{"id":5351,"date":"2025-03-30T10:53:08","date_gmt":"2025-03-30T08:53:08","guid":{"rendered":"https:\/\/blog.causeur.fr\/bonnetdane\/?p=5351"},"modified":"2025-03-30T10:53:08","modified_gmt":"2025-03-30T08:53:08","slug":"les-prolongations","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/blog.causeur.fr\/bonnetdane\/les-prolongations-5351","title":{"rendered":"Les prolongations"},"content":{"rendered":"\n<p><em>Cet ouvrage, qui devait \u00eatre sign\u00e9 par mon ami l&rsquo;avocat Paul Lombard, \u00e9tait achev\u00e9 quand un AVC l&rsquo;a priv\u00e9 pendant un temps de ses capacit\u00e9s \u2014 avant qu&rsquo;un second ne l&rsquo;exp\u00e9die dans un monde d&rsquo;autant meilleur qu&rsquo;il n&rsquo;existe pas; Il \u00e9tait compl\u00e8tement r\u00e9dig\u00e9, il ne sortira jamais, tant pis.<br>Ce qui suit \u00e9tait le d\u00e9but de ce r\u00e9cit de vie ultime intitul\u00e9 <\/em>Les Prolongations<em>.<\/em><br><\/p>\n\n\n\n<p><br>Jeudi 23 septembre. Il s\u2019appr\u00eate \u00e0 d\u00e9jeuner quand un brouhaha, dans la rue, attire son attention. Il jette un \u0153il par les grandes baies vitr\u00e9es : un groupe de jeunes gens descendent la rue Guynemer, le long du jardin du Luxembourg. Ils sont peut-\u00eatre une dizaine, bras dessus bras dessous \u2014 il fait beau, les jupes des filles volent, c\u2019est fort plaisant \u00e0 voir.  Ils parlent haut, et, \u00e0 mieux y regarder, sont encombr\u00e9s de pancartes et de banderoles \u00e0 demi d\u00e9ploy\u00e9es. <br>L\u2019id\u00e9e, soudain, s\u2019impose : ils se rendent \u00e0 la manifestation pr\u00e9vue ce jour, contre la proposition de loi faite par le gouvernement d\u2019imposer \u00e0 tous une retraite \u00e0 62 ans.<br>Il n\u2019en revient pas. Le plus \u00e2g\u00e9 de la bande, l\u00e0-dessous, a tout au plus 25 ans. Bon sang, que faisait-il, lui, \u00e0 25 ans ? C\u2019\u00e9tait au d\u00e9but des ann\u00e9es 1950, il venait de finir son Droit, il travaillait comme un fou \u2014 il travaille toujours, d\u2019ailleurs, presque 60 ans plus tard. La retraite ?<br>Le mot, pense-t-il, \u00e9voque des Anabases douteuses, des B\u00e9r\u00e9zina douloureuses. \u00ab Sonner la retraite \u00bb, comme disent les militaires, a quelque chose de honteux \u2014 un sentiment de fuite, de d\u00e9couragement. Mettre bas les armes, et partir en courant, tout au long de la steppe russe. Est-ce que Roland, \u00e0 Roncevaux, a pens\u00e9 sonner la retraite ? Bon sang, il n\u2019a m\u00eame pas voulu c\u00e9der aux objurgations d\u2019Olivier, et sonner du cor pour appeler Charles, l\u00e0-bas, \u00e0 l\u2019avant-garde\u2026 Et il y avait, dit le chroniqueur, encore plus de Maures autour du roi Marsile dans le d\u00e9fil\u00e9 de Roncevaux que de cosaques dans l\u2019arm\u00e9e de Koutouzov. <br>Les images qui lui viennent sont presque toutes martiales. C\u2019est qu\u2019il appartient \u00e0 une g\u00e9n\u00e9ration pour laquelle L\u00e9onidas \u00e9tait bien le h\u00e9ros qui avait, avec trois cents Spartiates, affront\u00e9 Xerx\u00e8s aux Thermopyles \u2014 et non une marque de chocolats belges. \u00ab Ils sont jeunes, maugr\u00e9e-t-il en regardant la bande qui remonte la rue de Vaugirard en direction du S\u00e9nat, ils devraient vivre \u00e0 200%, au lieu de r\u00e9clamer une \u00ab retraite \u00bb \u2014 quelle horreur ! \u00bb<br><br>C\u2019est alors que l\u2019image lui est venue \u2014 non plus guerri\u00e8re, mais sportive. \u00ab La retraite, pense-t-il, c\u2019est le retour d\u00e9finitif aux vestiaires, quand l\u2019arbitre a sonn\u00e9 la fin du match : voil\u00e0, il n\u2019y a plus rien \u00e0 faire, plus de buts \u00e0 marquer ni \u00e0 encaisser, il n\u2019y a plus \u00e0 courir, on peut laisser le c\u0153ur redescendre \u00e0 l\u2019\u00e9tiage. Qu\u2019on ait gagn\u00e9 ou perdu, il n\u2019est plus temps ! \u00bb<br>Plus temps\u2026 Quel temps ?<br>Il n\u2019a jamais eu conscience de son \u00e2ge \u2014 ni \u00e0 25 ans, quand il vivait trois vies en m\u00eame temps, ni \u00e0 45, quand il \u00e9tait d\u00e9j\u00e0 un avocat connu et reconnu, ni maintenant. Et il vit toujours avec autant d\u2019intensit\u00e9, il travaille toujours. Moins d\u2019acharnement, mais peut-\u00eatre plus de finesse. Il aime toujours les beaux objets \u2014 sa maison en est remplie \u2014, il aime toujours les femmes. \u00ab La vieillesse, pense-t-il, \u00e7a n\u2019arrive qu\u2019aux autres. Un naufrage ? Mais je suis insubmersible ! \u00bb <br>Alors, bien s\u00fbr, il rencontre parfois des vieillards moins \u00e2g\u00e9s que lui, cass\u00e9s sur leur canne, l\u2019\u0153il vitreux, d\u00e9j\u00e0 ailleurs, lorgnant vers quelque fosse insondable, la d\u00e9marche h\u00e9sitante, le pantalon en berne. Oui, ceux-l\u00e0 ont pris leur retraite il y a d\u00e9j\u00e0 vilaine lurette. C\u2019est ce qui les a d\u00e9truits, certainement : il y en a tant, et en grand nombre, qui meurent dans les mois qui suivent leur d\u00e9part \u00e0 la retraite, cass\u00e9s dans leur \u00e9lan, d\u00e9sormais inutiles, des malheureux qui ont cru qu\u2019ils feraient enfin quelque chose de leurs loisirs, et que la vacuit\u00e9 soudaine de leur existence tue. Ils meurent de d\u00e9s\u0153uvrement, de la vanit\u00e9 de l\u2019otium, comme disaient mes ma\u00eetres latinistes, ce temps du loisir infini qui s\u2019oppose au negotium, le temps des \u00e9changes, et du travail, torture d\u00e9licieuse. Cela fait bien les affaires des caisses de retraite en particulier et de la S\u00e9curit\u00e9 sociale en g\u00e9n\u00e9ral, autant de pensions que l\u2019on ne versera plus\u2026 <br>Est-ce vraiment cela, l\u2019ambition de ces jeunes gens qui s\u2019en vont manifester ? L\u2019une des jeunes filles si press\u00e9es de prendre sa retraite avait, en surplomb, une poitrine de d\u00e9esse \u2014 septembre est chaud, cette ann\u00e9e, et autorise tous les d\u00e9voilements.<br>Quand m\u00eame ! \u00ab Nous ne voulons pas d\u2019un monde o\u00f9 la certitude de ne pas mourir de faim s\u2019\u00e9change contre la certitude de mourir d\u2019ennui \u00bb : il se souvient comme si c\u2019\u00e9tait hier de cette boutade soixante-huitarde, il avait quarante et un ans \u00e0 l\u2019\u00e9poque, la crini\u00e8re au vent, les cheveux aile-de-corbeau, il travaillait encore \u00e0 Marseille, \u00e0 l\u2019\u00e9poque, et il venait d\u2019apprendre que son ancien lyc\u00e9e, le lyc\u00e9e Thiers, avait \u00e9t\u00e9 rebaptis\u00e9 \u00ab lyc\u00e9e de la Commune de Paris \u00bb par une bande de chevelus hirsutes qui l\u2019occupaient \u2014 ils avaient bien raison, Thiers \u00e9tait un \u00eatre r\u00e9pugnant, quoique Marseillais lui aussi. \u00ab Mourir d\u2019ennui \u00bb ! C\u2019est tout \u00e0 fait cela\u2026<br>\u00ab Heureusement, pense-t-il soudain, que l\u2019arbitre a siffl\u00e9 les prolongations. Des prolongations \u00e0 vie. \u00ab The sky the limit \u00bb, disent les Anglo-saxons.<br>M\u00eame chose en amour. Il n\u2019y a pas de \u00ab dernier amour \u00bb, sauf dans les romans \u00e0 deux balles et \u00e0 l\u2019eau de rose. Toute passion appelle une nouvelle passion. Au fond, il a toujours \u00e9t\u00e9 amoureux. Sauf que sa passion a tr\u00e8s souvent chang\u00e9 d\u2019objet.<br>Mais justement, pense-t-il soudain, peut-\u00eatre faudrait-il enfin choisir \u2014 \u00e0 l\u2019aube de la toute derni\u00e8re mi-temps\u2026<br>Et deux ombres passent dans le soleil de cette belle journ\u00e9e. Il a un geste de la main, comme pour les chasser. Mais les fant\u00f4mes familiers s\u2019accrochent \u00e0 ses prunelles du dedans avec l\u2019obstination du d\u00e9sir.<\/p>\n\n\n\n<p>Jean-Paul Brighelli<br><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Cet ouvrage, qui devait \u00eatre sign\u00e9 par mon ami l&rsquo;avocat Paul Lombard, \u00e9tait achev\u00e9 quand un AVC l&rsquo;a priv\u00e9 pendant un temps de ses capacit\u00e9s \u2014 avant qu&rsquo;un second ne l&rsquo;exp\u00e9die dans un monde d&rsquo;autant meilleur qu&rsquo;il n&rsquo;existe pas; Il \u00e9tait compl\u00e8tement r\u00e9dig\u00e9, il ne sortira jamais, tant pis.Ce qui suit \u00e9tait le d\u00e9but de [&hellip;]<\/p>\n","protected":false},"author":6,"featured_media":5358,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"categories":[1],"tags":[4146,1148,4145,789],"class_list":{"0":"post-5351","1":"post","2":"type-post","3":"status-publish","4":"format-standard","5":"has-post-thumbnail","7":"category-non-classe","8":"tag-amours-seniles","9":"tag-paul-lombard","10":"tag-prolongations","11":"tag-retraite"},"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/blog.causeur.fr\/bonnetdane\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/5351","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/blog.causeur.fr\/bonnetdane\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/blog.causeur.fr\/bonnetdane\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/blog.causeur.fr\/bonnetdane\/wp-json\/wp\/v2\/users\/6"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/blog.causeur.fr\/bonnetdane\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=5351"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/blog.causeur.fr\/bonnetdane\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/5351\/revisions"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/blog.causeur.fr\/bonnetdane\/wp-json\/wp\/v2\/media\/5358"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/blog.causeur.fr\/bonnetdane\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=5351"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/blog.causeur.fr\/bonnetdane\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=5351"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/blog.causeur.fr\/bonnetdane\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=5351"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}