst\u00e8me public qui lui para\u00eet inad\u00e9quat. Le public, c\u2019est pour les rats.<br>Alors mes deux Cinqui\u00e8me sont tr\u00e8s color\u00e9es. J\u2019ai m\u00eame quelques primo-arrivants d\u00e9barqu\u00e9s de Syrie ou du Mali, et qui parlent \u00e0 peine le fran\u00e7ais. On les a inscrits l\u00e0 parce qu\u2019ils ont l\u2019\u00e2ge. Ils doivent avoir bien davantage. Mamadou, je suis s\u00fbre qu\u2019il a pr\u00e8s de 16 ans. Et il s\u00e8me d\u00e9j\u00e0 la terreur.<br>Les filles sont \u00e0 l\u2019avenant. La plupart, en Cinqui\u00e8me, ont plus de roploplos que moi ! C\u2019est ce qui a incit\u00e9 les gar\u00e7ons \u00e0 se regrouper entre eux, sur la gauche, et \u00e0 laisser les filles \u00e0 droite. Sur le coup, j\u2019ai pas compris pourquoi. C\u2019est une coll\u00e8gue tr\u00e8s gentille qui m\u2019a expliqu\u00e9. \u00ab C\u2019est au cas o\u00f9 elles seraient r\u00e9gl\u00e9es\u2026 Les gar\u00e7ons musulmans pensent qu\u2019elles sont impures\u2026 Alors ils \u00e9vitent de les toucher. Ne t\u2019avise pas d\u2019en effleurer un ! \u00bb<br>&#8211; Mais il y a l\u00e0-dedans des vraies petites filles ! Et quelques gar\u00e7ons non Musulmans !<br>&#8211; N\u2019importe\u2026 C\u2019est la fatalit\u00e9 du f\u00e9minin. Et les gar\u00e7ons non-musulmans sont incit\u00e9s \u00e0 se comporter comme les autres. Tu verras, ils les obligent en douce \u00e0 faire le ramadan \u2014 tu verras en mai prochain ! Et \u00e0 la cantine, ils ne mangent pas de viande, de peur qu\u2019elle ne soit pas halal. Ni de l\u00e9gumes, s\u2019ils pensent qu\u2019ils ont touch\u00e9 un viande impure.<br>Le fait est que nombre de mes \u00e9l\u00e8ves, et parmi les moins form\u00e9es, se voilent d\u00e8s qu\u2019elles ressortent du lyc\u00e9e. Je n\u2019ai pas d\u2019objection. Comme ils disent, \u00ab M\u2019dam\u2019, c\u2019est ma culture\u2026 \u00bb La loi leur impose d\u2019\u00f4ter leur voile quand elles entrent dans un \u00e9tablissement scolaire. C\u2019est une violence qu\u2019on leur inflige, au fond. Une fa\u00e7on de les discriminer sous pr\u00e9texte de les int\u00e9grer. \u00c7a ne m\u2019\u00e9tonne pas que ce soit un gouvernement de droite qui ait fait passer cette loi inique, en 2004\u2026<br>\u00c7a, c\u2019est le discours qu\u2019ils tiennent \u00e0 l\u2019ESPE \u2014 Ecole Sup\u00e9rieure du Professorat et de l\u2019Enseignement, notre Alma Mater \u00e0 nous, les stagiaires. Ils sont de gauche, \u00e0 l\u2019ESPE. Et p\u00e9dagogues. Ils sont par ailleurs ceux \u00e0 qui il faut que je plaise si je veux \u00eatre titularis\u00e9e en fin d\u2019ann\u00e9e. Et comme je m\u2019en fiche, de savoir si elles portent un voile ou non\u2026<br><br><em>L\u2019Avare<\/em>, c\u2019est mon choix, motiv\u00e9 par d\u2019anciens souvenirs de classe. Ce Moli\u00e8re-l\u00e0, au moins, je l\u2019ai lu moi-m\u00eame en Cinqui\u00e8me. Je risque pas de l\u2019avoir relu en Fac ! \u00c0 Aix, pendant mes quatre ann\u00e9es de formation, je n\u2019ai \u00e9tudi\u00e9 aucune \u0153uvre \u00ab classique \u00bb. Et c\u2019est heureux ! On s\u2019est \u00e9clat\u00e9 sur les pi\u00e8ces de Wajdi Mouawad. Puis sur les romans de Calixthe Beyala. Je me souviens que ma prof nous a d\u00e9montr\u00e9 que les soup\u00e7ons de plagiat dont avait \u00e9t\u00e9 accus\u00e9e la romanci\u00e8re camerounaise quand elle a sorti <em>le Petit prince de Belleville<\/em> ne tenaient pas : \u00ab Une \u00e9crivaine noire a bien le droit de piller l\u2019\u0153uvre des colonisateurs ! Howard Buten, dont elle aurait pill\u00e9 <em>Quand j\u2019avais cinq ans je m\u2019ai tu\u00e9<\/em>, ou Charles Williams, dont elle a recopi\u00e9 maints passages de <em>Fantasia chez les ploucs<\/em>, devraient \u00eatre honor\u00e9s et repentants. Au fond, qui sait si ce n\u2019est pas eux qui ont copi\u00e9 par anticipation, l\u2019un en 1981 et l\u2019autre en 1956, ce qu\u2019elle devait \u00e9crire en 1992\u2026 \u00bb<br>Le raisonnement nous a paru splendide, dans la forme comme dans le fond. \u00ab Ecrivaine \u00bb, \u00ab ce n\u2019est pas eux qui ont \u00bb et cette enfilade de pronoms relatifs\u2026 Un mod\u00e8le. C\u2019\u00e9tait dans le cadre d\u2019un s\u00e9minaire sur les \u00ab Voix africaines au f\u00e9minin \u00bb, et l\u2019intervention de la prof, une Ha\u00eftienne descendue tout expr\u00e8s de Paris-XIII o\u00f9 Belaya a d\u2019ailleurs fait ses \u00e9tudes, s\u2019intitulait \u00ab Calixthe Belaya, femme et africaine, colonis\u00e9e deux fois ! \u00bb Sublime !<br>Et de pr\u00e9ciser que Calixthe \u2014 j\u2019adore l\u2019appeler par son petit nom \u2014 a \u00e9t\u00e9 accus\u00e9e aussi par ce m\u00e2le blanc h\u00e9t\u00e9rosexuel de Pierre Assouline d\u2019avoir fait ses emplettes, quand elle a \u00e9crit <em>les Honneurs perdus<\/em>, dans un roman de Ben Okri, <em>la Route de la faim<\/em>. Une auteure (ou faut-il dire \u00ab autrice \u00bb ? Je m\u2019interroge) camerounaise a bien le droit d\u2019exploiter \u2014 c\u2019est son tour ! \u2014 un \u00e9crivain nig\u00e9rian. On sait comment ils traitent les femmes, ces gens-l\u00e0.<br>\u00ab Et pensez bien, a-t-elle conclu, que comme disait Giraudoux, toutes les litt\u00e9ratures sont des plagiats, except\u00e9e la premi\u00e8re que d\u2019ailleurs personne ne conna\u00eet ! \u00bb<br>Nous nous sommes regard\u00e9.e.s. Qui c\u2019est, Giraudoux ?<br>J\u2019\u00e9cris \u00ab regard\u00e9.e.s \u00bb parce qu\u2019en Lettres, les filles sont tr\u00e8s majoritaires, comme j\u2019ai expliqu\u00e9 plus haut. Certains jours, il n\u2019y avait qu\u2019un gar\u00e7on dans l\u2019amphi. Alors, cette loi absurde selon laquelle le masculin l\u2019emporte sur le f\u00e9minin\u2026 D\u2019ailleurs, les courriers que nous adressait la Fac respectent les r\u00e8gles de l\u2019\u00e9criture \u00ab genr\u00e9e \u00bb. Bienheureux Anglo-saxons qui ne connaissent pas ces probl\u00e8mes ! Le Fran\u00e7ais est vraiment une langue de m\u00e2les qui se croient dominants. \u00ab Le masculin l\u2019emporte \u00bb \u2014 et l\u2019emporte o\u00f9, patate ?<br>\u00c7a ne pouvait manquer. \u00c0 la fin de la conf\u00e9rence, le seul \u00e9tudiant pr\u00e9sent a lanc\u00e9 : \u00ab Mais Howard Buten n\u2019est pas un colonisateur ! \u00bb Et alors la prof a l\u00e2ch\u00e9 : \u00ab Tous les Blancs sont des colonisateurs. Tous les hommes sont des esclavagistes ! \u00bb<br>Qu\u2019est-ce qu\u2019on a applaudi !<br>\u00ab Et des violeurs ! \u00bb a-t-elle ajout\u00e9.<br>Nouvelle rafale de vivats. Le petit con avait bonne mine !<br>Ah ah, et deux mois plus tard, l\u2019une de nos profs l\u2019a sacqu\u00e9, lors d\u2019un partiel, parce qu\u2019il avait \u00e9crit \u00ab auteur \u00bb \u00e0 propos de Marguerite Duras au lieu de \u00ab auteure \u00bb ! Il s\u2019est insurg\u00e9 : \u00ab Et pourquoi pas \u00ab \u00e9crivaine \u00bb pendant que vous y \u00eates ? \u00bb a-t-il cru bon de se moquer. \u00ab Pourquoi pas en effet ? \u00bb a r\u00e9torqu\u00e9 la prof. Et son 3\/20, il se l\u2019est gard\u00e9. Dans le cul la balayette ! Ces m\u00e2les dominateurs et s\u00fbrs d\u2019eux se croient tout permis !<br>Je me souviens\u2026 Il a demand\u00e9 un jour, pendant l\u2019une des nombreuses pauses-cigarette que nous impose la prof, pourquoi elle a choisi ce domaine de recherche. Pourquoi pas la litt\u00e9rature classique\u2026<br>\u00ab Il n\u2019y a pas de postes en fac pour des sp\u00e9cialistes de litt\u00e9rature classique. Tout ce qui s\u2019ouvre, ce sont des postes de chercheurs en f\u00e9minitude et africanit\u00e9. Et en didactique et p\u00e9dagogie, bien s\u00fbr. Et puis franchement, moi, Racine et Montaigne, \u00e7a me barbe. Pas vous ? \u00bb a-t-elle ajout\u00e9 avec son sourire de hy\u00e8ne.<br>Je l\u2019adore !<br><br>Bref, Moli\u00e8re, je n\u2019en ai pas entendu parler durant ces quatre ann\u00e9es pass\u00e9es \u00e0 Aix dans des locaux glac\u00e9s o\u00f9 les toilettes de l\u2019\u00e9tage sup\u00e9rieur suintent dans les salles d\u2019en dessous. Ni de Hugo, ni de Stendhal, ni de Marivaux. \u00ab Dead white males ! \u00bb a lanc\u00e9 ma prof de \u00ab Litt\u00e9ratures africaines, nouvelles voix de la francit\u00e9, voix nouvelles de la f\u00e9minit\u00e9 \u00bb. Super, son cours !<br><br>Donc, <em>l\u2019Avare<\/em>. Acte I, sc\u00e8ne 1. Val\u00e8re, l\u2019intendant d\u2019Harpagon, et Elise, la fille du susdit. \u00ab H\u00e9 quoi, charmante Elise, vous devenez m\u00e9lancolique, apr\u00e8s les obligeantes assurances que vous avez eu la bont\u00e9 de me donner de votre foi ? \u00bb<br>Je me penche poliment vers un coll\u00e8gue dont j\u2019ai devin\u00e9, \u00e0 sa lecture d\u2019un manuel de fran\u00e7ais, qu\u2019il enseigne la m\u00eame chose que moi, et dont l\u2019air bougon, le d\u00e9braill\u00e9, la bedaine avantageuse, la quarantaine mal assum\u00e9e, l\u2019haleine de chacal et la manie de renifler, toutes les vingt secondes \u2014 Ghrrfrr&#8230; \u2014 son rhume en instance de d\u00e9b\u00e2cle m\u2019ont laiss\u00e9 entendre qu\u2019il \u00e9tait un enseignant d\u2019exp\u00e9rience.<br>\u00ab Dis-moi \u00bb, dis-je\u2026 <br>Le tutoiement est de rigueur dans l\u2019Education Nationale fran\u00e7aise\u2026 Tous copains, tous amis. Pas eu besoin de me forcer : je crois que j\u2019ai toujours tutoy\u00e9 tout le monde. Nous sommes tous \u00e9gaux, n\u2019est-ce pas\u2026<br>\u00ab Dis-moi, <em>l\u2019Avare<\/em>, tu ma\u00eetrises, toi ? \u00bb<br>&#8211; Heu\u2026 Je crois, r\u00e9pond-il avec une assurance rassurante. \u00ab Que veux-tu savoir ? \u00bb, ajoute-t-il en lorgnant sur mon d\u00e9collet\u00e9 \u2014 oh, un d\u00e9collet\u00e9 tr\u00e8s sage, mais mon interlocuteur appartient apparemment \u00e0 cette race d\u2019homme pour qui un coup d\u2019\u0153il, m\u00eame inabouti, est toujours bon \u00e0 prendre.<br>&#8211; Au d\u00e9but, l\u00e0\u2026 Val\u00e8re et Elise\u2026 O\u00f9 en sont-ils ?<br>Je lui tends mon livre, innocemment. Lui aussi a besoin de rafra\u00eechir ses souvenirs. Dame ! Moli\u00e8re ! <em>L\u2019Avare<\/em> ! Un prof de Lettres ! <br>Terra incognita\u2026 Ignorantus, ignoranta, ignorantum \u2014 pardon, \u00e7a, c\u2019est dans <em>le Malade imaginaire<\/em>, que j\u2019ai fait en Troisi\u00e8me.<br>Tout ce latin\u2026 \u00c0 quoi \u00e7a peut bien servir, je vous le demande\u2026<br>Il jette un coup d\u2019\u0153il sur le d\u00e9but, feuillette rapidement les deux premi\u00e8res pages.<br>&#8211; Ben, Val\u00e8re le dit, regarde : il lui a sauv\u00e9 la vie, et pour \u00eatre pr\u00e8s d\u2019elle, il s\u2019est fait embaucher comme intendant par le p\u00e8re de la jeune fille, bien qu\u2019il appartienne \u00e0 une famille tr\u00e8s au-dessus de ce genre de situation. Encore qu\u2019il ne sait plus trop ce que sont devenus ses parents. Et il flatte son patron dans l\u2019esp\u00e9rance d\u2019obtenir de lui la main de sa fille. C\u2019est une sc\u00e8ne d\u2019exposition, quoi !<br>&#8211; Oui, \u00e7a, j\u2019avais \u00e0 peu pr\u00e8s saisi. Mais les \u00e9l\u00e8ves ne risquent pas de me dire que c\u2019est de la paraphrase, non ? <br>&#8211; Pff\u2026 Ils ne connaissent pas le mot ! Et si tu ne leur apprends pas, comment veux-tu qu\u2019ils t\u2019accusent de quoi que ce soit ? <br>Et il ajoute, avec un air de donneur de le\u00e7ons : \u00ab La permanence de leur ignorance est le gage de notre pouvoir. \u00bb<br>J\u2019ai pas tout compris. Moi, les mots de plus de deux syllabes\u2026 Qui doit rester ignorant, en fin de compte ? Les profs ou les \u00e9l\u00e8ves ?<br>Boudi, comme disait ma grand-m\u00e8re, c\u2019est d\u2019un compliqu\u00e9, ce m\u00e9tier !<br>&#8211; Mais au d\u00e9but, insist\u00e9-je, quand il lui dit : \u00ab \u00ab H\u00e9 quoi, charmante Elise, vous devenez m\u00e9lancolique, apr\u00e8s les obligeantes assurances que vous avez eu la bont\u00e9 de me donner de votre foi ? \u00bb, qu\u2019est-ce que \u00e7a veut dire ? \u00bb<br>&#8211; Ben, qu\u2019elle lui a confirm\u00e9 qu\u2019elle l\u2019aimait aussi, non ? \u00c7a commence au milieu d\u2019une conversation, non ?<br>Et sans transition :<br>&#8211; Tu t\u2019appelles comment ?<br>&#8211; Jennifer, ai-je r\u00e9pondu. Jennifer Cagole.<br><br>Il y a eu alors comme un courant d\u2019air froid dans l\u2019atmosph\u00e8re br\u00fblante de ce d\u00e9but septembre \u2014 il fait chaud d\u00e9j\u00e0 en ce milieu de matin\u00e9e sur Marseille. Le vieil homme en noir assis, un livre \u00e0 la main, de l\u2019autre c\u00f4t\u00e9 de la grande table, a soulev\u00e9 une paupi\u00e8re d\u2019abord, la t\u00eate ensuite, mais avec un tel poids de m\u00e9pris qu\u2019il a d\u00e9plac\u00e9 une masse d\u2019air inou\u00efe. J\u2019ai eu un frisson d\u2019horreur en le regardant, sans m\u2019en expliquer la raison. Il me rappelait une angoisse enfouie \u2014 mais laquelle ?<br>Mon interlocuteur a lev\u00e9 lui aussi la t\u00eate, et il a esquiss\u00e9 un sourire qui ressemblait beaucoup \u00e0 une grimace, Il m\u2019a dit, en me montrant le vieillard qui nous fixait comme un \u00e9pervier observe deux musaraignes plus b\u00eates que les autres :<br>&#8211; Demande donc \u00e0 Loutrel. Loutrel sait, lui. Loutrel sait tout.<br>Et il est retomb\u00e9 dans son manuel, cherchant fr\u00e9n\u00e9tiquement un exercice pour \u00e9valuer les comp\u00e9tences de ses \u00e9l\u00e8ves, conform\u00e9ment aux consignes.<br><br>\u00ab Loutrel sait tout \u00bb\u2026 Je devais m\u2019apercevoir que c\u2019\u00e9tait un leitmotiv dans le lyc\u00e9e. Loutrel sait tout\u2026 Une rengaine \u00e0 la fois ironique et s\u00e9rieuse. Il devrait y avoir une figure de style pour dire cela. Mais les figures de style et moi, \u00e7a fait trois. Comme me l\u2019a fait remarquer une prof \u00e0 la fac, \u00ab dans les romans d\u2019Annie Ernaux et de Christine Angot, des figures de style, il n\u2019y en a pas. Une femme moderne qui \u00e9crit n\u2019a pas besoin des oripeaux de l\u2019ancienne rh\u00e9torique pour dire son v\u00e9cu. \u00bb Et de nous expliquer les beaut\u00e9s de l\u2019\u00ab \u00e9criture blanche \u00bb, comme la page du m\u00eame nom.<br>Je me rappelle m\u00eame que j\u2019avais cherch\u00e9 \u00ab oripeaux \u00bb, en douce, sur mon portable \u2014 un i-phone 8 que m\u2019a offert mon ch\u00e9ri. S\u00e9rie Red. Magnifique.<br>&#8211; Ils viennent de coucher ensemble, dit l\u2019abominable vieux, d\u2019une voix l\u00e9g\u00e8rement m\u00e9tallique. Juste avant le lever de rideau. Ils sont peut-\u00eatre encore au lit.<br>Sans sourire. Il avance cette \u00e9normit\u00e9 comme il aurait parl\u00e9 du beau temps. <br>Il me regarde avec une \u00e9trange fixit\u00e9, qui me g\u00eanerait presque si elle \u00e9tait le fait d\u2019un homme plus jeune. Quoique, avec ces vieux satyres, on ne sait jamais\u2026 J\u2019ai l\u2019impression d\u2019avoir un bouton au bout du nez. Une tare quelconque, soudainement apparue, \u00e0 mon insu. La juda\u00eft\u00e9 de ma grand-m\u00e8re, peut-\u00eatre. Telle ou telle pratique sexuelle ordinairement r\u00e9prouv\u00e9e et qui fait les beaux jours de mon Cyril \u00e0 moi. Ou mon amour des super McDo que je d\u00e9guste avec lui \u2014 Cyril, c\u2019est mon amoureux \u2014 quai de Rive-Neuve.<br>&#8211; Je ne peux pas\u2026<br>&#8211; Dire cela \u00e0 vos \u00e9l\u00e8ves ? (Tiens, il me vouvoie spontan\u00e9ment, quel snob !). Bien s\u00fbr que si ! Vous pensez que vos petits Cinqui\u00e8me croient toujours qu\u2019ils sont sortis d\u2019un chou ?<br>&#8211; Mais comment\u2026<br>&#8211; C\u2019est \u00e9crit, dit-il. \u00ab Je vous vois soupirer au milieu de ma joie ! Est-ce du regret de m\u2019avoir fait heureux ? \u00bb \u00ab Heureux \u00bb, hein ! \u00ab Faire heureux \u00bb ! Comme dans <em>Tartuffe<\/em> ! Quand ce digne repr\u00e9sentant de la Foi lance \u00e0 la femme de son bienfaiteur \u00ab Et je vais \u00eatre enfin, par votre seul arr\u00eat, Heureux si vous voulez, malheureux s\u2019il vous pla\u00eet \u00bb, de quoi croyez-vous qu\u2019il parle, sinon de son envie de coucher avec elle ?<br>Il cite le texte de m\u00e9moire. Je m\u2019en \u00e9tonne \u2014 une faute de plus \u00e0 mon passif !<br>&#8211; Tu\u2026 Vous connaissez Moli\u00e8re par c\u0153ur ?<br>&#8211; Pourquoi ? Pas vous ?<br>Ce \u00ab pas vous \u00bb est tomb\u00e9 comme un couperet de guillotine, et ma t\u00eate a roul\u00e9 dans le panier. Je me sens mis\u00e9rable. Non, \u00ab pas moi \u00bb ! Moi, je sors de fac, pas des \u00ab pr\u00e9pas \u00bb prestigieuses du lyc\u00e9e de la Commune \u2014 quelle \u00ab commune \u00bb, au fait ? <br>&#8211; D\u2019ailleurs, ajoute-t-il, en 2015, Ludovic Lagarde, \u00e0 Nancy, a tr\u00e8s intelligemment commenc\u00e9 la pi\u00e8ce ainsi. Val\u00e8re et Elise rajustaient leurs v\u00eatements apr\u00e8s une sc\u00e8ne que l\u2019on devinait, a posteriori, torride. Quand une pi\u00e8ce de th\u00e9\u00e2tre classique commence, elle a commenc\u00e9 en fait depuis lurette. Et nous assistons aux derni\u00e8res vingt-quatre heures. \u00c0 la derni\u00e8re journ\u00e9e, qui est toujours une folle journ\u00e9e. On n\u2019a pas attendu Beaumarchais pour le savoir.<br>Il me fait un cours ou quoi, ce connard ? Il se croit sup\u00e9rieur, peut-\u00eatre ? On est tous \u00e9gaux \u2014 moi aussi j\u2019ai des dipl\u00f4mes ! <br>Il me regarde sans gentillesse. Impossible de dire ce mot, \u00ab torride \u00bb, avec plus de froideur. Quant \u00e0 \u00ab folle journ\u00e9e \u00bb\u2026 Il a articul\u00e9 le mot avec des guillemets. La r\u00e9f\u00e9rence \u00e0 Beaumarchais devrait me dire quelque chose, apparemment. Mais quoi ? Beaumarchais, je sais qu\u2019il a exist\u00e9, et c\u2019est tout. <em>Dead white male <\/em>!<br>&#8211; Et il est impossible de dire autre chose, ajoute Loutrel en laissant son regard d\u00e9river vers mon voisin, qui a replong\u00e9 son nez dans son manuel. Dire autre chose est d\u2019une b\u00eatise crasse. Aucun prof de Lettres digne de ce nom n\u2019avancerait autre chose. C\u2019est le n\u0153ud initial. Quand une pi\u00e8ce classique commence, tout est d\u00e9j\u00e0 nou\u00e9, tout est jou\u00e9. Aucun suspense, sinon savoir comment \u00e7a se d\u00e9nouera, justement. Et retarder ce d\u00e9nouement pendant cinq actes.<br>Le cours est fini, il repart dans son livre \u2014 une S\u00e9rie noire, dans la couverture d\u2019origine, noire et jaune. <em>Sur un air de navaja<\/em>, d\u2019un certain Raymond Chandler. Inconnu au bataillon.<br>Je me hasarde pourtant.<br>&#8211; C\u2019est bien, votre polar ? demand\u00e9-je poliment.<br>Il rel\u00e8ve la t\u00eate, et me fixe de ses yeux clairs comme si j\u2019\u00e9tais un morceau de viande faisand\u00e9e.<br>&#8211; C\u2019est un classique, dit-il.<br>Et je sens bien qu\u2019il sous-entend que j\u2019ai une t\u00eate \u00e0 ne rien conna\u00eetre des classiques, de Moli\u00e8re \u00e0 Raymond Chandler. Mais je l\u2019emmerde, moi, ce Loutrel !<br><\/p>\n\n\n\n<p><br>  (1) J\u2019avais \u00e9crit \u00ab confi\u00e9 \u00bb \u2014 mais mon \u00e9ditrice m\u2019a fait remarquer que le participe pass\u00e9 conjugu\u00e9 avec l\u2019auxiliaire avoir s\u2019accordait en genre et en nombre avec le COD ant\u00e9pos\u00e9 \u2014 en l\u2019occurrence \u00ab que \u00bb, reprenant \u00ab classes de Cinqui\u00e8me \u00bb. F\u00e9minin pluriel ! Je ne saurais trop l\u2019en remercier, pour cette premi\u00e8re coquille corrig\u00e9e et pour toutes les autres : comme quoi on peut \u00eatre prof de fran\u00e7ais aujourd\u2019hui et avoir avec l\u2019orthographe et la grammaire un rapport distanci\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p>JP Brighelli, <em>Journal d&rsquo;une n\u00e9oprof<\/em>, chap. 1<\/p>\n\n\n\n<p><\/p>\n\n\n\n<figure class=\"wp-block-image size-large\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" width=\"1024\" height=\"513\" src=\"https:\/\/blog.causeur.fr\/bonnetdane\/wp-content\/uploads\/sites\/25\/2024\/09\/Capture-de\u0301cran-2024-09-06-a\u0300-21.45.29-1024x513.png\" alt=\"\" class=\"wp-image-5144\" srcset=\"https:\/\/blog.causeur.fr\/bonnetdane\/wp-content\/uploads\/sites\/25\/2024\/09\/Capture-de\u0301cran-2024-09-06-a\u0300-21.45.29-1024x513.png 1024w, https:\/\/blog.causeur.fr\/bonnetdane\/wp-content\/uploads\/sites\/25\/2024\/09\/Capture-de\u0301cran-2024-09-06-a\u0300-21.45.29-300x150.png 300w, https:\/\/blog.causeur.fr\/bonnetdane\/wp-content\/uploads\/sites\/25\/2024\/09\/Capture-de\u0301cran-2024-09-06-a\u0300-21.45.29-768x385.png 768w, https:\/\/blog.causeur.fr\/bonnetdane\/wp-content\/uploads\/sites\/25\/2024\/09\/Capture-de\u0301cran-2024-09-06-a\u0300-21.45.29-696x349.png 696w, https:\/\/blog.causeur.fr\/bonnetdane\/wp-content\/uploads\/sites\/25\/2024\/09\/Capture-de\u0301cran-2024-09-06-a\u0300-21.45.29-1068x535.png 1068w, https:\/\/blog.causeur.fr\/bonnetdane\/wp-content\/uploads\/sites\/25\/2024\/09\/Capture-de\u0301cran-2024-09-06-a\u0300-21.45.29-839x420.png 839w, https:\/\/blog.causeur.fr\/bonnetdane\/wp-content\/uploads\/sites\/25\/2024\/09\/Capture-de\u0301cran-2024-09-06-a\u0300-21.45.29.png 1370w\" sizes=\"auto, (max-width: 1024px) 100vw, 1024px\" \/><\/figure>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>L&rsquo;Avare, mise en sc\u00e8ne Ludovic Lagarde, Com\u00e9die de Reims, 2015 C&rsquo;est le tout premier chapitre d&rsquo;un roman \u00ab\u00a0p\u00e9dagogique\u00a0\u00bb \u00e9crit il y a quelques ann\u00e9es et que je viens d&rsquo;envoyer \u00e0 un \u00e9diteur \u2014 sans illusions particuli\u00e8res. \u00c0 vous de me dire. 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