{"id":5162,"date":"2024-10-05T10:41:13","date_gmt":"2024-10-05T08:41:13","guid":{"rendered":"https:\/\/blog.causeur.fr\/bonnetdane\/?p=5162"},"modified":"2024-10-06T13:27:51","modified_gmt":"2024-10-06T11:27:51","slug":"premier-chapitre-3","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/blog.causeur.fr\/bonnetdane\/premier-chapitre-3-5162","title":{"rendered":"Premier chapitre 3"},"content":{"rendered":"\n<p>Augustus Egg (1816-1863) <em>The Travelling Companions<\/em>, 1862<\/p>\n\n\n\n<p><\/p>\n\n\n\n<p><em>Ce qui suit est le premier chapitre d&rsquo;un roman intitul\u00e9, pour le moment, Le train de 12h37. Un roman tr\u00e8s noir dont l&rsquo;h\u00e9ro\u00efne est une sp\u00e9cialiste de la bibliophilie de luxe et de l&rsquo;assassinat tarif\u00e9. \u00c0 vous de me dire si j&rsquo;envoie \u00e7a \u00e0 un \u00e9diteur \u2014 mais \u00e0 qui ?<\/em><br><br>\u00ab Pardon \u00bb, dis-je en retirant mon pied. Elle secoue sa jolie t\u00eate pour me signifier que non, ce n\u2019est rien, ces carr\u00e9s emp\u00eachent les voyageurs de prendre leurs aises. Je changerais bien de place, mais le TGV est vraiment bond\u00e9, en ce tout premier jour de vacances d\u2019\u00e9t\u00e9. Un seul arr\u00eat \u2014 \u00e0 Avignon \u2014 de Paris \u00e0 Marseille : il nous faudra cohabiter au mieux. Sur ma droite, une dame entre deux \u00e2ges, mais en qu\u00eate inconsciente de son premier cancer, cherche dans son sac un album \u00e0 colorier pour occuper l\u2019affreux gamin assis en face d\u2019elle, qui a d\u00e9j\u00e0 demand\u00e9 deux fois quand on arrivera alors qu\u2019on n\u2019a pas d\u00e9pass\u00e9 Maisons-Alfort. Il est inconcevable qu\u2019on n\u2019ait pas la droit de tuer les enfants quand on devine en eux l\u2019adulte qu\u2019ils deviendront. <br>La grosse dame sent le shampooing mal rinc\u00e9 et la sueur de rousse. Mon \u00e9paule touche parfois la sienne. Les trois heures \u00e0 venir ne seront pas dr\u00f4les. Au moins, je suis c\u00f4t\u00e9 fen\u00eatre, je regarderai passer les vaches.<br><br>Nous avons franchi le long tunnel qui marque la fin de la proche banlieue. Au-del\u00e0,  le train roule au milieu d\u2019une for\u00eat dense : on passe, le temps du tunnel, d\u2019un b\u00e2ti continu \u00e0 un paysage champ\u00eatre de bois et de taillis. J\u2019ai pris cette ligne des dizaines de fois, je n\u2019ai jamais vu, de l\u2019autre c\u00f4t\u00e9 du l\u00e9ger grillage qui prot\u00e8ge les voies, passer un quelconque animal. <br>Je regarde la jeune fille en vis-\u00e0-vis. Elle garde la bouche \u00e0 demi-ouverte, comme si elle avait \u00e9t\u00e9 model\u00e9e \u00e0 jamais par une bite longuement suc\u00e9e. \u00ab Sans doute a-t-elle l\u2019anus dans le m\u00eame \u00e9tat \u00bb, pens\u00e9-je. C\u2019est une de ces cr\u00e9atures jolies et molles, mignonnes \u00e0 vingt-cinq ans (peut-\u00eatre a-t-elle un peu moins), qui s\u2019affaissent \u00e0 partir de trente. Sa fesse, pens\u00e9-je \u2014 ah ah. Je suis d\u2019excellente humeur. <br><br>J\u2019ouvre le livre choisi pour le trajet, <em>S\u00e9vices<\/em>, l&rsquo;ultime roman de Ted Lewis \u2014 il est mort deux ans plus tard, noy\u00e9 dans son dernier whisky. Je regarde le titre anglais originel : GBH, grievous bodily harm. Ted Lewis fait rarement dans la dentelle. C\u2019est l\u2019Angleterre noire, celle des photos de Don McCullin vues il y a deux ans \u00e0 Arles, pendant les Rencontres photographiques \u2014 \u00e0 l\u2019\u00e9glise Sainte-Anne, mais qui s\u2019en soucie ? J\u2019avais \u00e0 faire \u00e0 Arles\u2026 J\u2019en ai profit\u00e9, apr\u00e8s, pour visiter les expos. Donc, Ted Lewis, m\u00eames pav\u00e9s luisants du c\u0153ur industriel en d\u00e9clin, scotch au breakfast, chemises au col douteux, cr\u00e9atures d\u00e9licieusement molles et victimes. Et une certaine propension \u00e0 la violence.<br>\u00ab S\u00e9vices est un roman aussi direct que bouleversant. La force de la premi\u00e8re sc\u00e8ne, dans laquelle un groupe de truands, conduits par un chef psychopathe, torture \u00e0 mort un autre truand\u2026 \u00bb Ainsi Robin Cook, qui a pr\u00e9fac\u00e9 le livre, commence-t-il. All\u00e9chant. Mais au lieu de lire la suite, j\u2019ai lev\u00e9 les yeux. La fille en face cherche une position commode pour dormir. Elle a toujours la bouche entreb\u00e2ill\u00e9e. De jolies dents, bien blanches, avec deux fortes palettes en haut qui doivent scalper en souplesse le chauve \u00e0 col roul\u00e9 des messieurs qui s\u2019y enfournent. Elle rouvre les yeux, des yeux tr\u00e8s connement bleus, elle voit que je la regarde vaguement, elle sourit. \u00ab Elle doit aimer les coups \u00bb, pens\u00e9-je en lui renvoyant son sourire. J\u2019aurais bien aim\u00e9 que ses yeux soient d\u00e9licatement gris, de cette nuance toujours proche des larmes qui m\u2019\u00e9meut tellement quand je regarde les films de Michelle Pfeiffer. Comme quoi, un peu de conjonctivite chronique, et votre carri\u00e8re est lanc\u00e9e. Mais ils sont bleus, le bleu le plus usuel. Et ils expriment un vide intersid\u00e9ral. Tant pis. Ils doivent pleurer quand m\u00eame.<br>Elle porte un chemisier g\u00e9n\u00e9reusement fendu jusqu\u2019au soutif. Elle fait de son mieux pour \u00eatre nulle et vulgaire, et elle y r\u00e9ussit tr\u00e8s bien. <br>Bon, d\u00e9cid\u00e9ment, elle ne dormira pas. Elle fouille dans son sac pos\u00e9 par terre et en ram\u00e8ne le dernier num\u00e9ro de Closer. Bien s\u00fbr ! Starlettes et reality TV. Elle en r\u00eave certainement. S\u2019exhiber sur petit \u00e9cran, expliquer comment elle en est rest\u00e9e au stade anal, et que son copain aime \u00e7a lui aussi\u2026 Qu\u2019une fois par mois ils vont aux Chandelles, o\u00f9 elle se tape tout ce qui passe \u00e0 sa port\u00e9e pendant que son jules regarde, int\u00e9ress\u00e9 \u2014 mais elle n\u2019ira pas jusqu\u2019au mot candaulisme, on n\u2019apprend malheureusement pas \u00e7a, \u00e0 l\u2019\u00e9cole. \u00c7a ne fait pas partie de son vocabulaire. Putain, mais qui a d\u00e9livr\u00e9 \u00e0 ses parents le permis de copuler pour faire \u00e7a ? Et les profs qui l\u2019ont laiss\u00e9e dans cet \u00e9tat ! Pendez-les tous ! Ah, qu\u2019ils aient une seule t\u00eate, et que je puisse la couper !<br>Je crois que j\u2019ai h\u00e9rit\u00e9 du Complexe de Caligula.<br><br>J\u2019ai eu en main une \u00e9dition sympathique du <em>Roi Candaule<\/em> de Gautier, illustr\u00e9e par Dem\u00e9trios Galanis. 1927, je crois. Mais \u00e7a ne vaut pas l\u2019\u00e9dition de 1893, illustr\u00e9e par Paul Avril, pr\u00e9face d\u2019Anatole France, ce vieux cochon. C\u2019\u00e9tait au tout d\u00e9but de ma carri\u00e8re, je me faisais les dents sur des curiosa \u00e0 200 ou 300 euros, j\u2019ai \u00e9puis\u00e9 cette ann\u00e9e-l\u00e0 presque tout Avril, un petit bonhomme rondouillard qui a pass\u00e9 sa vie \u00e0 illustrer des livres obsc\u00e8nes. Petite qu\u00e9quette et grand talent.<br>J\u2019ai grandi, depuis. En cinq ans, on peut changer d\u2019\u00e9chelle. Avril a illustr\u00e9 les sonnets de l\u2019Ar\u00e9tin, c\u2019est frais, c\u2019est plein de bites, mais le merle blanc, le livre introuvable, le livre qui n\u2019existe pas, les Sonnets illustr\u00e9s de premi\u00e8re main par Marcantonio Raimondi recopiant les dessins de Giulo Romano, sous le titre <em>I Modi<\/em>, je l\u2019ai eu en main, extorqu\u00e9 \u00e0 un pieux \u00e9v\u00eaque de la Curie romaine sur lequel j\u2019ai exerc\u00e9 un tr\u00e8s vilain chantage, apr\u00e8s l\u2019avoir photographi\u00e9 en ma compagnie. Flash\u00e9 pleine face pendant qu\u2019il me besognait en levrette \u2014 et par la porte \u00e9troite, encore. Et je l\u2019ai revendu 400 000 euros. Je pense \u00e0 vous, mes s\u0153urs, qui vous faites enculer gratuitement\u2026<br>\u00c0 bien y penser, je ne suis la s\u0153ur de personne. Ni la fille de personne. Je suis mon ouvrage, comme dit l\u2019autre\u2026<br>Ah, l\u2019Ar\u00e9tin ! Et l\u2019Eglise qui avait fait courir le bruit qu\u2019elle avait enti\u00e8rement d\u00e9truit cette \u00e9dition de 1524\u2026 Jamais faire confiance \u00e0 un cur\u00e9 \u2014 ni \u00e0 un pape. Les originaux de Romano, soi-disant d\u00e9truits, je suis s\u00fbre qu\u2019ils sont conserv\u00e9s dans les recoins secrets de la biblioth\u00e8que vaticane. Bon sang ! Je coucherais avec la Curie tout enti\u00e8re pour avoir l\u2019opportunit\u00e9 d\u2019y passer une nuit !<br>Si ma semaine se termine bien, j\u2019aurai gagn\u00e9 au moins 20 000 \u20ac avec des livres. C\u2019est coquet, ce n\u2019est pas un record.<br>Et puis il y a le reste\u2026 Si ma semaine se termine bien, j\u2019aurai gagn\u00e9 100 000 euros avec le reste. De quoi me mettre au vert pendant deux mois \u2014 bien m\u00e9rit\u00e9s.<br><br>La gourde a feuillet\u00e9 son magazine sans grande conviction. \u00c7a a occup\u00e9 dix mortelles minutes de sa vie de parasite.<br>Et \u00e7a n\u2019a pas rat\u00e9. Elle a vu que je la regardais avec haine, elle s\u2019est m\u00e9prise sur l\u2019intention et m\u2019a souri gauchement. Les chats aussi sont comme \u00e7a : l\u00e2chez-en un dans un salon rempli de monde, il ira tout naturellement se pelotonner sur les genoux de la seule personne qui ne supporte pas les f\u00e9lins.<br>&#8211; Fait chaud, hein\u2026 Y pas vraiment la clim, non ?<br>Ainsi parle l\u2019Intelligence \u00e0 son paroxysme. <br>J\u2019ai compris le message subliminal.<br>&#8211; Venez, on va se rafra\u00eechir au bar.<br>Elle ne dit pas non, mais elle feint d\u2019h\u00e9siter cinq secondes \u2014 le temps maximal laiss\u00e9 \u00e0 la d\u00e9cence. \u00ab Pardon \u00bb, dis-je \u00e0 la grosse dame qui sortait les in\u00e9vitables sandwiches jambon-Nutella pour nourrir le monstre, pendant que la bimbo bouscule l\u00e9g\u00e8rement le gamin en se faufilant.<br>Pense-t-elle que je la drague ? Elle a pourtant l\u2019air h\u00e9t\u00e9ro \u00e0 ne plus en pouvoir \u2014 pauvres hommes oblig\u00e9s de se taper \u00e7a !<br><br>Je la pr\u00e9c\u00e8de jusqu\u2019\u00e0 la voiture-bar, sans me retourner, sachant bien qu\u2019elle suit docilement. \u00ab Docile \u00bb lui serait un joli nom, et je l\u2019appellerai comme \u00e7a \u2014 rien \u00e0 foutre qu\u2019elle se pr\u00e9nomme Jennifer ou Chlo\u00e9. Arriv\u00e9es devant le serveur, je l\u2019interroge du regard. \u00ab Oui, une San Pellegrino lui ira tr\u00e8s bien \u00bb. Moi aussi. Nous d\u00e9daignons l\u2019un et l\u2019autre le gobelet plastique, et je l\u2019invite \u00e0 trinquer, bouteille contre bouteille, plastique contre plastique. Le geste ne l\u2019\u00e9tonne pas, elle a d\u00fb faire \u00e7a avec une tripot\u00e9e de mecs. C\u2019est une fille \u00e0 s\u2019envoyer des bi\u00e8res, avant d\u2019aller en bo\u00eete, et puis \u00e0 g\u00e9mir parce qu\u2019elle a envie de faire pipi.<br><br>Docile descend \u00e0 Marseille pour un job d\u2019\u00e9t\u00e9, me dit-elle. Elle a fait une \u00e9cole h\u00f4teli\u00e8re, ils l\u2019ont recrut\u00e9e \u00e0 l\u2019essai pour trois mois \u00e0 l\u2019InterContinental qui domine le port \u2014 l\u2019ancien H\u00f4tel-Dieu. Femme de chambre. \u00ab Pas peur de rencontrer DSK en petite tenue ? \u00bb plaisant\u00e9-je. Curieusement, l\u2019allusion lui parle. \u00ab Il doit avoir de la thune \u00bb, dit-elle. \u00c7a va, j\u2019ai compris comment elle arrondira son salaire. Elle a bien raison. Faut savoir se d\u00e9fendre. \u00d4 vous mes s\u0153urs qui vous faites sodomiser gratuitement, prenez-en de la graine !<br><br>En attendant, c\u2019est vrai qu\u2019il fait chaud. Le bar est d\u2019ailleurs d\u00e9j\u00e0 bond\u00e9. Nous nous sommes faufil\u00e9es de notre mieux pour nous accouder. Elle me raconte son stage pr\u00e9c\u00e9dent, c\u2019\u00e9tait dans un joli h\u00f4tel de province, le genre o\u00f9 l\u2019on am\u00e8ne sa ma\u00eetresse pour les week-ends, pendant que l\u2019\u00e9pouse est en cure de jouvence et se tape le masseur. Elle a tenu un journal, me dit-elle, o\u00f9 elle r\u00e9pertoriait les draps envoy\u00e9s \u00e0 la buanderie, et o\u00f9 elle imaginait les sc\u00e8nes qu\u2019ils avaient v\u00e9cues. \u00ab La plupart du temps, ce n\u2019est pas trop difficile. Les taches sont \u00e9loquentes \u00bb. Ah oui ? Je lui demande de me raconter, ce qu\u2019elle fait avec un plaisir \u00e9vident. Elle a peut-\u00eatre plus de profondeur que je ne l\u2019ai pens\u00e9 a priori, l\u2019id\u00e9e de faire la cartographie sur draps de la d\u00e9bauche bourgeoise n\u2019est pas idiote. \u00ab Il y avait un couple qui venait chaque week-end, et la fille, c\u2019\u00e9tait une femme-fontaine, jamais vu des draps aussi tremp\u00e9s. \u00bb Elle a la po\u00e9sie chevill\u00e9e au corps. \u00ab Pas vous ? \u00bb demand\u00e9-je en souriant. \u00ab Pas \u00e0 ce point \u00bb, rigole-t-elle. <br>Elle me pr\u00e9c\u00e8de dans le trajet-retour jusqu\u2019\u00e0 notre wagon. Elle porte une petite jupe en stretch qui lui moule les fesses, qu\u2019elle a fermes et rondes. Comme elle a marqu\u00e9 le pas avant que la porte automatique ne s\u2019ouvre, je les lui ai caress\u00e9es. Elle a eu un petit rire de gorge. Cr\u00e9tine ! Double cr\u00e9tine ! Une nouvelle bouff\u00e9e de haine me prend soudain \u2014 bien oblig\u00e9 de la juguler. Elle ne perd rien pour attendre.<br><br>Bien s\u00fbr, le gosse s\u2019est endormi, gav\u00e9, les l\u00e8vres souill\u00e9es de chocolat et d\u2019huile de palme, et elle l\u2019enjambe d\u00e9licatement pour ne pas le r\u00e9veiller. Jolies cuisses et jolis genoux. Elle fera carri\u00e8re rapidement.<br>Elle ne commente pas mon geste dans le couloir, et m\u2019interroge sur Marseille, qu\u2019elle conna\u00eet mal \u2014 elle y est juste pass\u00e9e le mois dernier pour l\u2019entretien, elle a \u00e9t\u00e9 \u00e9tonn\u00e9e d\u2019\u00eatre embauch\u00e9e aussi facilement. Non, le chef du personnel est une cheffe. Le genre p\u00e8te-sec. Oui, l\u2019id\u00e9e qu\u2019elle soit lesbienne lui est imm\u00e9diatement venue \u2014 \u00ab c\u2019\u00e9tait \u00e9crit dans son chignon, si tu vois ce que je veux dire \u00bb : mon geste furtif l\u2019a convaincue de passer au \u00ab tu \u00bb, cette conne qui n\u2019a jamais gard\u00e9 mes cochons. Non, l\u2019id\u00e9e ne la d\u00e9range pas. Elle pr\u00e9f\u00e8re les gar\u00e7ons, en g\u00e9n\u00e9ral, mais sa plus grande histoire d\u2019amour, elle l\u2019a eue avec une fille, \u00e0 l\u2019\u00e9cole \u2014 \u00ab au lyc\u00e9e Belliard, c\u2019est dans le XVIIIe. \u00bb Elle y a pass\u00e9 un Bac pro, puis elle a continu\u00e9, \u00e7a lui plaisait, oui, plus l\u2019h\u00f4tellerie que la restauration, mais elle peut assurer des extras, elle n\u2019est pas du genre \u00e0 renverser les plateaux sur les clients. \u00ab Alors, cette grande passion ? \u00bb \u00ab C\u2019\u00e9tait magique \u00bb, me dit-elle. Je n\u2019insiste pas. Oui, les autres \u00e9taient au courant. Du coup, toutes les lesbiennes du bahut la dragouillaient. \u00ab Le week-end, quand elle rentrait chez ses parents en grande banlieue, je me tapais des mecs pour me rassurer, me persuader que j\u2019\u00e9tais rest\u00e9e h\u00e9t\u00e9ro dans ma t\u00eate \u00bb. \u00ab Et c\u2019\u00e9tait vrai ? \u00bb \u00ab C\u2019\u00e9tait d\u00e9cevant chaque fois. Les mecs ne savent pas faire. Et ils ne pensent qu\u2019\u00e0 eux. Et puis, ils se croient bien dot\u00e9s par la nature, mais une chipolata, \u00e7a ne vaut pas une main, n\u2019est-ce pas\u2026 \u00bb Ah, po\u00e9sie, quand tu nous tiens !<br>M\u2019a-t-elle racont\u00e9 \u00e7a pour m\u2019\u00e9moustiller ? Me faire savoir qu\u2019elle sait l\u00e9cher et b\u00eacher une chatte ? C\u2019est bien possible : elle a une sorte de perversion de surface qui est assez plaisante \u00e0 flairer.<br><br>Elle a repris <em>Closer<\/em>. \u00ab C\u2019est incroyable \u00bb, me dit-elle. Et de m\u2019expliquer que \u00ab Jean-Michel \u00bb a quitt\u00e9 l\u2019\u00e9mission sur un coup de t\u00eate. Je ne sais pas du tout de quoi elle me parle, mais je m\u2019\u00e9tonne moi aussi. Apr\u00e8s tout, pour s\u00e9duire, il faut savoir se mettre \u00e0 l\u2019unisson de la b\u00eatise de l\u2019autre. Miser sur sa b\u00eatise, pas sur son intelligence. On est moins d\u00e9\u00e7u, et \u00e7a va plus vite.<br><br>La grosse dame \u00e0 c\u00f4t\u00e9 s\u2019est endormie elle aussi. Elle ne ronfle pas tout \u00e0 fait, mais elle a une respiration lourde qui pr\u00e9sage mal de son haleine. Et des perles de sueur dans l\u2019ombre de sa moustache. Elle est la jeune grand-m\u00e8re du polisson d\u2019en face, probablement. Elle a r\u00e9cup\u00e9r\u00e9 le marmot pour le mois. Charg\u00e9e de le noyer sur une plage marseillaise, puis de pousser des cris quand les ma\u00eetres-nageurs auront ramen\u00e9 au rivage le corps sans vie du garnement.  <br>Il y a dans tout le wagon, d\u2019ailleurs, une rumeur de vacances qui me fait gerber. Ces anticipations de bonheurs standardis\u00e9s \u2014 la plage, les sorties tard le soir, les bi\u00e8res dans les bars du Quai de Rive-Neuve, danser au Trolleybus et les exp\u00e9riences sans lendemain \u2014 ont quelque chose de d\u00e9primant. Dans un mois, ou deux pour les plus jeunes, ils remonteront \u00e0 Paris bronz\u00e9s, pleins d\u2019histoires d\u2019une banalit\u00e9 \u00e0 pleurer et de quelques virus \u00e0 cr\u00eates de coq. Tuez-les tous !<br><br>J\u2019ai r\u00e9vis\u00e9 mon pr\u00e9jug\u00e9 de d\u00e9part sur Docile. Certes, elle regarde TF1 et elle lit Closer, mais elle a quelque chose d\u2019animal en elle qui n\u2019est pas inint\u00e9ressant. D\u00e9cid\u00e9e \u00e0 survivre. \u00ab Me marier ? Je n\u2019y pense pas, il y a mieux \u00e0 faire. \u00bb Et soudain elle a cette r\u00e9flexion lumineuse : \u00ab Pour avoir des gamins comme la petite peste \u00e0 c\u00f4t\u00e9 de moi ? Merci bien ! \u00bb Mais elle n\u2019est pas mal, cette petite ! <br>Puis sans transition : \u00ab Un monsieur d\u2019un certain \u00e2ge m\u2019a confi\u00e9 un jour que les enfants ne sont int\u00e9ressants que lorsqu\u2019ils sont chatons. Et comme \u00e7a, ils sont plus faciles \u00e0 noyer. \u00bb Elle sourit \u00e0 peine de sa vanne. \u00c7a ne doit pas en \u00eatre une. Y a pas \u00e0 dire, elle a des qualit\u00e9s.<br><br>Alors je la fais parler de son enfance \u2014 mais il n\u2019y a rien d\u2019int\u00e9ressant \u00e0 en tirer. Fille unique, parents divorc\u00e9s, une tripot\u00e9e de beaux-p\u00e8res plus ou moins aguich\u00e9s par la gamine, qui la mataient quand elle prenait sa douche. L\u2019un d\u2019eux a m\u00eame essay\u00e9 de passer \u00e0 l\u2019acte, elle lui a tordu les couilles et l\u2019a rendu inop\u00e9rant pour plusieurs jours. Proverbe : un coup sur les roubignoles emp\u00eache de passer \u00e0 la casserole ! \u00ab Et votre m\u00e8re ? \u00bb \u00ab Oh, elle, se faire sauter, elle ne voyait pas plus loin. \u00bb Elle habitait le XVIIIe, rue du Poteau \u2014 \u00ab oui, je connais le march\u00e9 ! \u00bb, le lyc\u00e9e Belliard n\u2019\u00e9tait pas tr\u00e8s loin, sa vocation lui est venue pour raisons g\u00e9ographiques en quelque sorte. Elle s\u2019y est tr\u00e8s vite trouv\u00e9 un copain \u2014 \u00ab pour \u00eatre tranquille, pr\u00e9cise-t-elle, on sait que vous \u00eates avec Pierre ou Paul, vous n\u2019\u00eates donc plus sur le march\u00e9. \u00bb Mais elle pr\u00e9f\u00e8re les filles, finalement. Alors de temps en temps elle descend le samedi dans l\u2019un ou l\u2019autre des bars lesbiens du Marais. \u00ab Comment feras-tu \u00e0 Marseille ? \u00bb \u00ab Bah, c\u2019est le genre d\u2019information que l\u2019on a assez vite\u2026 \u00bb<br>Ce que je fais dans la vie ? Je vends des \u00e9ditions rares \u00e0 de riches amateurs. Qu\u2019un livre puisse co\u00fbter 20 ou 30 000 euros la sid\u00e8re \u2014 \u00ab et parfois beaucoup plus \u00bb, lui dis-je. \u00ab Alors, Marseille, tu y habites ? \u00bb \u00ab Non \u2014 l\u00e0, je descends voir un client potentiel. \u00bb \u00ab Tu me montres ? \u00bb demande-t-elle. Ma foi, oui, je veux bien \u2014 et de la mallette que j\u2019ai rang\u00e9e juste au-dessus de ma t\u00eate, j\u2019extrais un livre sous cellophane, le Marsiho d\u2019Andr\u00e9 Suar\u00e8s, \u00e9dition de 1931, gravures sur bois de Louis Jou, sur v\u00e9lin d\u2019Arches. D\u00e9dicac\u00e9 \u00e0 Paul Val\u00e9ry. Inutile de lui expliquer que dans le second compartiment de la mallette, il y a un Beretta 9mm, avec compensateur pour r\u00e9duire le rel\u00e8vement de l\u2019arme quand on tire. Deux chargeurs de rechange. Et pas mal de fric.<br>\u00ab Et \u00e7a vaut cher ? \u00bb demande-t-elle. \u00ab Dans les 3000 \u20ac, par l\u00e0 \u2014 mais la d\u00e9dicace augmente le prix. 5 000 euros, sans doute. C\u2019est ce que je vais en demander \u2014 enfin, \u00e7a d\u00e9pendra de la t\u00eate de l\u2019acheteur, et de sa limite. \u00bb \u00ab 5000 euros, c\u2019est ce que tu vas gagner l\u00e0-dessus ? \u00bb s\u2019\u00e9tonne-t-elle. \u00ab Non, sur ce coup je suis juste l\u2019interm\u00e9diaire. Je toucherai 30%, par l\u00e0. Il y a \u00e0 Marseille plusieurs amateurs qui collectionnent tout ce qui parle de leur ville \u2014 et c\u2019est d\u2019ailleurs le cas dans toutes les villes. Ce sera assez facile de les mettre en concurrence, c\u2019est une \u00e9dition rare, un peu plus de 300 exemplaires num\u00e9rot\u00e9s, pars de l\u2019id\u00e9e qu\u2019un bon nombre se sont perdus parce que Suar\u00e8s \u00e9tait juif et que ses \u0153uvres ont \u00e9t\u00e9 mises sur la liste Otto \u2014 c\u2019est la liste des ouvrages interdits par l\u2019Occupant en 1940, du nom de l\u2019ambassadeur d\u2019Allemagne \u00e0 Paris \u00bb, lui expliqu\u00e9-je en voyant l\u2019incompr\u00e9hension peinte sur son visage. <br>Je parlerais chinois, ce serait pareil. \u00ab Les livres ont \u00e9t\u00e9 saisis et pilonn\u00e9s \u2014 d\u00e9truits, si tu pr\u00e9f\u00e8res, dis-je, en lisant l\u2019incompr\u00e9hension dans son \u0153il. D\u2019o\u00f9 la raret\u00e9 \u2014 et ce qui est rare\u2026 \u00bb \u00ab est cher \u00bb, ach\u00e8ve-t-elle en m\u00eame temps que moi. Ses yeux brillent. Le mot \u00ab cher \u00bb, le seul qu\u2019elle a vraiment compris et assimil\u00e9, lui fait briller les yeux. \u00ab Je n\u2019aurais jamais cru qu\u2019un livre puisse co\u00fbter si cher \u00bb, avoue-t-elle. \u00ab Marsiho, dis-je, c\u2019est juste un pr\u00e9texte pour descendre au soleil. Mais j\u2019ai r\u00e9cup\u00e9r\u00e9 chez les h\u00e9ritiers d\u2019une tr\u00e8s vieille dame une \u00e9dition originale du Bestiaire d\u2019Apollinaire, chez Deplanche en 1911, sur japon imp\u00e9rial \u2014 un papier tr\u00e8s rare et tr\u00e8s beau, l\u2019\u00e9dition de t\u00eate o\u00f9 les bois grav\u00e9s de Raoul Dufy sont d\u2019une puret\u00e9 de ligne absolument exquise. Sign\u00e9 et d\u00e9dicac\u00e9 par l\u2019auteur. \u00c0 la limite de l\u2019escroquerie : ces gens ignoraient compl\u00e8tement sur quel tr\u00e9sor ils dormaient, j\u2019ai rachet\u00e9 la totalit\u00e9 de la biblioth\u00e8que pour 2000 euros. \u00bb \u00ab Et alors ? \u00bb \u00ab Cet exemplaire seul en co\u00fbte pr\u00e8s de 30 000. \u00bb Ses yeux s\u2019\u00e9carquillent vraiment. Que je sois un peu escroc sur les bords me donne du prix aux yeux de cette b\u00e9casse d\u00e9lur\u00e9e. <br><br>\u00ab Et tu voyages en Seconde ? \u00bb s\u2019\u00e9tonne-t-elle. Elle a des signes ext\u00e9rieurs de richesse des id\u00e9es simples, j\u2019ai bien vu qu\u2019elle a mat\u00e9 ma montre, Patek Philippe (la 5205R-001 de la s\u00e9rie Complications, une merveille en or rose, jour de la semaine, mois de l\u2019ann\u00e9e et phases lunaires \u2014 \u00e7a, j\u2019y tenais), \u00e7a ne lui dit rien, elle va jusqu\u2019\u00e0 Cartier, mais pas plus loin. Peut-\u00eatre que si je lui avouais que j\u2019ai pay\u00e9 ma montre 45 000 euros, \u00e7a la scierait pour le compte\u2026 Et comme je ne porte pas de bijoux\u2026 \u00ab Il n\u2019y avait plus de places en Premi\u00e8re \u00bb, dis-je \u2014 ce qui est vrai. \u00ab Et il fallait absolument que je prenne ce train, j\u2019ai rendez-vous \u00e0 18 heures. Au bar de l\u2019InterContinental \u00bb, ajout\u00e9-je avec une l\u00e9g\u00e8re nuance de perfidie. \u00ab Tu vas y loger ? \u00bb \u00ab Y loger, non, je descends toujours \u00e0 la R\u00e9sidence, sur le Vieux-Port, et puis j\u2019ai des amis \u00e0 voir. Mais y d\u00eener ce soir, certainement. \u00c0 l\u2019Alcyone. Le chef, Lionel L\u00e9vy, est un ami \u2014 j\u2019y mange souvent quand je descends dans la cit\u00e9 phoc\u00e9enne \u00bb. Elle n\u2019en finit plus de s\u2019extasier. \u00ab En fait, j\u2019ai aussi un livre pour lui, issu de la m\u00eame biblioth\u00e8que \u2014 un livre de gastronomie proven\u00e7ale intitul\u00e9 Groumandugi, \u00e9crit par Maurice Brun qui a longtemps \u00e9t\u00e9 une institution culinaire \u00e0 Marseille,  illustr\u00e9 par le m\u00eame Louis Jou et pr\u00e9fac\u00e9 par Charles Maurras \u2014 sur un tr\u00e8s beau papier d\u2019origine auvergnate dont le filigrane se lit \u00e0 chaque feuille. Avec un envoi autographe de l\u2019auteur. Dans la chemise et l\u2019\u00e9tui d\u2019origine. Une merveille. Il y a une foule de gens qui tueraient pour un tel livre. Je compte le lui offrir. \u00bb Charles Maurras, elle n\u2019a aucune id\u00e9e de qui \u00e7a peut bien \u00eatre. Mais enfin, c\u2019est le cas de tous les Fran\u00e7ais qui ne sont pas d\u2019Action fran\u00e7aise, les profs de Lettres y ont veill\u00e9.<br>Je crois que provisoirement, nous nous sommes tout dit. Elle replonge dans Closer, je me consacre \u00e0 Ted Lewis. Mais pendant que je lis, les pens\u00e9es courent.<br><br>Mon rendez-vous \u00e0 l\u2019Intercontinental, c\u2019est vrai. J\u2019en ai m\u00eame deux \u2014 l\u2019un \u00e0 18 heures pile, pour le livre, et l\u2019autre trois heures et demie plus tard, apr\u00e8s le d\u00eener\u2026<br>Et je n\u2019ai pas d\u2019amis. Ni d\u2019animaux de compagnie. Quelqu\u2019un qui n\u2019aime ni les b\u00eates ni les gens, encore moins les enfants, ne peut pas \u00eatre enti\u00e8rement mauvais.<br>De temps en temps, je rel\u00e8ve les yeux. Docile s\u2019est endormie. Elle a les l\u00e8vres l\u00e9g\u00e8rement entrouvertes, dans le sommeil comme dans la veille. Parfois ses cils se mettent \u00e0 battre. Elle r\u00eave \u2014 l\u2019id\u00e9e d\u2019entrer dans ses r\u00eaves et de les transformer en cauchemars me fait sourire. Ce serait une histoire \u00e0 \u00e9crite.<br>La grosse dame s\u2019est r\u00e9veill\u00e9e, elle lit elle aussi \u2014 un roman de Christine Angot, ah mon dieu. En voil\u00e0 une qui ne sera jamais collectionn\u00e9e par les bibliophiles ! Nous vivons \u00e0 deux minutes du d\u00e9sastre, les gens ont Angot et L\u00e9vy dans leur biblioth\u00e8que \u2014 tous les L\u00e9vy, Marc, et Bernard-Henri. Et Justine. L\u2019autofiction comme alpha et om\u00e9ga d\u2019une \u00e9poque. Ah, rendez-moi Flaubert !<br>J\u2019ai r\u00e9cup\u00e9r\u00e9 un jour l\u2019exemplaire de Bovary d\u00e9dicac\u00e9 par l\u2019auteur aux Goncourt, \u00ab hommage de la plus haute et de la plus profonde sympathie pour leurs personnes et pour leurs \u0153uvres. Gve Flaubert. \u00bb Reli\u00e9 en maroquin rouge filets \u00e0 froid, avec le chiffre des Goncourt en forme de m\u00e9daillon sur fond or, l\u2019ex-libris des Goncourt sur une feuille de garde avec cette note autographe \u00e0 l\u2019encre rouge : \u00ab Edition en un volume. Exemplaire dans lequel il a \u00e9t\u00e9 intercal\u00e9 une page du manuscrit, original \u00e0 moi donn\u00e9e par Mme Commanville, la ni\u00e8ce de Flaubert. Edmond de Goncourt. \u00bb La derni\u00e8re fois qu\u2019on avait aper\u00e7u ce livre, c\u2019\u00e9tait lors de la vente Barthou, en 1935 \u2014 adjug\u00e9 pour 46 000 francs. 75 000 euros \u00e0 peu pr\u00e8s. Je l\u2019ai revendu pr\u00e8s de 85 000. Tout dans ma poche. Un \u00e0-c\u00f4t\u00e9 int\u00e9ressant.<br>Le type qui poss\u00e9dait le livre gisait, tr\u00e8s mort, devant sa biblioth\u00e8que. Pour des raisons diverses, je ne pouvais pas utiliser une arme \u00e0 feu, alors je l\u2019ai \u00e9gorg\u00e9. \u00c7a a fait une photo splendide, tout ce sang qui coulait sur le tapis chinois et g\u00e2chait le bleu p\u00e2le des fils de soie. J\u2019ai jet\u00e9 quelques livres sur le corps. Sa robe de chambre s\u2019\u00e9tait ouverte sur un sexe gris\u00e2tre, pauvre petit escargot complex\u00e9. Oui, une photo magnifique. Et Bovary en prime ! <br>On ne vous demande jamais d\u2019o\u00f9 viennent vos \u00e9ditions rares, sauf s\u2019il s\u2019agit d\u2019incunables r\u00e9pertori\u00e9s. Vous avez \u00e7a dans votre biblioth\u00e8que depuis des temps imm\u00e9moriaux, et voil\u00e0 tout.<br><br>Docile s\u2019est r\u00e9veill\u00e9e quand le train s\u2019est arr\u00eat\u00e9 en gare d\u2019Avignon TGV. \u00ab O\u00f9 sommes-nous ? \u00bb m\u2019a-t-elle demand\u00e9. J\u2019ai failli entendre \u00ab o\u00f9 en sommes-nous \u00bb \u2014 nous deux. Pas tr\u00e8s loin, ma petite. Si je m\u2019int\u00e9resse \u00e0 toi, il pourrait t\u2019en cuire. Le vrai bonheur, c\u2019est que la grosse dame et son monstre gluant sont descendus. Nous avons le carr\u00e9 pour nous deux. <br>Il me reste 30 minutes pour lui soutirer des confidences. \u00ab Alors, finalement, tu pr\u00e9f\u00e8res les gar\u00e7ons ou les filles ? \u00bb Elle me croit int\u00e9ress\u00e9e, tant mieux, elle n\u2019en r\u00e9pondra que plus volontiers. \u00ab Et toi ? \u00bb me r\u00e9torque-t-elle, non sans \u00e0-propos. \u00ab Entre les deux mon con balance \u00bb, dis-je. <br>C\u2019est un gros mensonge. Je d\u00e9teste les hommes et j\u2019ex\u00e8cre les femmes. <br>&#8211; Tu as remarqu\u00e9 ? dit-elle. Une femme te p\u00e9n\u00e8tre plus fort et plus loin qu\u2019un homme.<br>Et une balle de 9 mm, ma caille, \u00e7a p\u00e9n\u00e8tre jusqu\u2019o\u00f9 ? Il y avait ce type agenouill\u00e9 \u00e0 poil sur le bord du lit, je lui ai tir\u00e9 dans l\u2019anus, la balle est remont\u00e9e jusqu\u2019au c\u0153ur, \u00e0 travers quarante centim\u00e8tres de tripes malodorantes. \u00c7a, c\u2019est de la sodomie ! Je suis une grande lectrice de polars. Ce mode ex\u00e9cutoire, je l\u2019ai trouv\u00e9 dans un roman de Mickey Spillane, In the baba. Hommage aux ma\u00eetres !<br>Une photo remarquable, juste ce filet de sang qui descendait sur une cuisse tr\u00e8s blanche, \u00e0 peine poilue. Et l\u2019\u0153il vide, aussi vide dans la mort que dans la vie. <br><br>La photo est ma seule faiblesse. Si jamais un jour je me fais arr\u00eater, et que les flics fouillent non seulement chez moi, mais dans le petit studio que je loue tr\u00e8s discr\u00e8tement dans la m\u00eame rue, un peu plus bas, ils trouveront l\u2019album o\u00f9 je conserve le souvenir de mes exploits. Bah, s\u2019ils en sont l\u00e0, un de plus, un de moins\u2026 Et j\u2019adore immobiliser dans l\u2019\u0153il de l\u2019appareil l\u2019instant o\u00f9 tout s\u2019est arr\u00eat\u00e9, et o\u00f9 la putr\u00e9faction commence, en douce.<br><br>Sa main est pos\u00e9e sur la tablette. Distraitement, je caresse ses doigts aux ongles coup\u00e9s court et non vernis \u2014 l\u2019un des rares bons points que je pourrais lui attribuer. Elle se laisse faire, sans r\u00e9pondre. Elle sourit vaguement, ce genre de sourire r\u00eaveur qu\u2019ont les filles quand elles commencent \u00e0 mouiller. <br>Pouffiasse, va !<\/p>\n\n\n\n<p>Le train a fini par arriver, \u00e0 l\u2019heure, sans qu\u2019aucun sanglier ne vienne se suicider contre la motrice et ne nous retarde ind\u00e9finiment, le temps de v\u00e9rifier qu\u2019il ne s\u2019agissait pas de viande humaine. Cette hi\u00e9rarchie des viandes me r\u00e9volte. Pourquoi un connard d\u2019humain serait-il plus digne qu\u2019un honn\u00eate sanglier d\u2019\u00eatre recens\u00e9 lambeau apr\u00e8s lambeau&nbsp;?<\/p>\n\n\n\n<p>\u00ab\u00a0On descend ensemble\u00a0?\u00a0\u00bb me demande Docile. Ma foi, comment dire non\u00a0?<\/p>\n\n\n\n<p>La rue des Petites Maries, comme d\u2019habitude, est pleine de bougnoules. Rien que des hommes\u00a0: ces deux jolies filles qui passent, habill\u00e9es court, dont l\u2019une tra\u00eene une grosse valise heureusement pourvue de roulettes, les \u00e9moustillent. Les commentaires se font en arabe, mais les gestes, eux, sont en esperanto. Eh non, je ne suis pas disponible pour sucer ta merguez, connard\u00a0!<\/p>\n\n\n\n<p>Arriv\u00e9es au niveau de la rue de la R\u00e9publique, il suffit de prendre sur la droite, et d\u2019aller tout droit.<\/p>\n\n\n\n<p>Devant les escaliers qui m\u00e8nent \u00e0 l\u2019h\u00f4tel proprement dit, je m\u2019arr\u00eate. \u00ab&nbsp;On se quitte l\u00e0, je passe \u00e0 mon h\u00f4tel (j\u2019ai un geste pour indiquer en contrebas l\u2019arri\u00e8re de la R\u00e9sidence) poser mon baise-en-ville \u00bb. \u00ab&nbsp;Je te reverrai&nbsp;?&nbsp;\u00bb demande-t-elle. \u00ab&nbsp;Mais oui \u2014 je saurai bien te trouver&nbsp;!&nbsp;\u00bb Encore une qui r\u00eave de me montrer sa chatte \u00e9pil\u00e9e. Elles sont toutes \u00e0 tuer, comme dit Patricia Highsmith&nbsp;!<\/p>\n\n\n\n<p>Elle a insist\u00e9 pour me donner son num\u00e9ro de portable, qu\u2019elle a inscrit elle-m\u00eame sur la page de garde du roman de Lewis. Apr\u00e8s tout, pourquoi pas, si j\u2019ai une heure devant moi&nbsp;?<\/p>\n\n\n\n<p><br><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Augustus Egg (1816-1863) The Travelling Companions, 1862 Ce qui suit est le premier chapitre d&rsquo;un roman intitul\u00e9, pour le moment, Le train de 12h37. Un roman tr\u00e8s noir dont l&rsquo;h\u00e9ro\u00efne est une sp\u00e9cialiste de la bibliophilie de luxe et de l&rsquo;assassinat tarif\u00e9. \u00c0 vous de me dire si j&rsquo;envoie \u00e7a \u00e0 un \u00e9diteur \u2014 mais [&hellip;]<\/p>\n","protected":false},"author":6,"featured_media":5166,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"categories":[1],"tags":[3989,3552,3986],"class_list":{"0":"post-5162","1":"post","2":"type-post","3":"status-publish","4":"format-standard","5":"has-post-thumbnail","7":"category-non-classe","8":"tag-augustus-egg","9":"tag-bibliophilie","10":"tag-le-train-de-12h37"},"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/blog.causeur.fr\/bonnetdane\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/5162","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/blog.causeur.fr\/bonnetdane\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/blog.causeur.fr\/bonnetdane\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/blog.causeur.fr\/bonnetdane\/wp-json\/wp\/v2\/users\/6"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/blog.causeur.fr\/bonnetdane\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=5162"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/blog.causeur.fr\/bonnetdane\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/5162\/revisions"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/blog.causeur.fr\/bonnetdane\/wp-json\/wp\/v2\/media\/5166"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/blog.causeur.fr\/bonnetdane\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=5162"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/blog.causeur.fr\/bonnetdane\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=5162"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/blog.causeur.fr\/bonnetdane\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=5162"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}