{"id":5213,"date":"2024-12-03T10:38:10","date_gmt":"2024-12-03T09:38:10","guid":{"rendered":"https:\/\/blog.causeur.fr\/bonnetdane\/?p=5213"},"modified":"2024-12-03T11:15:55","modified_gmt":"2024-12-03T10:15:55","slug":"lamour-des-femmes-laides","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/blog.causeur.fr\/bonnetdane\/lamour-des-femmes-laides-5213","title":{"rendered":"L&rsquo;Amour des femmes laides"},"content":{"rendered":"\n<p>En 1976, je fus nomm\u00e9 au coll\u00e8ge du Neubourg, en Normandie \u2014 une <em>terra incognita<\/em> qu\u2019il me fallut bien d\u00e9couvrir. Le grand nombre d\u2019enseignantes jeunes et accortes, dans ce coll\u00e8ge, facilita mon int\u00e9gration. Et en cinq ans, j\u2019eus l\u2019occasion d\u2019en fr\u00e9quenter un certain nombre.<br>M\u2019est revenu \u00e0 la m\u00e9moire, il y a trois jours, le souvenir d\u2019une petite prof, PEGC ex-instit, avec qui s\u2019\u00e9taient tiss\u00e9s des liens d\u2019amiti\u00e9. Elle \u00e9tait d\u2019une laideur sympathique, dix kilos de trop, des points noirs sur le nez, les seins un peu pendants \u2014 de ces \u00eatres \u00e0 structure molle qui n\u2019attirent pas vraiment l\u2019\u0153il, sinon celui des sadiques. Une souris grise un peu grasse. <br>J\u2019ai curieusement v\u00e9cu avec cette fille \u2014 elle avait 25 ans tout au plus, j\u2019en avais 23 ou 24 \u2014 quelques \u00e9treintes sid\u00e9rantes, dont je garde un souvenir presque \u00e9mu. Parfaitement consciente qu\u2019elle ne serait jamais Miss France, ni m\u00eame Miss Neubourg, elle se d\u00e9pensait, \u00e0 l\u2019horizontale, de fa\u00e7on fr\u00e9n\u00e9tique. Elle \u00e9tait de ces hyst\u00e9riques camoufl\u00e9es qui montent en mayonnaise avant m\u00eame que vous les ayez touch\u00e9es, et se r\u00e9pandent d\u00e8s que vous leur en donnez l\u2019occasion. Elle jouissait un peu comme une locomotive \u00e0 vapeur \u2014 avec de surcro\u00eet des manifestations vocales en crescendo qui laissaient loin derri\u00e8re les hurlements <a href=\"https:\/\/www.youtube.com\/watch?v=_Ou8_MkKu6M\">d\u2019Ir\u00e8ne Papas dans l\u2019Infinity des Aphrodite\u2019s child<\/a>.<\/p>\n\n\n\n<p><br>Je me suis alors souvenu d\u2019une chanson de Brassens, Don Juan, qui commence ainsi :<br><br>\u00ab Gloire \u00e0 qui freine \u00e0 mort de peur d&rsquo;\u00e9crabouiller<br>Le h\u00e9risson perdu, le crapaud fourvoy\u00e9 !<br>Et gloire \u00e0 don Juan, d&rsquo;avoir un jour souri<br>A celle \u00e0 qui les autres n&rsquo;attachaient aucun prix !<br>Cette fille est trop vilaine, il me la faut. \u00bb<br><br>En septembre 2005 \u2014 j\u2019avais sorti trois mois auparavant la Premi\u00e8re \u00e9poque de <em>la Fabrique du cr\u00e9tin<\/em> \u2014 je me retrouvai invit\u00e9 chez Thierry Ardisson en compagnie, entre autres, de Richard Millet (il n\u2019avait pas encore \u00e9t\u00e9 banni de la R\u00e9publique des Lettres), qui en cette rentr\u00e9e litt\u00e9raire d\u00e9fendait un r\u00e9cit intitul\u00e9 <em>Le Go\u00fbt des femmes laides<\/em>. J\u2019avais consciencieusement lu le roman, pour pouvoir \u00e9ventuellement en dire deux pu trois choses int\u00e9ressantes. Et j\u2019y retrouvai, sous un autre nom, ma partenaire du Neubourg, perdue de vue depuis une vingtaine d\u2019ann\u00e9es.<br><br>Les femmes laides (quelle que soit la teneur exacte de cette laideur) sont souvent plus excitantes que les beaut\u00e9s parfaites. Vers 1990, j&rsquo;avais \u00e9t\u00e9 affect\u00e9 au lyc\u00e9e des Tarter\u00eats, je prenais chaque matin le RER qui, de Ch\u00e2telet-les-Halles, m\u2019amenait \u00e0 Corbeil-Essonnes. Et je discutais souvent avec un prof d\u2019histoire, confin\u00e9 comme moi en banlieue hostile. Il \u00e9tait homosexuel, ne s\u2019en cachait gu\u00e8re, et nous dissertions ensemble \u00e0 voix haute, dans ces wagons bond\u00e9s, de nos aventures les plus r\u00e9jouissantes. Il me narra ainsi une s\u00e9ance v\u00e9cue peu auparavant : il avait enduit d\u2019huile \u00e0 moteur un minet ramen\u00e9 de bo\u00eete, avant de l\u2019\u00e9treindre de toutes les fa\u00e7ons sur un grande housse de plastique noir, l\u2019\u00e9paisse couche de gras facilitant toutes les intromissions (gros effet dans la foule \u00e0 demi-endormie qui hantait le wagon). C\u2019est lui qui me signala une femme qui empruntait souvent la m\u00eame ligne \u2014 la quarantaine solide, la laideur sympathique \u2014 affubl\u00e9e d\u2019un nez que Weber ou Depardieu eussent eu envie de lui emprunter pour jouer Cyrano. \u00ab Je t\u2019assure, ass\u00e9nait mon ami sur un ton sans r\u00e9plique, et avec une hauteur de voix couvrant le bruit des roues, qu\u2019elle doit \u00eatre \u00e9patante au lit \u2014 avec un nez pareil ! \u00bb Ma foi, je me fiai \u00e0 lui, et fis ce qu\u2019il fallait pour v\u00e9rifier son hypoth\u00e8se, qui se r\u00e9v\u00e9la si exacte que je sortis de l\u2019exp\u00e9rience essor\u00e9 comme l\u2019\u00e9ponge d\u2019un boxeur.<\/p>\n\n\n\n<p>Il y a chez les femmes laides comme une obligation de compenser, par les prouesses \u00e9rotiques et les feux d&rsquo;artifesses, le l\u00e9ger inconv\u00e9nient de la laideur. Un sentiment plus rare chez les hommes, qui, globalement imparfaits, se sentent moins dans l&rsquo;obligation d&rsquo;\u00eatre des Apollons, mais persistent \u2014 les imb\u00e9ciles ! \u2014 \u00e0 r\u00e9clamer des V\u00e9nus.<br><br>Sans chercher forc\u00e9ment la laideur parfaite (qui est, du coup, une forme de beaut\u00e9), j\u2019ai toujours \u00e9t\u00e9 attentif aux d\u00e9fauts que ces dames excusent en se livrant \u00e0 des acrobaties mirobolantes. La beaut\u00e9 est toujours identique \u00e0 elle-m\u00eame, la laideur est si vari\u00e9e qu\u2019elle incite \u00e0 d\u00e9couvrir, \u00e0 chaque fois, l\u2019intellect qui se cache derri\u00e8re. Et je comprends assez que Depardieu, dans le film de Bertrand Blier, pr\u00e9f\u00e8re Balasko \u00e0 Carole Bouquet. <a href=\"https:\/\/www.causeur.fr\/brighelli-zulietta-jean-jacques-rousseau-venise-179703\">La panique de Rousseau<\/a> \u00e0 l\u2019id\u00e9e que Zulietta devait quelque part \u00eatre un monstre est une r\u00e9action de pauvre type \u2014 et le fait est que Jean-Jacques\u2026<br><br>Jean-Paul Brighelli<br><br>\u00c0 lire : Umberto Eco, <em>Histoire de la laideur,<\/em> Flammarion, 456 p., 2005, de 27 \u00e0 40\u20ac selon les sites de soldes.<\/p>\n\n\n\n<figure class=\"wp-block-image size-large\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" width=\"300\" height=\"426\" src=\"https:\/\/blog.causeur.fr\/bonnetdane\/wp-content\/uploads\/sites\/25\/2024\/12\/trop-belle-pour-toi.jpg\" alt=\"\" class=\"wp-image-5220\" srcset=\"https:\/\/blog.causeur.fr\/bonnetdane\/wp-content\/uploads\/sites\/25\/2024\/12\/trop-belle-pour-toi.jpg 300w, https:\/\/blog.causeur.fr\/bonnetdane\/wp-content\/uploads\/sites\/25\/2024\/12\/trop-belle-pour-toi-211x300.jpg 211w, https:\/\/blog.causeur.fr\/bonnetdane\/wp-content\/uploads\/sites\/25\/2024\/12\/trop-belle-pour-toi-296x420.jpg 296w\" sizes=\"auto, (max-width: 300px) 100vw, 300px\" \/><\/figure>\n\n\n\n<p><br><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>En 1976, je fus nomm\u00e9 au coll\u00e8ge du Neubourg, en Normandie \u2014 une terra incognita qu\u2019il me fallut bien d\u00e9couvrir. 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