{"id":5147,"date":"2024-09-22T13:56:35","date_gmt":"2024-09-22T11:56:35","guid":{"rendered":"https:\/\/blog.causeur.fr\/bonnetdane\/?p=5147"},"modified":"2024-09-22T13:56:36","modified_gmt":"2024-09-22T11:56:36","slug":"premier-chapitre-2","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/blog.causeur.fr\/bonnetdane\/premier-chapitre-2-5147","title":{"rendered":"Premier chapitre 2"},"content":{"rendered":"\n<p><em>D\u00e9but d&rsquo;un roman \u00e9crit il y a\u2026 quelques ann\u00e9es. Jamais envoy\u00e9. Son titre provisoire est <\/em>D\u00e9sh\u00e9rence<em>. Il porte sur les comptes juifs soigneusement gard\u00e9s par les banques depuis la derni\u00e8re guerre. De l&rsquo;argent qui ne travaille que pour les banques\u2026<\/em><br><\/p>\n\n\n\n<p><br>Jeudi 16 juillet 1942, six heures du matin \u2014 heure allemande.<br><br>\u00ab J\u2019ai embrass\u00e9 l\u2019aube d\u2019\u00e9t\u00e9 \u00bb, se r\u00e9cite Rachel en ouvrant les volets. \u00ab Dieu, qu\u2019il fait beau ! \u00bb<br>Elle a eu seize ans six mois auparavant, et elle a obtenu de ses parents, \u00e0 cette occasion, de quitter le solennel appartement du second pour emm\u00e9nager dans la chambre de bonne du sixi\u00e8me. Elle en a fait sa caverne, son refuge, son monde. Et ce matin, elle ne peut que se f\u00e9liciter de son choix. Le soleil vient de passer par-dessus les toits de Paris, et frappe la jeune fille d\u2019un rayon d\u00e9j\u00e0 chaud, caressant et complice.<br>Rachel se d\u00e9barbouille vite fait, brosse ses longs cheveux blond v\u00e9nitien, et s\u2019habille \u00e0 la h\u00e2te. Elle enfile la robe \u00e0 fleurs qu\u2019elle portait l\u2019avant-veille, pour le 14 juillet \u2013 m\u00eame si on ne f\u00eate gu\u00e8re la prise de la Bastille dans ce Paris \u00e0 l\u2019heure allemande, ses parents et quelques amis ont tenu \u00e0 s\u2019habiller, en priv\u00e9, \u00e0 la hauteur de l\u2019\u00e9v\u00e9nement. De surcro\u00eet, les Juifs n\u2019ont pas le droit de sortir apr\u00e8s huit heures du soir, et les rares soir\u00e9es qu\u2019organisent encore ses parents rassemblent les m\u00eames voisins proches, qui regagnent leurs domiciles en rasant les murs. Le couvre-feu ne facilite pas la vie mondaine\u2026<br>Sont venus aussi deux vieux clients de son p\u00e8re, qui habitent \u00e0 deux pas, rue Vieille-du-Temple. Un peu \u00e9berlu\u00e9s de se retrouver, le temps d\u2019une soir\u00e9e, dans un Paris isra\u00e9lite dont ils pr\u00e9f\u00e8rent ignorer l\u2019existence, m\u00eame s\u2019ils le c\u00f4toient journellement.<br>Rachel sourit toute seule en pensant aux toasts c\u00e9l\u00e9brant la victoire sur l\u2019obscurantisme et le despotisme : sous la prise de la Bastille \u2013 ils habitent \u00e0 deux pas de la place o\u00f9 se dresse aujourd\u2019hui la colonne qui c\u00e9l\u00e8bre l\u2019\u00e9v\u00e9nement \u2013 ses parents ne f\u00eataient-ils pas une autre lib\u00e9ration, tant esp\u00e9r\u00e9e ?<br>&#8211; Lulu ! appelle-t-elle.<br>Le king charles saute du lit et s\u2019\u00e9broue, secouant ses longues oreilles molles. Il sort de ses songes comme s\u2019il sortait de l\u2019eau. Mais tout bien r\u00e9fl\u00e9chi, il a plut\u00f4t envie de se balader, et il salue sa ma\u00eetresse d\u2019un jappement l\u00e9ger. C\u2019est un chien bien \u00e9lev\u00e9 qui ne se permettrait pas de r\u00e9veiller tout l\u2019immeuble \u00e0 une heure si matinale. M\u00eame si une rumeur semble monter de la rue, sans doute les premiers ouvriers partant vers les premiers m\u00e9tros\u2026<br>Et pour respecter le sommeil de cette tranquille maison bourgeoise, Rachel d\u00e9vale l\u2019escalier de service, un peu raide \u00e0 monter, mais si facile \u00e0 descendre.<br><br>Elle rejoint la rue Pav\u00e9e, traverse Saint-Antoine, et part vers les quais. Le petit chien marque vaillamment son territoire, en levant la cuisse aussi haut qu\u2019il le peut. Il s\u2019enhardit \u00e0 renifler la roue d\u2019un autobus, gar\u00e9 l\u00e0 de fa\u00e7on bien incongrue, pense Rachel. D\u2019autant qu\u2019il y en a une bonne vingtaine, \u00e9chelonn\u00e9s jusqu\u2019au m\u00e9tro Saint-Paul. Les chauffeurs sont au volant, immobiles, et il n\u2019y a pas de receveurs. C\u2019est bien \u00e9trange. Quatre hommes attendent dans une traction-avant noire \u2014 eux non plus ne bougent pas plus que des statues. Sur leurs visages de cire on voit clairement \u00e9crit le mot Police. Lulu, impavide, inonde consciencieusement la roue avant gauche du v\u00e9hicule. Rachel \u00e9touffe un fou-rire nerveux.<br>&#8211; Lulu ! crie-t-elle.<br>Elle gagne la Seine. Sur le quai des C\u00e9lestins, nonchalamment appuy\u00e9s au mur, trois jeunes miliciens du parti de Doriot fument tranquillement une cigarette, dont la lourde fum\u00e9e bleue peine \u00e0 monter dans le ciel. Ils seraient plut\u00f4t mignons, si on parvenait \u00e0 faire abstraction de la chemise bleue d\u2019uniforme et du brassard marqu\u00e9 au sigle du PPF, avec tout ce qu\u2019il \u00e9voque de d\u00e9mence pr\u00e9coce.<br>&#8211; Mate la petite youpine ! s\u2019exclame l\u2019un d\u2019eux. Eh, poup\u00e9e blonde, tu viens danser avec nous ?<br>Rachel hausse les \u00e9paules \u2014 pas trop fort quand m\u00eame, pour ne pas provoquer leur col\u00e8re ou leur ent\u00eatement. Petite youpine ? Il fait si beau qu\u2019elle n\u2019a pas mis le manteau l\u00e9ger sur lequel la bonne a cousu l\u2019\u00e9toile r\u00e9glementaire. Ses cheveux blond-roux, peut-\u00eatre, ou ses taches de rousseur ? \u00ab Un teint de porcelaine \u00bb, lui dit sa m\u00e8re dont les images sont toujours si sagement conventionnelles. Qu\u2019aurait dit Rimbaud ?<br>C\u2019est monsieur Rochambaud, leur professeur de Lettres de Seconde, qui leur a parl\u00e9 de Rimbaud. C\u2019\u00e9tait dr\u00f4le : il baissait la voix comme s\u2019il \u00e9changeait avec ses \u00e9l\u00e8ves un secret douloureux \u2014 ou douteux. Rimbaud est un peu trop maudit pour 1942, semble-t-il. N\u2019emp\u00eache que l\u2019homme aux semelles de vent, comme l\u2019appelle Rochambaud, \u00e9tait coiff\u00e9 comme un zazou \u2014 il leur a montr\u00e9 un dessin o\u00f9 il est assis \u00e0 c\u00f4t\u00e9 de Verlaine, \u2014 qui n\u2019est gu\u00e8re mieux en cour : c\u2019est son p\u00e8re qui a expliqu\u00e9 \u00e0 Rachel pourquoi\u2026<br><br>Rachel et Lulu traversent la premi\u00e8re partie du pont de Sully. Ils entrent dans le petit square \u00e0 gauche et descendent sur la berge de l\u2019\u00eele Saint-Louis. Lulu court comme un fou sur les pav\u00e9s in\u00e9gaux. Rachel manque se tordre le pied dans un trou inattendu. Et le pav\u00e9 suivant branle dangereusement.<br>Une p\u00e9niche vide remonte le fleuve \u00e0 toute allure, et Rachel se recule contre le mur pour \u00e9viter les vagues qui viennent mourir \u00e0 ses pieds.<br>L\u2019aube vire \u00e0 l\u2019aurore, le soleil inonde les quais. Rachel pense au po\u00e8me \u00e9tudi\u00e9 en allemand \u2014 son p\u00e8re, ex-Ukrainien d\u2019origine allemande, a tenu \u00e0 lui faire \u00e9tudier ce qui, pour lui, est rest\u00e9 \u00ab la langue de Goethe \u00bb \u2014 \u00ab et de Heine \u00bb, ajoute-t-il malicieusement. Des vers d\u2019Eduard M\u00f6ricke, \u00e9crits il y a trois-quarts de si\u00e8cle :<br><br>\u00ab O flaumenleichte Zeit der dunkeln Fr\u00fche!<br>Welch neue Welt bewegest du in mir?<br>Was ist&rsquo;s, da\u00df ich auf einmal nun in dir<br>Von sanfter Wollust meines Daseins gl\u00fche? \u00bb<br><br>Quelle est la suite, d\u00e9j\u00e0 ? \u00ab Einem Kristall gleicht meine Seele nun\u2026 \u00bb Et puis ?<br>Elle bute sur un pav\u00e9 in\u00e9gal, et, curieusement, le choc fait remonter le po\u00e8me. \u00ab Einem Kristall gleicht meine Seele nun, \/ Dennoch kein falscher Strahl des Lichts getroffen \u2026 \u00bb (1) C\u2019est cela ! Elle en jubilerait presque\u2026<br><br>Ils fl\u00e2nent ainsi pendant un bon quart d\u2019heure, et prennent encore le temps de musarder en remontant le boulevard Henri IV.<br>L\u00e0 aussi, il y a des autobus gar\u00e9s.<br><br>\u00ab C\u2019est tout de m\u00eame curieux \u00bb, pense Rachel. Elle remue la t\u00eate pour se d\u00e9barrasser de son \u00e9tonnement, et ses cheveux viennent lui manger le visage, s\u2019accrochant \u00e0 son petit nez mutin, \u00e0 ses cils, \u00e0 ses joues encore pleines \u2014 elle sort \u00e0 peine de l\u2019enfance, elle n\u2019a des formes que depuis un an \u00e0 peine. Au coin de Saint-Antoine, devant la Banque de France, d\u2019autres miliciens sont l\u00e0, immobiles, et la suivent des yeux avec gourmandise. C\u2019est pour le coup qu\u2019elle regrette de ne pas avoir mis de manteau. Cette robe la d\u00e9shabille un peu trop bien\u2026<br>Rue du Roi de Sicile, enfin.<br><br>Elle remonte directement au second. Elle ne craint pas de r\u00e9veiller ses parents : son p\u00e8re se l\u00e8ve toujours t\u00f4t, comme quand il allait travailler \u00e0 l\u2019h\u00f4pital\u2026 D\u00e9sormais, il re\u00e7oit les malades chez lui. En catimini, pour ainsi dire. Mais il a gard\u00e9 l\u2019essentiel de sa client\u00e8le, y compris nombre de non-Juifs. \u00ab Votre p\u00e8re, a lanc\u00e9 \u00e0 Rachel, l\u2019avant-veille, cet ancien malade devenu un ami de la famille, il a le chic\u2026 \u00bb C\u2019\u00e9tait un peu myst\u00e9rieux, mais tr\u00e8s \u00e9loquent. Et Rachel n\u2019est pas m\u00e9contente que son p\u00e8re \u00ab ait le chic \u00bb\u2026 Cela va bien avec son \u00e9l\u00e9gance vestimentaire, son air de ne pas y toucher, cet humour \u00e0 fleur de paupi\u00e8res, qui caresse plus qu\u2019il n\u2019\u00e9gratigne\u2026<br>Elle gratte \u00e0 la porte, et c\u2019est bien lui qui lui ouvre.  Il est d\u00e9j\u00e0 habill\u00e9, comme s\u2019il devait sortir. \u00ab Ta m\u00e8re dort encore \u00bb, lui souffle-t-il. \u00ab Tu n\u2019as pas d\u00e9jeun\u00e9 ? Viens, j\u2019ai fait du chocolat\u2026 \u00bb<br>Un luxe, en cette deuxi\u00e8me ann\u00e9e d\u2019Occupation. Mais Nathan Zylberstein a tant d\u2019anciens malades, de ces diab\u00e9tiques \u00e0 qui il a sauv\u00e9 la vie en leur appliquant, l\u2019un des premiers en France, le traitement \u00e0 l\u2019insuline d\u00e9couvert dans les ann\u00e9es vingt, \u2014 et qui lui vouent une reconnaissance \u00e9ternelle\u2026<br>Lulu r\u00e9clame, lui aussi. Rachel mouille du pain avec du lait, et le petit chien, qui n\u2019a pas un an, se jette sur sa gamelle avec une avidit\u00e9 qui fait plaisir \u00e0 voir.<br>C\u2019est au moment o\u00f9 Olga Zylberstein se l\u00e8ve \u00e0 son tour, envelopp\u00e9e frileusement dans l\u2019un de ces peignoirs profonds o\u00f9 elle s\u2019emmitoufle si volontiers, que des coups violents sont frapp\u00e9s \u00e0 la porte.<br>Nathan se fige. Il regarde sa femme \u2014 l\u2019un de ces regards qui en disent plus long que tous les discours. Puis il se l\u00e8ve, et va ouvrir \u00e0 deux hommes v\u00eatus de longs imperm\u00e9ables beiges, incongrus en ce jour d\u2019\u00e9t\u00e9.<br>&#8211; Pr\u00e9parez rapidement quelques affaires, a jet\u00e9 l\u2019un d\u2019eux. Nous vous emmenons\u2026<br>&#8211; Mais\u2026 o\u00f9 \u2026, a commenc\u00e9 Nathan.<br>&#8211; Aucune importance. Ah, pensez \u00e0 couper le gaz, vous pourriez ne pas revenir tout de suite\u2026<br>C\u2019est comme s\u2019il avait dit quelque chose de dr\u00f4le, parce que le second policier \u00e9clate de rire.<br>Un rire sans gaiet\u00e9 r\u00e9elle, pense Rachel.<br>&#8211; Rachel, lui dit sa m\u00e8re, mets ton manteau. Non, l\u2019autre, le marron. <br>&#8211; Mais Maman ! Il fait d\u00e9j\u00e0 chaud ! Je ne vais pas mettre un manteau d\u2019hiver !<br>&#8211; Fais ce que je te dis \u00bb, insiste Olga Zylberstein. Puis elle se tourne vers son mari : \u00ab Les Cosaques sont de retour\u2026 \u00bb<br>Sans r\u00e9pondre, Nathan serre longuement son \u00e9pouse contre lui. Et ce geste d\u2019amour, si inattendu entre ses parents, qui restent ordinairement soucieux de ne pas exhiber leurs sentiments, \u00e9pouvante Rachel bien plus que l\u2019attitude mi-narquoise mi-g\u00ean\u00e9e des policiers.<br><br>Une rumeur \u00e9trange monte de la rue, du quartier tout entier. Des policiers frappent \u00e0 toutes les portes. Et c\u2019est cela d\u2019abord que Rachel entend, ces coups qui r\u00e9sonnent partout, dans la cage d\u2019escalier, dans la rue, r\u00e9verb\u00e9r\u00e9s par els fa\u00e7ades proches, comme au th\u00e9\u00e2tre. Puis petit \u00e0 petit, d\u2019autres bruits arrivent jusqu\u2019\u00e0 elle. Des femmes hurlent, des enfants pleurent. Il y a de brusques \u00e9clats de voix, dont on ne per\u00e7oit pas le sens. Des ordres ou des protestations se m\u00e9langent\u2026<br>&#8211; Ah, le chien, non ! s\u2019exclame l\u2019un des deux policiers en voyant Rachel prendre Lulu dans ses bras. Laissez-le \u00e0 la concierge.<br>&#8211; Je ne laisse pas Lulu, d\u00e9cr\u00e8te Rachel. \u00c0 personne.<br>Le policier \u00e9clate de rire.<br>&#8211; Voyez-vous \u00e7a, mademoiselle n\u2019abandonne pas son chien\u2026<br>Il fronce les sourcils.<br>&#8211; Je peux aussi lui \u00e9craser la t\u00eate dans une porte, tout de suite, menace-t-il. Allez, vous le r\u00e9cup\u00e8rerez quand vous reviendrez.<br>\u00c7a aussi, \u00e7a doit \u00eatre dr\u00f4le, parce que le second type s\u2019esclaffe.<br>&#8211; Alors, c\u2019est compris ? Chez la concierge. Tout de suite. Pendant que vos parents font leur valise.<br>&#8211; Elle est pas juive, la concierge ? interroge le second flic.<br>&#8211; M\u2019\u00e9tonnerait ! C\u2019est elle qui a dress\u00e9 la liste des habitants de l\u2019immeuble. C\u2019est comme la bonne ! rajoute-t-il en d\u00e9signant la vieille Fran\u00e7oise qui se tient bien sage dans son coin. Tu sais comme ces youpins adorent se faire servir par des bons catholiques\u2026<br>Rachel regarde la bonne, dont les yeux fuient les siens. Elle hausse les \u00e9paules, et descend au rez-de-chauss\u00e9e.<br>En bas, elle frappe au carreau de la concierge, cette bonne madame Germain\u2026<br>&#8211; Bonjour, madame\u2026 Nous sommes apparemment oblig\u00e9s de partir\u2026 Je peux vous laisser Lulu ?<br>&#8211; Oui, oui, lance la gardienne sans grand enthousiasme. Mais si je dois garder tous les animaux de l\u2019immeuble\u2026<br>Elle prend n\u00e9anmoins Lulu dans ses bras potel\u00e9s, pendant que les Zylberstein, charg\u00e9s de deux grosses valises, passent la lourde porte d\u2019entr\u00e9e, ouverte en grand.<br>De tout son pass\u00e9, Rachel n\u2019a gard\u00e9 que l\u2019\u00e9dition des <em>Illuminations<\/em> et d\u2019<em>Une saison en enfer<\/em>, un vieux livre dat\u00e9 de 1892, \u00e0 couverture bleue-verte, pr\u00e9fac\u00e9 par Verlaine. L\u00e9on Vanier, libraire-\u00e9diteur. Un cadeau de son professeur de Fran\u00e7ais, en fin d\u2019ann\u00e9e. Gliss\u00e9 dans la poche de son lourd manteau d\u2019hiver, plus lourd encore du poids du livre.<br>Elle l\u2019a lu et relu durant les trois semaines pass\u00e9es \u00e0 Drancy, gare de triage du dernier voyage. Jusqu\u2019\u00e0 le savoir par c\u0153ur.<br><br>Ils furent pouss\u00e9s avec les autres dans un autobus. Les enfants s\u2019\u00e9crasaient contre les vitres, ravis : il faisait beau, ils avaient le sentiment de partir en excursion. Ils riaient.<br>Rachel se rongeait les sangs pour Lulu. Elle regarda ses parents. Ils avaient l\u2019air inquiet, mais quand leur regard croisa celui de la jeune fille, ils sourirent, comme si tout cela \u00e9tait une plaisanterie. Du coup, Rachel s\u2019inqui\u00e9ta davantage.<br>Elle gardait en t\u00eate la phrase de Rimbaud \u2014 \u00ab j\u2019ai embrass\u00e9 l\u2019aube d\u2019\u00e9t\u00e9 \u00bb \u2014 comme une ritournelle qui ne veut pas vous quitter. Elle avait beau essayer de penser \u00e0 autre chose, la phrase du po\u00e8te revenait, insistante, moqueuse.<br>Les enfants, dans l\u2019autobus, gazouillaient gaiement. Ils partaient en colonie de vacances. <br>Premi\u00e8re \u00e9tape, le V\u00e9lodrome d\u2019Hiver. Le V\u00e9l\u2019 d\u2019hiv\u2019, disent les enthousiastes de la \u00ab petite reine \u00bb. Mais en ces temps d\u2019Occupation, l\u2019\u00e9preuve f\u00e9tiche des Six jours est suspendue sine die. <br>Puis ce serait Drancy. <br>Puis la Pologne, o\u00f9 ils auraient tous l\u2019occasion d\u2019apprendre l\u2019allemand \u2014 trois mots au moins, inscrits en fer forg\u00e9 au-dessus du portail d\u2019entr\u00e9e : Arbeit macht frei. Le travail rend libre.<br>Mais tous n\u2019auraient pas l\u2019occasion de travailler.<br><br>Lulu se sent oppress\u00e9 dans les bras robustes de la concierge, qui le serre contre elle. Trop fort, apparemment. Le petit chien couine, se d\u00e9bat, elle le serre un peu plus fort, et alors, par r\u00e9flexe, il mord \u2014 oh, \u00e0 peine \u2014 la main qui le comprime.<br>&#8211; Salet\u00e9 de cl\u00e9bard ! s\u2019exclame la grosse dame.<br> Elle le jette \u00e0 terre, et Lulu, \u00e9pouvant\u00e9, s\u2019engouffre dans la porte coch\u00e8re qui est rest\u00e9e grande ouverte.<br>Il h\u00e9site, sid\u00e9r\u00e9. Tout \u00e9tait si calme, tout \u00e0 l\u2019heure ! Et maintenant, de chaque immeuble coulent des dizaines, des centaines de personnes, qui forment un gros ruisseau dans la rue du Roi-de-Sicile, canalis\u00e9 par des policiers en civil et en uniforme, et ces ruisseaux forment une vraie rivi\u00e8re, dans la rue Vieille-du-Temple, et un fleuve, sur Rivoli.<br>On pousse les gens, sans vraie violence, dans les bus qui attendent, et qui partent, d\u00e8s qu\u2019ils sont remplis, vers la Bastille.<br><br>Lulu, le nez au vent, cherche la trace de Rachel. Il gambade avec le noir troupeau vers Rivoli, court apr\u00e8s un autobus, puis un autre, s\u2019essouffle vite, et, un peu d\u00e9sorient\u00e9, redescend r\u00e9solument vers la Seine \u2014 peut-\u00eatre sa ma\u00eetresse y est-elle retourn\u00e9e.<\/p>\n\n\n\n<p><\/p>\n\n\n\n<p>(1) Le po\u00e8me d&rsquo;Eduard M\u00f6ricke a \u00e9t\u00e9 \u00e9crit en 1867. Les vers cit\u00e9s ici disent\u00a0: \u00ab\u00a0\u00d4 heure de l\u2019aube encore obscure, l\u00e9g\u00e8re comme un duvet \/ Quel monde nouveau \u00e9veilles-tu en moi\u00a0? \/ Que se passe-t-il, pour qu\u2019en toi \/ La douce all\u00e9gresse de ma vie me consume\u00a0? \/ Soudain, mon \u00e2me est un cristal \/ Que nulle fausse lumi\u00e8re n\u2019a effleur\u00e9\u2026\u00a0\u00bb<br><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>D\u00e9but d&rsquo;un roman \u00e9crit il y a\u2026 quelques ann\u00e9es. Jamais envoy\u00e9. Son titre provisoire est D\u00e9sh\u00e9rence. Il porte sur les comptes juifs soigneusement gard\u00e9s par les banques depuis la derni\u00e8re guerre. De l&rsquo;argent qui ne travaille que pour les banques\u2026 Jeudi 16 juillet 1942, six heures du matin \u2014 heure allemande. \u00ab J\u2019ai embrass\u00e9 l\u2019aube [&hellip;]<\/p>\n","protected":false},"author":6,"featured_media":5161,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"categories":[1],"tags":[3974,3969,3950,3971],"class_list":{"0":"post-5147","1":"post","2":"type-post","3":"status-publish","4":"format-standard","5":"has-post-thumbnail","7":"category-non-classe","8":"tag-16-juillet-1942","9":"tag-desherence","10":"tag-premier-chapitre","11":"tag-rafle-du-vel-dhiv-2"},"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/blog.causeur.fr\/bonnetdane\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/5147","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/blog.causeur.fr\/bonnetdane\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/blog.causeur.fr\/bonnetdane\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/blog.causeur.fr\/bonnetdane\/wp-json\/wp\/v2\/users\/6"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/blog.causeur.fr\/bonnetdane\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=5147"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/blog.causeur.fr\/bonnetdane\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/5147\/revisions"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/blog.causeur.fr\/bonnetdane\/wp-json\/wp\/v2\/media\/5161"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/blog.causeur.fr\/bonnetdane\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=5147"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/blog.causeur.fr\/bonnetdane\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=5147"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/blog.causeur.fr\/bonnetdane\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=5147"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}