{"id":5273,"date":"2025-02-05T11:31:45","date_gmt":"2025-02-05T10:31:45","guid":{"rendered":"https:\/\/blog.causeur.fr\/bonnetdane\/?p=5273"},"modified":"2025-02-05T17:16:01","modified_gmt":"2025-02-05T16:16:01","slug":"il-ny-a-pas-de-rapport-sexuel-jacques-lacan","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/blog.causeur.fr\/bonnetdane\/il-ny-a-pas-de-rapport-sexuel-jacques-lacan-5273","title":{"rendered":"\u00ab\u00a0Il n&rsquo;y a pas de rapport sexuel\u00a0\u00bb (Jacques Lacan)"},"content":{"rendered":"\n<p><em>D\u00e9but d&rsquo;un roman (achev\u00e9) qui ne verra jamais le jour, intitul\u00e9 <\/em>Forclos<em> \u2014 et utilisation d&rsquo;une conf\u00e9rence bien r\u00e9elle, donn\u00e9e dans un s\u00e9minaire post-lacanien il y a un e vingtaine d&rsquo;ann\u00e9es, sur le \u00ab\u00a0rapport textuel\u00a0\u00bb \u2014 \u00e0 propos de rapport sexuel\u2026<\/em><\/p>\n\n\n\n<p><\/p>\n\n\n\n<p><\/p>\n\n\n\n<p>Le grand amphith\u00e9\u00e2tre rentra lentement dans le silence &#8211; ce brouhaha diffus, parfois trou\u00e9 d&rsquo;une vocif\u00e9ration muette, qui chez les universitaires est l&rsquo;\u00e9tat optimal du silence. Julien jeta un coup d&rsquo;\u0153il professionnel sur l&rsquo;assembl\u00e9e, s&rsquo;effor\u00e7ant de localiser les masses les plus gris\u00e2tres, celles qu&rsquo;il faudrait travailler davantage pour obtenir leur adh\u00e9sion, et les \u00eelots plus roses, qui lui \u00e9taient d\u00e9j\u00e0 tout acquis, ceux sur lesquels il pourrait s&rsquo;appuyer. De-ci de-l\u00e0, quelques sourires qui se voulaient amicaux, ou, si l&rsquo;on pr\u00e9f\u00e8re, carnassiers. Certains compulsaient le programme, cherchant son nom, et le th\u00e8me : Julien B., Consid\u00e9rations annexes et connexes sur l&rsquo;\u00e9rotisme et la pornographie. Il en connaissait quelques-uns \u2014 ceux qui l&rsquo;avaient contact\u00e9, dont l&rsquo;expression semblait l&rsquo;encourager \u2014 l&rsquo;encourager surtout \u00e0 \u00eatre concis. Plusieurs souriaient de piti\u00e9, le voyant install\u00e9 sans notes \u00e0 la tribune, r\u00e9sign\u00e9s \u00e0 la prof\u00e9ration probable de banalit\u00e9s distingu\u00e9es\u2026<br> Julien \u00e9tait bien conscient qu&rsquo;il n&rsquo;\u00e9tait l\u00e0 que par concession mondaine, parce qu&rsquo;on avait voulu introduire, dans ce cycle de conf\u00e9rences sur \u00ab\u00a0Eros et civilisations\u00a0\u00bb (et tout tenait \u00e0 ce pluriel qui d\u00e9marquait Marcuse) une touche de parisianisme, un frisson de scandale m\u00e2tin\u00e9 d&rsquo;une r\u00e9v\u00e9rence aux milieux de l&rsquo;\u00e9dition. Certainement rien qui e\u00fbt \u00e0 voir avec la cr\u00e9ation.<br> Vers le milieu de l&rsquo;amphith\u00e9\u00e2tre, il vit Florence se pencher vers sa voisine, une toute jeune femme souriante, et lui murmurer quelque chose qui se perdait dans ce sourire.<br> Le conf\u00e9rencier jeta un dernier coup d&rsquo;\u0153il circulaire \u2014 ce regard froid, sans un battement de cils, qu&rsquo;il avait mis au point, des ann\u00e9es auparavant, pour s\u00e9duire les enfants r\u00e9tives. Son visage n&rsquo;en promettait jamais plus qu&rsquo;il ne pouvait donner \u2014 le go\u00fbt prononc\u00e9 pour les larmes des autres.<br> Pour le coup, le silence se fit vraiment.<br><br> \u00ab\u00a0Il lui remit la verge en lui commandant d&rsquo;en fustiger d&rsquo;abord l&rsquo;Allemande pour l&rsquo;habituer. Son membre plac\u00e9 derri\u00e8re le gros cul de la patiente s&rsquo;\u00e9tait quill\u00e9, mais, malgr\u00e9 sa concupiscence, son bras retombait rythmiquement, la verge \u00e9tait tr\u00e8s flexible, le coup sifflait en l&rsquo;air, puis retombait s\u00e8chement sur la peau tendue qui se rayait\u201d, r\u00e9cita-t-il, d\u2019une voix presque trop m\u00e9lodieuse, un peu distante.<br><br> Il laissa un l\u00e9ger blanc se d\u00e9velopper apr\u00e8s la citation initiale, dans une tr\u00e8s belle qualit\u00e9 de silence.<br><br> A l&rsquo;oreille de sa voisine, Florence murmura : \u00ab\u00a0Apollinaire\u2026\u00a0\u00bb<br> Sa bouche \u00e9pousait presque le creux de son oreille.<br><br> \u00ab\u00a0Le Tatar \u00e9tait un artiste et les coups qu&rsquo;il frappait se r\u00e9unissaient pour former un dessin calligraphique. Sur le bas du dos, au-dessus des fesses, le mot putain apparut bient\u00f4t distinctement.\u00a0\u00bb<br> <br> La voix resta un instant suspendue.<br><br> \u00ab\u00a0Si j&rsquo;interviens ici, reprit Julien, c&rsquo;est en simple praticien de l&rsquo;\u00e9criture \u00e9rotique \u2014 et d\u00e9j\u00e0, ce disant, j&rsquo;ai l&rsquo;impression d&rsquo;articuler un pl\u00e9onasme : l&rsquo;\u00e9rotisme, c&rsquo;est ce qui s&rsquo;\u00e9crit.<br> \u00ab\u00a0Autant vider le d\u00e9bat tout de suite : contrairement \u00e0 ce que son \u00e9tymologie, aujourd&rsquo;hui peu per\u00e7ue, semblerait entendre, la pornographie ne s&rsquo;\u00e9crit pas : elle montre. Elle adopte unilat\u00e9ralement le point de vue du voyeur triste. Dans un film pornographique, la cam\u00e9ra est toujours objective \u2014 m\u00e9dicale, m\u00eame. Le r\u00e9alisateur s&rsquo;interdit tout effet d&rsquo;\u00e9criture, il en reste sciemment \u00e0 une grammaire \u00e9l\u00e9mentaire, le langage \u00e2nonn\u00e9, rab\u00e2ch\u00e9, d&rsquo;une enfance perp\u00e9tu\u00e9e, faite de gros plans sans syntaxe &#8211; un en-de\u00e7\u00e0 de la syntaxe. Ce que serait un dictionnaire r\u00e9duit \u00e0 des images, toujours les m\u00eames.<br> \u00ab\u00a0L&rsquo;\u00e9rotisme est le style \u2014 une certaine mani\u00e8re de graver, de la plume, de l&rsquo;ongle ou du fouet, et, nous allons le voir, de lire.\u00a0\u00bb<br> \u00ab\u00a0Les premiers chr\u00e9tiens, confront\u00e9s aux signes de l&rsquo;Eros grec, ne s&rsquo;y sont pas tromp\u00e9s. Qu&rsquo;on se rappelle les anath\u00e8mes de Cl\u00e9ment d&rsquo;Alexandrie. Le christianisme, ce sont les statues mutil\u00e9es, les biblioth\u00e8ques saccag\u00e9es, le silence des corps &#8211; et donc, par voie de cons\u00e9quence, le hurlement des corps : lorsqu&rsquo;on chasse Eros, il rentre par la fen\u00eatre ; on ne brise les statues antiques que pour les remplacer par le discours ininterrompu du martyrologe. La L\u00e9gende dor\u00e9e n&rsquo;est qu&rsquo;une litanie sans fin de corps d\u00e9cor\u00e9s par les supplices &#8211; avec une fascination particuli\u00e8re, et singuli\u00e8re, pour les jeunes martyres qui, frapp\u00e9es des instruments les plus barbares, sortent indemnes \u2014 vierges comme le papier \u2014 des supplices les plus marquants. On pourrait y lire l&rsquo;id\u00e9e que les seuls signes qui peuvent s&rsquo;inscrire sur le corps des saints est le texte mystique de l&rsquo;Evangile \u2014 invisible sinon \u00e0 travers les stigmates \u2014 voyez Saint Fran\u00e7ois, voyez sainte Catherine de Sienne, qui remercie Dieu d&rsquo;avoir marqu\u00e9 ind\u00e9l\u00e9bilement le corps de son Fils sur la Croix, car ces marques sont le signe certain, paradoxal pour les esprits faibles, de la Vie \u00e9ternelle : \u00ab\u00a0L&rsquo;autre rem\u00e8de pour ce mort, dit-elle, ce fut de conserver les cicatrices dans le corps du Verbe pour que continuellement elles crient mis\u00e9ricorde devant toi, pour nous ; dans ta lumi\u00e8re j&rsquo;ai vu que tu les as conserv\u00e9es par ardent amour, et elles ne sont pas g\u00ean\u00e9es, ni elles ni la couleur du sang, par le corps glorieux, et elles ne g\u00eanent pas ce corps\u00a0\u00bb. Les stigmates sont le verbe \u00e9crit sur le Verbe incarn\u00e9. Pour preuve cette d\u00e9rision des stigmates qu&rsquo;est l&rsquo;histoire de Catherine Cadi\u00e8re, telle que la racontent les auteurs de Th\u00e9r\u00e8se philosophe et de la Sorci\u00e8re : le pr\u00eatre libertin fouette jusqu&rsquo;au sang la jeune fille soumise \u00e0 la p\u00e9nitence, et constatant que la trace des verges s&rsquo;efface entre deux confessions, le r\u00e9v\u00e9rend Girard fabrique finalement \u00e0 la jeune novice des plaies d\u00e9finitives aux mains, aux pieds et au c\u00f4t\u00e9, reproduisant les plaies sacr\u00e9es avec un quelconque acide &#8211; bienheureuses \u00e9poques o\u00f9 la religion \u00e9tait \u00e0 ce point prenante qu&rsquo;elle investissait les fantasmes les plus libertins. Puis il lui lac\u00e8re le front avec une couronne d&rsquo;\u00e9pines de m\u00e9tal, fabriqu\u00e9e, dit Michelet, par un artisan oiseleur de Toulon &#8211; mettant ainsi la t\u00eate de la jeune fille en cage &#8211; et sur ce visage souill\u00e9 de sang, il imprime des v\u00e9roniques revendues fort cher aux d\u00e9v\u00f4tes de la ville, alert\u00e9es sur la saintet\u00e9 de la novice par la pr\u00e9sence de ces stigmates frauduleux. La plus belle m\u00e9taphore, sans doute, de ce qu&rsquo;est un texte \u00e9rotique absolu : l&#8217;empreinte de la chair \u00e0 m\u00eame le papier.<br> \u00ab\u00a0Le fantasme sadique par excellence, le fantasme qui justement fait progresser le texte vers un infini, c&rsquo;est l&rsquo;id\u00e9e que la peau lac\u00e9r\u00e9e, la feuille imprim\u00e9e, peuvent redevenir vierges. Sade nous parle de ces \u00ab\u00a0quelques vestiges de verges\u00a0\u00bb (sublime ambigu\u00eft\u00e9 du mot) qui, gr\u00e2ce \u00e0 la \u00ab\u00a0puret\u00e9 du sang\u00a0\u00bb de Justine, \u00ab\u00a0disparurent bient\u00f4t\u00a0\u00bb, et des \u00ab\u00a0ces attaques sodomistes qui, dirig\u00e9es par des membres ordinaires, ne la d\u00e9formaient nullement\u00a0\u00bb. Cette extraordinaire facult\u00e9 de r\u00e9g\u00e9n\u00e9ration \u00e9pidermique des h\u00e9ro\u00efnes sadiennes, est-ce autre chose que la m\u00e9taphore d\u2019une page blanche s\u2019offrant \u00e0 la plume d\u00e8s que la pr\u00e9c\u00e9dente page a \u00e9t\u00e9 chiffr\u00e9e ? Mais j&rsquo;y reviendrai.<br> \u00ab\u00a0Il y a des livres \u00e9rotiques \u2014 j&rsquo;ai m\u00eame tent\u00e9 d&rsquo;en \u00e9crire \u2014, des films, plus rarement, et m\u00eame parfois des actes \u00e9rotiques : je veux dire une certaine fa\u00e7on de parcourir l&rsquo;Autre, ou les Autres, comme un texte que l&rsquo;on d\u00e9chiffrerait et que l&rsquo;on corrigerait aussi.<br> \u00ab\u00a0L&rsquo;\u00e9rotisme, c&rsquo;est l&rsquo;addition d&rsquo;une conscience critique et d&rsquo;une volont\u00e9 stylistique. Et, comme dit fort bien Annie Ernaux d\u00e8s la premi\u00e8re page de <em>Passion simple<\/em>, c&rsquo;est aussi une suspension de la moralit\u00e9. L&rsquo;\u00e9rotisme tient un discours qui n&rsquo;a d&rsquo;autre fin que la volupt\u00e9 de sa prof\u00e9ration. C&rsquo;est un discours sans histoire &#8211; j&rsquo;allais dire : sans id\u00e9ologie.<br> \u00ab\u00a0D&rsquo;o\u00f9, dans les grands textes \u00e9rotiques, cette pure obsession de la trace, lue ou inflig\u00e9e &#8211; ce recours presque syst\u00e9matique \u00e0 tous les instruments de l&rsquo;\u00e9criture &#8211; la plume, l&rsquo;ongle ou le fouet.\u00a0\u00bb<br><br> Il continua \u00e0 glisser agr\u00e9ablement d&rsquo;un texte \u00e0 l&rsquo;autre, remontant aux Kama Soutra, et au code v\u00e9ritablement \u00ab\u00a0\u00e9crit\u00a0\u00bb des coups d&rsquo;ongles et des morsures ; accumulant, du <em>Crash<\/em> de Ballard aux fantasmes oubli\u00e9s de Scernabenco, les souvenirs litt\u00e9raires de tant de cicatrices inflig\u00e9es \u00e0 des corps que toute l\u2019\u00e9criture ne semblait plus que l\u2019obsession d\u2019une trace permanente ; rappelant les m\u00e9taphores us\u00e9es, de Gr\u00e9court \u00e0 Laclos, qui font des femmes des pupitres, et du verbe \u00ab\u00a0\u00e9crire\u00a0\u00bb un synonyme de poss\u00e9der &#8211; d&rsquo;une plume \u00e0 l&rsquo;autre ; l\u00e9gitimant l&rsquo;\u00e9criture sans fin des romans sadiens, leur inach\u00e8vement, <em>ad libitum<\/em>, dans des s\u00e9ries de supplices belles comme une po\u00e9sie ininterrompue. Convoquant le cin\u00e9ma \u00e0 l\u2019appui de sa th\u00e8se : de <em>Femme tatou\u00e9e<\/em> en <em>Pillow&rsquo;s book<\/em>, il d\u00e9crivit la peau humaine comme un papier pr\u00eat \u00e0 l&rsquo;usage de la plume, et le tatouage comme un essai, au fond d\u00e9risoire, pour fixer un texte organis\u00e9 sur une surface dont la r\u00e9g\u00e9n\u00e9ration permanente ne laisse subsister, au gr\u00e9 des cicatrices, qu&rsquo;un r\u00e9seau d\u00e9maill\u00e9 de signes \u00e9nigmatiques.<br><br> \u00ab\u00a0Que fait dire Jo\u00eb Bousquet, dans <em>le Cahier noir<\/em>, \u00e0 son h\u00e9ro\u00efne ? \u00ab\u00a0Je fus compl\u00e8tement satisfaite, les injures qui m&rsquo;\u00e9chappaient \u00e0 travers les sanglots t&rsquo;ayant assez irrit\u00e9 pour que la fantaisie te prenne d&rsquo;\u00e9crire pour ainsi dire dans ma chair le r\u00e9cit de mon humiliation\u2026\u00a0\u00bb Et dans l&rsquo;<em>Histoire d&rsquo;O<\/em>, les balafres ont invariablement la couleur des encres usuelles &#8211; noires ou violettes &#8211; jamais rouges. Quand elles s&rsquo;effacent, elles subsistent en n\u00e9gatif : \u00ab\u00a0Les balafres, sur le corps d&rsquo;O, mirent pr\u00e8s d&rsquo;un mois \u00e0 s&rsquo;effacer. Encore lui resta-t-il, aux endroits o\u00f9 la peau avait \u00e9clat\u00e9, une ligne un peu blanche, comme une tr\u00e8s ancienne cicatrice\u00a0\u00bb. Un texte \u00e9crit \u00e0 l&rsquo;encre sympathique &#8211; quel autre mot pour dire l&rsquo;\u00e9rotisme du trait ? Qui n&rsquo;a r\u00eav\u00e9, en parcourant une peau, \u00e0 tous les mensonges que raconte le satin de cette peau &#8211; qui n&rsquo;a r\u00eav\u00e9 \u00e0 ce qu&rsquo;elle r\u00e9v\u00e8lerait, au sens le plus photographique du terme, si toutes les cicatrices, les traces des caresses anciennes, remontaient \u00e0 la surface de ce palimpseste ?<br> \u00ab\u00a0Peut-\u00eatre cette volont\u00e9 obs\u00e9dante de repr\u00e9senter l&rsquo;\u00e9criture sur le corps est-elle l&rsquo;expression d&rsquo;un fantasme propre \u00e0 l&rsquo;\u00e9crivain &#8211; qui noircit la feuille de papier, la couvre de signes, puis, arriv\u00e9 au terme de la page, l&rsquo;envoie rejoindre toutes les pages d\u00e9j\u00e0 \u00e9crites, et repose devant lui une feuille \u00e0 nouveau vierge &#8211; inlassablement dispos\u00e9e aux caprices de son style.\u00a0\u00bb<br><br> D&rsquo;o\u00f9, dit-il, la tentation permanente de lire. Il cita Italo Calvino, longuement (\u00ab\u00a0\u00c0 la diff\u00e9rence de la lecture des pages \u00e9crites, la lecture que les amants font de leur corps n&rsquo;est pas lin\u00e9aire. Elle commence \u00e0 un endroit quelconque, saute, se r\u00e9p\u00e8te, revient en arri\u00e8re, insiste, se ramifie en messages simultan\u00e9s et divergents, converge de nouveau, affronte des moments d&rsquo;ennui, tourne la page, retrouve le fil, se perd.\u00a0\u00bb). Rappela que la jalousie, par exemple, est un exercice divinatoire, lecture de l&rsquo;invisible, o\u00f9 l&rsquo;on fait remonter, sur la peau de l&rsquo;autre, des fragments illisibles, parfois m\u00eame jamais \u00e9crits, &#8211; auxquels justement le jaloux pr\u00eate un sens, parce qu&rsquo;il est d\u00e9chiffreur d&rsquo;innomm\u00e9. Glissa de Proust \u00e0 Robbe-Grillet, \u00e9voqua Othello, et son d\u00e9sespoir de ne trouver, sur le visage ou le corps de Desd\u00e9mone, aucune trace de l&rsquo;adult\u00e8re, comme si la Femme \u00e9tait, par essence, l&rsquo;\u00eatre capable d&rsquo;occulter les signes les plus certains.<br> L\u00e0 intervenait l&rsquo;art. Le projet de Phidias, de Praxit\u00e8le ou de Canova n&rsquo;\u00e9tait-il pas de repr\u00e9senter, dans le marbre le plus blanc, ce que sont les d\u00e9esses &#8211; celles sur lesquelles aucun amour ne laisse de traces ? Obsession de ces marbres d&rsquo;un blanc sans veines de Paros ou de Carrare. \u00ab\u00a0L&rsquo;art grec, dit-il, n&rsquo;est-il pas comparable \u00e0 la vraie cuisine chinoise &#8211; l&rsquo;exaltation d&rsquo;une saveur tellement \u00e9pur\u00e9e qu&rsquo;elle en arrive \u00e0 l\u2019ultime provocation des papilles \u2014 la fadeur ?\u00a0\u00bb<br><br> Il marqua une tr\u00e8s l\u00e9g\u00e8re pause \u2014 peut-\u00eatre un peu trop th\u00e9\u00e2trale \u2014, le temps de laisser son paradoxe wildien bourdonner sur les murs.<br><br> \u00ab\u00a0C&rsquo;est toute la le\u00e7on du n\u00e9o-classicisme, ajouta-t-il. De David \u00e0 Ingres en passant par Girodet, toute une peinture exaltant le lisse, le poli, \u2014 et qui d&rsquo;ailleurs ne laisse souvent dans les m\u00e9moires aucune trace, trop parfaite pour \u00eatre de ce monde.\u00a0\u00bb<br><br> \u00ab\u00a0R\u00e9versibilit\u00e9 des m\u00e9taphores, dit-il soudain, de fa\u00e7on assez inattendue. Ces textes qui racontent, \u00e0 travers des histoires de corps d\u00e9cor\u00e9s d&rsquo;estafilades, le fantasme d&rsquo;une \u00e9criture, sont peut-\u00eatre \u2014 sans doute \u2014 ceux qui disent le mieux ce qu&rsquo;est la litt\u00e9rature. Si la blessure est la marque d&rsquo;une envie d&rsquo;\u00e9crire, le texte \u2014 tout texte \u2014 n&rsquo;est-il pas le fantasme d&rsquo;une intense envie de blesser ? On se demande parfois, lorsqu&rsquo;on \u00e9crit, et lorsqu&rsquo;on lit, ce qui peut encha\u00eener ainsi l&rsquo;\u00e9crivain \u00e0 sa page, le river \u00e0 son bureau dans cette activit\u00e9 absurde. Je crois que ce qui le tient, c&rsquo;est le d\u00e9sir, un immense d\u00e9sir de destruction, au c\u0153ur m\u00eame de ce que nous appelons, non sans ironie, cr\u00e9er. Les vrais sadiques font de pi\u00e8tres \u00e9crivains : nul besoin de rappeler \u00e0 quel point Sade fut un pi\u00e8tre sadique ? Peut-\u00eatre celui \u2014 ou celle \u2014 qui vit dans la m\u00e9taphore est-il impuissant dans le r\u00e9el. Mallarm\u00e9 est de ceux qui se sont le mieux approch\u00e9s du paradoxe. A l&rsquo;angoisse de la page blanche r\u00e9pond l&rsquo;impuissance momentan\u00e9e, la hantise de cr\u00e9er.<br> \u00ab\u00a0D&rsquo;o\u00f9 sans doute le caract\u00e8re limite de l&rsquo;\u00e9criture \u00e9rotique, qui est ce qu&rsquo;il y a de plus pr\u00e8s de la R\u00e9v\u00e9lation \u2014 au sens m\u00eame o\u00f9 les textes sacr\u00e9s sont des livres ultimes, ceux apr\u00e8s lesquels il n&rsquo;y a plus qu&rsquo;\u00e0 br\u00fbler les biblioth\u00e8ques. Ecrire d&rsquo;amour, c&rsquo;est dire ce que c&rsquo;est qu&rsquo;\u00e9crire : c&rsquo;est l&rsquo;ambition d&rsquo;aimer \u00e0 mort.<br> \u00ab\u00a0Je r\u00eave, ajouta-t-il, d&rsquo;une \u00e9criture et d&rsquo;un amour qui seraient en quelque sorte dans l&rsquo;au-del\u00e0 des signes. Pour l&rsquo;\u00e9criture, cela pourrait se rapprocher du plaisir purement musculaire de la po\u00e9sie \u00e0 son plus haut niveau \u2014 purs bibelots de tout sens abolis. Quant \u00e0 l&rsquo;amour, \u2014 je ne sais pas, sinon la mort : les passions se font l\u00e9gendaires lorsqu&rsquo;elles culminent, justement, dans l&rsquo;abolition des corps, ou leur confusion, comme dans le mythe de l&rsquo;Androgyne qui, enfin r\u00e9uni, abolirait la trace de la cicatrice ombilique. En attendant de retrouver ce bonheur supr\u00eame \u2014 au sens pur du bonheur, qui suppose la fin du temps \u2014, il nous reste le simple plaisir des \u00e9treintes, et de la lecture des \u00e9treintes.\u00a0\u00bb<br><br> On l&rsquo;applaudit, car il avait \u00e9t\u00e9 assez bref \u2014 nul autre motif ne fait applaudir des universitaires. La charg\u00e9e de recherches au CNRS qui devait parler apr\u00e8s lui, et qui, \u00e0 l&rsquo;autre bout de la longue table, compulsait pour la centi\u00e8me fois une \u00e9paisse liasse, lui jeta un regard noir : elle sentait que sa communication sur \u00ab\u00a0Continuit\u00e9 et discontinuit\u00e9 dans le discours des n\u00e9o-divorc\u00e9s devant les juges d&rsquo;instruction\u00a0\u00bb risquait d&rsquo;\u00eatre moins facilement re\u00e7u que ces galanteries faciles sur l&rsquo;usage de l&rsquo;ongle et du fouet. <br> Elle n&rsquo;avait pas absolument tort. On l&rsquo;applaudit pourtant avec effervescence, car la fin de sa communication co\u00efncidait avec la fin de journ\u00e9e.<br> Le pr\u00e9sident de s\u00e9ance invita tous les participants au colloque \u00e0 se retrouver \u00e0 la caf\u00e9t\u00e9ria de la Fac, o\u00f9 l&rsquo;on avait dress\u00e9 boissons et petits fours : il est fort \u00e9trange, dans ces c\u00e9r\u00e9monies universitaires, que ceux qui se taisent aient tant besoin de se d\u00e9salt\u00e9rer.<br> C&rsquo;est l\u00e0 que Julien rencontra Viviane pour la premi\u00e8re fois, accroch\u00e9e au bras de Florence.<\/p>\n\n\n\n<p>Jean-Paul Brighelli<\/p>\n\n\n\n<figure class=\"wp-block-image size-large\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" width=\"784\" height=\"520\" src=\"https:\/\/blog.causeur.fr\/bonnetdane\/wp-content\/uploads\/sites\/25\/2025\/02\/Capture-de\u0301cran-2025-02-05-a\u0300-11.29.45.png\" alt=\"\" class=\"wp-image-5283\" srcset=\"https:\/\/blog.causeur.fr\/bonnetdane\/wp-content\/uploads\/sites\/25\/2025\/02\/Capture-de\u0301cran-2025-02-05-a\u0300-11.29.45.png 784w, https:\/\/blog.causeur.fr\/bonnetdane\/wp-content\/uploads\/sites\/25\/2025\/02\/Capture-de\u0301cran-2025-02-05-a\u0300-11.29.45-300x199.png 300w, https:\/\/blog.causeur.fr\/bonnetdane\/wp-content\/uploads\/sites\/25\/2025\/02\/Capture-de\u0301cran-2025-02-05-a\u0300-11.29.45-768x509.png 768w, https:\/\/blog.causeur.fr\/bonnetdane\/wp-content\/uploads\/sites\/25\/2025\/02\/Capture-de\u0301cran-2025-02-05-a\u0300-11.29.45-696x462.png 696w, https:\/\/blog.causeur.fr\/bonnetdane\/wp-content\/uploads\/sites\/25\/2025\/02\/Capture-de\u0301cran-2025-02-05-a\u0300-11.29.45-633x420.png 633w\" sizes=\"auto, (max-width: 784px) 100vw, 784px\" \/><\/figure>\n\n\n\n<p><br><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>D\u00e9but d&rsquo;un roman (achev\u00e9) qui ne verra jamais le jour, intitul\u00e9 Forclos \u2014 et utilisation d&rsquo;une conf\u00e9rence bien r\u00e9elle, donn\u00e9e dans un s\u00e9minaire post-lacanien il y a un e vingtaine d&rsquo;ann\u00e9es, sur le \u00ab\u00a0rapport textuel\u00a0\u00bb \u2014 \u00e0 propos de rapport sexuel\u2026 Le grand amphith\u00e9\u00e2tre rentra lentement dans le silence &#8211; ce brouhaha diffus, parfois trou\u00e9 [&hellip;]<\/p>\n","protected":false},"author":6,"featured_media":5282,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"categories":[1],"tags":[1593,2081,4097,4095,2531,4100,4102,363,2117],"class_list":{"0":"post-5273","1":"post","2":"type-post","3":"status-publish","4":"format-standard","5":"has-post-thumbnail","7":"category-non-classe","8":"tag-apollinaire","9":"tag-cicatrices","10":"tag-erotisme-ecriture","11":"tag-erotisme-pornographie","12":"tag-histoire-do-2","13":"tag-jacques-lacan","14":"tag-joe-bousquet","15":"tag-sade","16":"tag-sadisme"},"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/blog.causeur.fr\/bonnetdane\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/5273","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/blog.causeur.fr\/bonnetdane\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/blog.causeur.fr\/bonnetdane\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/blog.causeur.fr\/bonnetdane\/wp-json\/wp\/v2\/users\/6"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/blog.causeur.fr\/bonnetdane\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=5273"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/blog.causeur.fr\/bonnetdane\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/5273\/revisions"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/blog.causeur.fr\/bonnetdane\/wp-json\/wp\/v2\/media\/5282"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/blog.causeur.fr\/bonnetdane\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=5273"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/blog.causeur.fr\/bonnetdane\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=5273"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/blog.causeur.fr\/bonnetdane\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=5273"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}