{"id":5165,"date":"2024-10-11T06:37:16","date_gmt":"2024-10-11T04:37:16","guid":{"rendered":"https:\/\/blog.causeur.fr\/bonnetdane\/?p=5165"},"modified":"2024-10-11T06:37:39","modified_gmt":"2024-10-11T04:37:39","slug":"premier-chapitre-4","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/blog.causeur.fr\/bonnetdane\/premier-chapitre-4-5165","title":{"rendered":"Premier chapitre 4"},"content":{"rendered":"\n<p><em>Ce qui suit a \u00e9t\u00e9 \u00e9crit en 2016. Bien eu de gens ont lu l&rsquo;int\u00e9gralit\u00e9 e ce roman des temps barbares qui sont les n\u00f4tres. On y d\u00e9coupe ou transperce un certain nombre de gens peu recommandables. <\/em><br><br>\u00ab La beaut\u00e9, dit-il. Reconna\u00eetre la beaut\u00e9 quand je la croise. En soixante ans, c\u2019est la seule chose que j\u2019ai vraiment apprise. <br>\u00ab Pas les beaut\u00e9s de la nature. Un coucher de soleil, un arbre, bon. Si on veut. Mais la nature peut vous produire des milliers de couchers de soleil lamentables, des millions d\u2019arbres sans int\u00e9r\u00eat. Elle travaille au hasard. Mais \u00e7a ! \u00c7a ! \u00bb<br><br>Guillaume sortit lentement le katana de son fourreau. Lou le lui avait offert la veille, pour son anniversaire. Elle avait d\u00fb faire des \u00e9conomies pendant des mois, s\u00fbrement ! Ils n\u2019\u00e9taient pas pauvres, surtout depuis que son dernier livre \u00e0 lui marchait bien. Mais elle avait tenu \u00e0 lui offrir cette lame avec son argent \u00e0 elle. Un vrai sabre showa, forg\u00e9 dans les ann\u00e9es 1930 pour un officier de l\u2019arm\u00e9e nippone. Il avait d\u00fb trancher plein de t\u00eates de Chinois \u00e0 Nankin et ailleurs, cela se sentait. \u00ab C\u2019est une arme, se dit Guillaume qui aimait se raconter des histoires, qui a pris le go\u00fbt du sang \u00bb. <br>Bien s\u00fbr, a ne valait pas les lames de la p\u00e9riode Edo \u2014 ou celles du XVIe si\u00e8cle. Mais les Japonais ne laissent pas sortir de leurs \u00eeles quoi que ce soit qui appartiennent \u00e0 leur h\u00e9ritage ancestral \u2014 pas si b\u00eates\u2026<br>La beaut\u00e9 de l\u2019arme \u00e9tait dans la ligne, la courbe d\u00e9licate de la lame. Pas le demi-cercle exag\u00e9r\u00e9 du yatagan. Ni la courbure de charcutier du lourd sabre de cavalerie europ\u00e9en. Ce katana avait, gr\u00e2ce \u00e0 la perfection de la courbe, 1,6 cm d\u2019arc pour 71 cm de lame, un \u00e9quilibre id\u00e9al qui n\u2019appartenait qu\u2019aux grands forgerons japonais.<br>Et cette arme-ci \u00e9tait sign\u00e9e, Yoshishige. Faite \u00e0 la main par un artiste, un vrai. On sentait, rien qu\u2019\u00e0 la voir, la paume de l\u2019artisan glissant sur la lame, pour en \u00e9prouver physiquement la perfection, le poli, l\u2019\u00e9quilibre. L\u2019invraisemblable ligne \u2014 parce que la beaut\u00e9 est dans les lignes, et pas ailleurs. <br>Lou, par exemple, \u00e9tait belle comme un paysage toscan\u2026<br>Le pommeau, en m\u00e9tal argent\u00e9, o\u00f9 \u00e9taient repr\u00e9sent\u00e9es des feuilles de vigne stylis\u00e9es et des grappes, arrivait tout droit des traditions de la p\u00e9riode Edo, quand les fermiers \u00e9taient particuli\u00e8rement respect\u00e9s, et arrivaient juste en dessous des samoura\u00efs dans le syst\u00e8me complexe et rigide des classes sociales du Japon. Un tribut \u00e0 la gloire de la nature. Le tsuba, cette rondelle ins\u00e9r\u00e9e qui sert de garde et que les amateurs collectionnent depuis toujours, repr\u00e9sentait des fleurs de cerisier, un motif traditionnel rattach\u00e9 lui aussi au samoura\u00ef, qui comme la fleur n\u2019arrive \u00e0 maturit\u00e9 et splendeur que pour mourir aussit\u00f4t \u2014 et sa mort est son fruit.<br>Mais \u00e7a, c\u2019\u00e9tait ornemental. Ce qu\u2019il y avait de vraiment beau, pensa-t-il, c\u2019\u00e9tait la lame. L\u2019acier pli\u00e9 avait une coloration bleut\u00e9e, et on suivait du regard la ligne ondulante et suavement irr\u00e9guli\u00e8re du hamon, qui correspond \u00e0 un proc\u00e9d\u00e9 sp\u00e9cial pour durcir particuli\u00e8rement le tranchant de la lame. Un dessin de dunes tout le long de la lame, ou une perspective de corps d\u00e9licieusement allong\u00e9s. <br>Guillaume se prit \u00e0 penser soudain que ce sabre avait en lui quelque chose de f\u00e9minin. Bien s\u00fbr, comme toutes les lames c\u2019\u00e9tait d\u2019abord un phallus majuscule \u2014 et 71 cm, c\u2019\u00e9tait beaucoup pour un katana, l\u2019arme avait d\u00fb appartenir \u00e0 un officier relativement grand, la plupart des sabres japonais classiques font rarement plus de 65cm. Par comparaison, les rapi\u00e8res des mousquetaires, qui avaient aliment\u00e9 une bonne part de son imagination quand il \u00e9tait enfant et au-del\u00e0, mesuraient souvent plus d\u2019un m\u00e8tre, pour des hommes qui d\u00e9passaient rarement 1m65. Les mousquetaires de Dumas s\u2019emp\u00eatraient dans leurs \u00e9p\u00e9es, et \u00e9taient oblig\u00e9s de garder la main sur la garde pour relever l\u2019arme, sinon elle aurait tra\u00een\u00e9 par terre. Pas un hasard si l\u2019on appelait \u00ab tra\u00eene-rapi\u00e8res \u00bb cette foule de soldats d\u00e9s\u0153uvr\u00e9s pr\u00eats \u00e0 se vendre \u00e0 n\u2019importe qui d\u00e9sireux de donner un coup d\u2019\u00e9p\u00e9e \u00e0 un adversaire sans s\u2019exposer lui-m\u00eame. Pff\u2026<br>Les samoura\u00efs \u00e9taient bien plus petits en moyenne que les Fran\u00e7ais du XVIIe si\u00e8cle. Seul Kojiro Sasaki, l\u2019adversaire mythique de Musashi, \u00e9tait exceptionnellement grand et s\u2019\u00e9tait fait confectionner un sabre en rapport avec sa taille, ce qui ne l\u2019a pas emp\u00each\u00e9 d\u2019\u00eatre tu\u00e9 d\u2019un coup de bokken, un sabre de bois utilis\u00e9 \u00e0 l\u2019entra\u00eenement \u2014 Musashi \u00e9tait coutumier du fait. Un sabre de bois ! Quelle d\u00e9rision ! <br>C\u2019est avec un bokken, pensa Guillaume, que Tom Cruise se prend quelques racl\u00e9es m\u00e9morables dans ce film pour gaijins intitul\u00e9 le Dernier samoura\u00ef. Bien fait pour lui et pour tous les Occidentaux qui singent une civilisation \u00e0 laquelle ils ne comprennent rien.<br>\u00ab Moi compris \u00bb, pensa-t-il.<br>Il avait une l\u00e9g\u00e8re tendance \u00e0 l\u2019auto-d\u00e9pr\u00e9ciation. Cela faisait partie de son charme.<br>Il avait lui-m\u00eame un bokken, un Suburito de 115 cm, en sunuke, un bois japonais tr\u00e8s dur. C\u2019\u00e9tait une arme d\u00e9j\u00e0 redoutable, si l\u2019on savait s\u2019en servir. Mais \u00e7a ! \u00c7a ! Ce showa !<br>\u00ab F\u00e9minin et masculin \u00bb, pensa-t-il. \u00ab L\u2019\u00e9quilibre parfait, le yin et le yang, toutes les ressources de la nature magnifi\u00e9es par l\u2019art. \u00bb<br>Le parfait ath\u00e9e qu\u2019il \u00e9tait n\u2019avait jamais trop fait confiance \u00e0 la nature. \u00ab Elle n\u2019est que d\u00e9sordre et chaos. D\u00e9mesure. Impossible d\u2019y voir la main d\u2019un dieu, n\u2019en d\u00e9plaise \u00e0 Platon et aux P\u00e8res de l\u2019Eglise qui l\u2019ont copi\u00e9. Seul l\u2019homme est dieu, quand il est artiste. L\u2019art \u2014 la part proprement humaine \u2014 est avant tout harmonie, et l\u2019harmonie, en musique comme dans tous les arts, c\u2019est la mesure. Battre la mesure. Se mesurer \u00e0 un autre guerrier. \u00bb<br>Il se rappelait un cours sur l\u2019Homo vitruvianus de Vinci, le c\u00e9l\u00e8bre dessin d\u2019un homme \u00e0 quatre bras et quatre jambes enferm\u00e9 dans un carr\u00e9 enferm\u00e9 dans un cercle, qui sert de logo \u00e0 une agence d\u2019int\u00e9rim. Il avait eu du mal \u00e0 faire comprendre \u00e0 ses \u00e9tudiants, imbib\u00e9s de pr\u00e9jug\u00e9s modernes, que cet \u00eatre-l\u00e0, avec ses proportions id\u00e9ales, \u00e9tait absolument parfait. \u00ab Il en a une toute petite ! \u00bb s\u2019\u00e9tait exclam\u00e9e une gamine qui voulait absolument faire croire qu\u2019elle en utilisait r\u00e9guli\u00e8rement d\u2019un calibre bien sup\u00e9rieur. Guillaume avait patiemment expliqu\u00e9 que Vinci avait r\u00e9alis\u00e9 un chef d\u2019\u0153uvre d\u2019\u00e9quilibre, et que s\u2019il lui en avait dessin\u00e9 une grosse, comme disent les jeunes filles raffin\u00e9es, tout aurait bascul\u00e9 dans la vulgarit\u00e9 de la pornographie. <br>Il haussa les \u00e9paules. Il faudrait qu\u2019un jour il am\u00e8ne en cours ce katana, pour leur faire prendre conscience de ce qu\u2019est la beaut\u00e9 des choses sorties de l\u2019intellect et des mains d\u2019un grand artiste. Le froissement de la lame, quand il la sortait du fourreau, ce chant de l\u2019acier contre le bois l\u00e9ger du saya, \u00e9tait d\u00e9j\u00e0 un chant en soi, une promesse. <br>\u00ab J\u2019ai demand\u00e9 que l\u2019on polisse la lame avant l\u2019envoi \u00bb, lui avait dit Lou. Il avait appr\u00e9ci\u00e9 qu\u2019elle utilise \u00ab polir \u00bb plut\u00f4t qu\u2019\u00ab aiguiser \u00bb, comme aurait dit un boucher occidental. Le fil \u00e9tait incroyablement fin. C\u2019\u00e9tait un objet dangereux. \u00ab Mais la beaut\u00e9 comporte toujours une part de danger \u00bb, dit-il tout haut.<br><br>Il s\u2019\u00e9tait achet\u00e9 un sabre, quelques ann\u00e9es auparavant, chez WKC, \u00ab la \u00bb firme d\u2019\u00e9p\u00e9es en acier pli\u00e9 de Solingen. Pour un millier d\u2019euros, on vous fournit l\u00e0-bas un produit parfait, qui a l\u2019avantage et le d\u00e9savantage d\u2019\u00eatre un produit manufactur\u00e9. Qualit\u00e9 garantie. De l\u2019industrie, pas de l\u2019art. <br>Hier soir, Guillaume avait pos\u00e9 les deux sabres l\u2019un \u00e0 c\u00f4t\u00e9 de l\u2019autre. Autant comparer une Miss issue de n\u2019importe quel concours, mensurations id\u00e9ales, sourire st\u00e9r\u00e9otyp\u00e9 apr\u00e8s le port d\u2019un appareil dentaire durant la moiti\u00e9 de son adolescence, avec Ava Gardner, Ingrid Bergman ou Audrey Hepburn. D\u2019un c\u00f4t\u00e9 une r\u00e9ussite technologique. De l\u2019autre, un miracle. <br>Le cadeau de Lou \u00e9tait un miracle.<br><br>Guillaume n\u2019avait pas de pratique \u2014 on ne tranche pas beaucoup la chair humaine en Occident, en ce d\u00e9but de XXIe si\u00e8cle, quand on se contente d\u2019\u00eatre prof et parfois \u00e9crivain. Pas aussi facilement que dans le Japon des Tokugawa. Comment disaient-ils ? Koroshite saru \u2014 tuer et s\u2019en aller. Mais il avait une profonde th\u00e9orie. Il avait \u00e9tudi\u00e9, via une multitude de films de sabre, et quelques vid\u00e9os plus techniques d\u00e9nich\u00e9es sur la Toile, les diverses fa\u00e7ons de tourner, au dernier moment, le fourreau dont on tire le sabre afin de donner \u00e0 la lame le plan de coupe voulu, et fendre l\u2019ennemi dans le m\u00eame geste. Il \u00e9tait quasiment ambidextre, et s\u2019\u00e9tait entra\u00een\u00e9 \u00e0 d\u00e9gainer aussi bien de la main droite que de la gauche, en poussant l\u00e9g\u00e8rement sur le fourreau afin de gagner une pr\u00e9cieuse fraction de temps. On appelle cet art ia\u00ef-jutsu, en japonais \u2014 d\u00e9gainer et tuer dans le m\u00eame mouvement. On croit que c\u2019est simple : essayez donc\u2026<br>Il n\u2019avait plus eu l\u2019occasion de suivre un vrai enseignement de kenjutsu, l\u2019art du sabre, depuis des ann\u00e9es. Il n\u2019y avait pas \u00e0 Marseille, o\u00f9 il habitait, de dojo ad\u00e9quat. \u00c0 l\u2019\u00e9poque o\u00f9 il vivait en Languedoc, il avait suivi l\u2019entra\u00eenement de l\u2019\u00e9cole Harage\u00ef, \u00e0 Castelnau. Mais c\u2019\u00e9tait loin tout \u00e7a. Depuis cette p\u00e9riode d\u00e9j\u00e0 ancienne, il s\u2019\u00e9tait form\u00e9 sans ma\u00eetre. \u00ab Apr\u00e8s tout, plaisantait-il quand il en parlait, les grands samoura\u00efs ont forg\u00e9 leur style tout seuls. \u00bb <br>Cela faisait sourire Lou. Quant \u00e0 Ch***, il haussait les \u00e9paules, comme d\u2019habitude.<br><br>Il se noua une longue \u00e9charpe de soie \u00e0 la taille, comme un vrai Japonais aurait nou\u00e9 son obi. Il y glissa le sabre dans son fourreau, et posa une main sur la garde, l\u2019autre sur le fourreau de bois laqu\u00e9, un pied en avant. Il avait juste assez de place, dans l\u2019entr\u00e9e de l\u2019appartement, pour ce genre d\u2019exercice. Ailleurs, l\u2019appartement \u00e9tait plein de livres, de tables de travail, de lampes et de plantes vertes \u2014 des cact\u00e9es, en l\u2019occurrence \u2014, bref, tous les accessoires absolument n\u00e9cessaires \u00e0 l\u2019intellectuel qu\u2019il \u00e9tait.<br>Le mouvement fut tr\u00e8s rapide. La main gauche repoussa l\u00e9g\u00e8rement le fourreau en arri\u00e8re, afin de gagner du temps pour d\u00e9gainer, tandis que la main droite tirait le katana. Il fendit l\u2019air devant lui, tranchant dans la chair d\u2019un ennemi imaginaire, le genou droit pli\u00e9, la jambe gauche tendue derri\u00e8re.<br>Puis il se remit droit. Hmm\u2026 Pas assez rapide. Face \u00e0 un adversaire \u00e0 peu pr\u00e8s entra\u00een\u00e9, il se retrouverait d\u00e9coup\u00e9 en tranches \u2014 deux tranches, pour \u00eatre pr\u00e9cis.<br>Il recommen\u00e7a, encore et encore. Le grand miroir qu\u2019il avait install\u00e9 dans l\u2019entr\u00e9e, sous pr\u00e9texte que l\u2019on avait bien besoin de v\u00e9rifier, avant de sortir, si rien ne clochait, lui renvoyait une image qu\u2019il jugeait avec s\u00e9v\u00e9rit\u00e9.<br>Vu de l\u2019ext\u00e9rieur, il \u00e9tait un peu ridicule, et touchant dans son d\u00e9sir de bien faire. Encore et encore. Refaire le m\u00eame geste dix fois, cent fois. Jusqu\u2019\u00e0 ce que ce soit un automatisme. Un r\u00e9flexe. \u00ab Je r\u00e9fl\u00e9chis trop \u00e0 ce qu\u2019il faut faire \u00bb, se disait-il. Ce n\u2019\u00e9tait pas faux. Il calculait la coordination du geste et du souffle \u2014 frapper en expiration, respirer en reprenant la position. Calculer la position des jambes. Le d\u00e9roul\u00e9 du bras. Respirer au bon moment \u2014 mais pouvait-on demander \u00e0 l\u2019adversaire de bien vouloir attendre qu\u2019on ait ajust\u00e9 sa respiration sur la sienne ? Le souffle aide \u00e0 propulser le bras, certes, mais l\u2019adversaire, lui, vous a d\u00e9capit\u00e9 entre-temps. <br>Le souffle, c\u2019\u00e9tait la th\u00e9orie. <br>Il se guidait au son. Le sabre en coulissant tr\u00e8s vite dans le fourreau lui donnait la note correspondant au geste \u2014 et la note qu\u2019il m\u00e9ritait. Un do, c\u2019\u00e9tait minable, 3\/20. Fa ou sol, c\u2019\u00e9tait quand m\u00eame mieux. La moyenne. Un si aurait \u00e9t\u00e9 formidable, mais il lui faudrait sans doute encore quelques ann\u00e9es pour y arriver. Un grand ma\u00eetre d\u00e9gainait en silence, tant la rapidit\u00e9 annihilait la perception d\u2019un son quelconque. Mais \u00e7a, c\u2019\u00e9tait l\u2019apex, le nirvana, le but ultime. Monter la gamme et arriver au silence, au-del\u00e0 du contre-ut.<br><br>Heureusement que Lou \u00e9tait au boulot.  Elle \u00e9tait infirmi\u00e8re lib\u00e9rale, et travaillait dans au cabinet de Ch***. Quand Guillaume l\u2019avait rencontr\u00e9e \u2014 elle \u00e9tait venue se faire d\u00e9dicacer l\u2019un de ses pr\u00e9c\u00e9dents livres \u2014, ils s\u2019\u00e9taient plu tout de suite. \u00ab \u00c0 quel nom ? \u00bb lui avait-il demand\u00e9, le stylo pr\u00eat \u00e0 accabler la page de garde d\u2019une formule bien sentie \u2014 la m\u00eame que la lectrice pr\u00e9c\u00e9dente, mais qui le lui dirait ? \u00ab Lou \u00bb, avait-elle souffl\u00e9. \u00ab Lou comme la Lou d\u2019Apollinaire ? \u00bb \u00ab Exactement. \u00bb \u00ab Mon Lou la nuit descend\u2026 \u00bb avait-il commenc\u00e9 en souriant. Elle avait termin\u00e9 le bout de po\u00e8me : \u00ab Tu es \u00e0 moi je t\u2019aime. \u00bb Et pour att\u00e9nuer sa surprise, elle avait rajout\u00e9 : \u00ab On me l\u2019a d\u00e9j\u00e0 faite, que voulez-vous\u2026 \u00bb Il avait juste sign\u00e9 : \u00ab \u00c0 Lou. Guillaume \u00bb \u2014 et la date. Et il lui avait propos\u00e9 de d\u00eener avec lui. Trois ans d\u00e9j\u00e0. Depuis, ils vivaient ensemble, il l\u2019avait m\u00eame \u00e9pous\u00e9e tout \u00e0 fait l\u00e9galement quelques mois auparavant, quand les menaces sur sa vie avaient commenc\u00e9 \u00e0 fleurir sur la Toile. <br>Au tout d\u00e9but de leur liaison, il l\u2019avait pr\u00e9sent\u00e9e \u00e0 Ch***, qui cherchait \u00e0 l\u2019\u00e9poque une infirmi\u00e8re susceptible de venir travailler dans le cabinet de groupe o\u00f9 il officiait lui-m\u00eame, dans les Quartiers Nord de la ville. Elle \u00e9tait, para\u00eet-il, la comp\u00e9tence m\u00eame.<br>N\u2019emp\u00eache\u2026 \u00c0 l\u2019automne pr\u00e9c\u00e9dent, il s\u2019\u00e9tait vaccin\u00e9 tout seul contre la grippe. On peut \u00eatre infiniment intime avec quelqu\u2019un, et choisir de se piquer soi-m\u00eame dans le gras de la cuisse.<br>Elle \u00e9tait rentr\u00e9e un jour alors qu\u2019il faisait ses exercices. \u00ab Mon Dieu ! \u00bb s\u2019\u00e9tait-elle exclam\u00e9e. Il l\u2019entendait encore rire, un joli rire en cascade, qui partait del\u00e0 gorge et remontait jusqu\u2019aux yeux, et finissait presque en pleurant. Plus jamais \u00e7a ! Depuis cette s\u00e9ance g\u00eanante pour son amour-propre, il ne s\u2019entra\u00eenait vraiment que lorsqu\u2019il \u00e9tait s\u00fbr qu\u2019elle ne rentrerait pas inopin\u00e9ment.<br><br>Il faisait d\u00e9j\u00e0 chaud, \u00e0 10 heures du matin, en cette fin septembre. Ou encore chaud. L\u2019automne d\u00e9butait \u00e0 peine. Dans le Midi, on ne parle pas d\u2019\u00e9t\u00e9 indien, c\u2019est un concept pour latitudes plus septentrionales. On dit juste qu\u2019il fait chaud. <br>Guillaume reprit son souffle, en se remettant droit encore une fois. Le geste n\u2019\u00e9tait pas mauvais. C\u2019\u00e9tait l\u2019ex\u00e9cution qui clochait. La rapidit\u00e9. Le coul\u00e9 du mouvement. Il ne devait pas y avoir de d\u00e9composition possible du geste, tout devait se faire en un seul \u00ab jet\u00e9 \u00bb, comme on dit en danse. C\u2019\u00e9tait cela, c\u2019\u00e9tait de la danse. Tout l\u2019art du ia\u00ef, couper en d\u00e9gainant, \u00e9tait au fond de la danse. Et le miroir \u00e9tait impitoyable. Allons ! Recommen\u00e7ons !<br>Guillaume \u00e9tait trop occidental, trop terrien aussi, pour que le caract\u00e8re \u00e9sot\u00e9rique du kenjutsu l\u2019impr\u00e8gne tout \u00e0 fait. Il se satisferait volontiers de l\u2019art plus terre-\u00e0-terre de trancher son semblable.<br>Il allait recommencer son geste pour la cinquanti\u00e8me fois peut-\u00eatre quand le t\u00e9l\u00e9phone sonna.<\/p>\n\n\n\n<figure class=\"wp-block-image size-large\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" width=\"1024\" height=\"728\" src=\"https:\/\/blog.causeur.fr\/bonnetdane\/wp-content\/uploads\/sites\/25\/2024\/10\/Capture-de\u0301cran-2024-10-11-a\u0300-06.35.59-1024x728.png\" alt=\"\" class=\"wp-image-5174\" srcset=\"https:\/\/blog.causeur.fr\/bonnetdane\/wp-content\/uploads\/sites\/25\/2024\/10\/Capture-de\u0301cran-2024-10-11-a\u0300-06.35.59-1024x728.png 1024w, https:\/\/blog.causeur.fr\/bonnetdane\/wp-content\/uploads\/sites\/25\/2024\/10\/Capture-de\u0301cran-2024-10-11-a\u0300-06.35.59-300x213.png 300w, https:\/\/blog.causeur.fr\/bonnetdane\/wp-content\/uploads\/sites\/25\/2024\/10\/Capture-de\u0301cran-2024-10-11-a\u0300-06.35.59-768x546.png 768w, https:\/\/blog.causeur.fr\/bonnetdane\/wp-content\/uploads\/sites\/25\/2024\/10\/Capture-de\u0301cran-2024-10-11-a\u0300-06.35.59-696x495.png 696w, https:\/\/blog.causeur.fr\/bonnetdane\/wp-content\/uploads\/sites\/25\/2024\/10\/Capture-de\u0301cran-2024-10-11-a\u0300-06.35.59-1068x759.png 1068w, https:\/\/blog.causeur.fr\/bonnetdane\/wp-content\/uploads\/sites\/25\/2024\/10\/Capture-de\u0301cran-2024-10-11-a\u0300-06.35.59-591x420.png 591w, https:\/\/blog.causeur.fr\/bonnetdane\/wp-content\/uploads\/sites\/25\/2024\/10\/Capture-de\u0301cran-2024-10-11-a\u0300-06.35.59-100x70.png 100w, https:\/\/blog.causeur.fr\/bonnetdane\/wp-content\/uploads\/sites\/25\/2024\/10\/Capture-de\u0301cran-2024-10-11-a\u0300-06.35.59.png 1100w\" sizes=\"auto, (max-width: 1024px) 100vw, 1024px\" \/><\/figure>\n\n\n\n<p><br><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Ce qui suit a \u00e9t\u00e9 \u00e9crit en 2016. 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