{"id":5378,"date":"2025-05-04T17:18:13","date_gmt":"2025-05-04T15:18:13","guid":{"rendered":"https:\/\/blog.causeur.fr\/bonnetdane\/?p=5378"},"modified":"2025-05-04T17:18:13","modified_gmt":"2025-05-04T15:18:13","slug":"les-nuits-de-topkapi-premier-chapitre","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/blog.causeur.fr\/bonnetdane\/les-nuits-de-topkapi-premier-chapitre-5378","title":{"rendered":"Les Nuits de Topkapi, premier chapitre"},"content":{"rendered":"\n<p><em>Apr\u00e8s <\/em>Soleil noir<em>, paru en juin 2024, un public curieux et quelques enthousiastes d\u00e9cha\u00een\u00e9s me r\u00e9clamaient une suite. En voici le tout premier chapitre\u2026 Le livre, tome 2 d&rsquo;une trilogie, para\u00eetra le 5 juin prochain.<\/em><br><br><br>                                                      Le verger du roi Louis<br><br>Le cavalier qui, en ce 1er juin 1687, allait, au petit galop, sur la grand-route reliant Paris \u00e0 Meudon s\u2019appelait Balthazar Herrero, dit Ma\u00eetre Balthus. Fils d\u2019un forgeron de P\u00e9zenas, m\u00e9decin de son \u00e9tat, il \u00e9tait devenu l\u2019homme \u00e0 la mode l\u2019ann\u00e9e pr\u00e9c\u00e9dente, apr\u00e8s avoir sauv\u00e9 la vie du roi. Quelques cures rapidement qualifi\u00e9es de providentielles, en cette \u00e9poque o\u00f9 sortir vivant des mains des m\u00e9decins tenait d\u00e9j\u00e0 du miracle, avaient accentu\u00e9 encore sa vogue \u00e0 la cour. Sa capacit\u00e9 \u00e0 parler les langues d\u2019Orient avait convaincu Sa Majest\u00e9 qu\u2019il serait peut-\u00eatre l\u2019homme ad\u00e9quat pour certaines affaires en suspens avec les Ottomans. Et pr\u00e9sentement il se rendait chez le marquis de Louvois, tout-puissant ministre de la Guerre et des menus plaisirs. <br>Il avait \u00e9t\u00e9 convoqu\u00e9 avec tant de politesse qu\u2019il avait compris que l\u2019urgence \u00e9tait grande. L\u2019invitation \u00e9tait arriv\u00e9e la veille \u00e0 Paris. Balthazar avait veill\u00e9 \u00e0 faire donner double ration d\u2019avoine \u00e0 son cheval : on ne fait pas attendre un homme qui commande parfois au roi lui-m\u00eame, il prendrait la route d\u00e8s le lendemain matin.<br>Balthazar avait choisi le cheval plut\u00f4t que le carrosse afin de profiter de ce premier jour de vrai printemps, un peu frais mais radieux, apr\u00e8s ces longs mois de neige et de gel. Profiter du chant des oiseaux qui p\u00e9piaient timidement, pas bien persuad\u00e9s que le Bonhomme Hiver s\u2019\u00e9tait enfui. Profiter de la course effar\u00e9e d\u2019un chevreuil d\u00e9rang\u00e9 dans sa qui\u00e9tude. Profiter des chansons de toile que les paysannes fredonnaient sur le seuil de leurs masures. Le pas d\u2019un cheval, jugeait-il, s\u2019accordait bien mieux avec sa r\u00e9flexion \u00e0 sauts et \u00e0 gambades, comme disait Montaigne, que les cahots irr\u00e9guliers d\u2019une route boueuse, dans un carrosse qui l\u2019aurait brinquebal\u00e9 dans tous les sens.<br>Peu lui importait que sa dignit\u00e9 de m\u00e9decin extraordinaire de Sa Majest\u00e9 lui interdise d\u00e9sormais de galoper comme un jeune homme. \u00ab D\u2019ailleurs, songeait-il, \u00e0 trente- cinq ans, suis-je encore un jeune homme ? \u00bb Par ailleurs, le fait d\u2019\u00eatre le m\u00e9decin \u00e0 la mode depuis quelques mois lui procurait plus de g\u00eane et d\u2019embarras que de satisfactions r\u00e9elles. Il n\u2019aimait gu\u00e8re \u00eatre au premier plan.<br>Que lui voulait Louvois ? On lui avait touch\u00e9 deux mots d\u2019une mission aupr\u00e8s de la Sublime Porte, comme on appelait alors l\u2019empire de Constantinople. \u00ab Moi ? \u00bb s\u2019\u00e9tonnait-il.<br>\u00ab Moi \u00bb \u00e9tait d\u2019ailleurs un mot rare dans sa bouche. Sa pratique m\u00e9dicale \u2013 faire parler les patients au lieu de les assommer d\u2019un discours en mauvais latin \u2013, jointe \u00e0 sa discr\u00e9tion naturelle, lui faisait rejeter toute tentation de vanit\u00e9 \u2013 m\u00eame s\u2019il avait l\u2019orgueil de son m\u00e9tier, et la certitude d\u2019\u00eatre parmi les meilleurs. \u00ab Mais en m\u00e9decine, concluait-il, \u00eatre parmi les meilleurs cesse d\u2019\u00eatre vrai d\u00e8s le premier mort. \u00bb<br>\u00ab Et puis, objectait-il dans son monologue int\u00e9rieur, n\u2019y a-t-il pas d\u00e9j\u00e0 un ambassadeur fran\u00e7ais \u00e0 Istanbul ? Que penserait Monsieur de Girardin, nomm\u00e9 l\u2019ann\u00e9e pass\u00e9e sur ce poste enviable et difficile, s\u2019il voyait d\u00e9bouler un \u00e9missaire aux pouvoirs obscurs et extraordinaires ? \u00bb<br>Le printemps, contenu pendant tout cet hiver interminable de 1686 1687, \u00e9clatait. La r\u00e9verb\u00e9ration mauve et verte de l\u2019immense for\u00eat de Meudon, sur la colline qui bouchait le paysage, faisait vibrer l\u2019horizon. Des iris fleurissaient sur le bord du chemin. Le bl\u00e9 germait enfin dans les champs, sans craindre les gel\u00e9es tardives, si fr\u00e9quentes en cette fin de XVIIe si\u00e8cle. Les paysans, amaigris par les famines, d\u00e9vor\u00e9s par les \u00e9pid\u00e9mies, \u00e9corch\u00e9s vifs par les imp\u00f4ts, sortaient de terre comme des spectres et s\u2019affairaient partout, les uns \u00e0 faire pa\u00eetre leurs vaches \u00e9tiques, les autres \u00e0 porter l\u00e9gumes et volailles au march\u00e9 de Meudon. Une paysanne, l\u00e9g\u00e8re et court v\u00eatue, qui allait vendre ses \u0153ufs, lui rappela la Perrette de M. de La Fontaine.<br>Peu \u00e0 peu, la monture \u2013 un genet d\u2019Espagne achet\u00e9 avec la splendide r\u00e9tribution pour services rendus accord\u00e9e par le roi quelques mois auparavant, et baptis\u00e9 Esculape, dieu de la m\u00e9decine comme on sait \u2013 s\u2019accorda au rythme de la pens\u00e9e de son ma\u00eetre. Elle passa un court instant \u00e0 l\u2019amble, qui \u00e9tait son allure la plus naturelle. Puis, sentant les r\u00eanes flotter sur son cou, elle se mit au pas.<br>Soudain, le cheval pila en fr\u00e9missant. Balthazar, perdu dans ses pens\u00e9es, leva la t\u00eate. Pour f\u00eater le retour du soleil et de la brise, on avait pendu un homme \u00e0 l\u2019entr\u00e9e du bourg, \u00e0 l\u2019une des branches basses d\u2019un ch\u00eane. Balthazar scruta les frondaisons sup\u00e9rieures de l\u2019arbre, encore par\u00e9 de ses feuilles d\u2019automne, mais o\u00f9 per\u00e7aient des bourgeons d\u2019un vert velout\u00e9. D\u2019autres pendus les d\u00e9coraient, dans des \u00e9tats vari\u00e9s, allant du squelette suspendu par une vert\u00e8bre plus obstin\u00e9e qu\u2019une autre \u00e0 des gueux \u00e0 demi rong\u00e9s par les vautours et les intemp\u00e9ries. Qu\u2019avait donc fait cet arbre pour porter tant d\u2019\u00e9tranges fruits ?<br>L\u2019ex\u00e9cution remontait \u00e0 plusieurs jours, manifestement. Les corbeaux, les autours et les milans avaient becquet\u00e9 le visage, dont les orbites d\u00e9sormais vides fixaient les passants d\u2019un regard d\u2019outre-monde. Les l\u00e8vres, d\u00e9chiquet\u00e9es, laissaient voir les dents noires \u2013 ou ce qu\u2019il en restait. La brise faisait voleter ce corps qui paraissait sans poids comme une rose des vents de chair humaine \u2013 nord, nord-est, nord de nouveau. Les mains, li\u00e9es dans le dos, avaient \u00e9t\u00e9 rong\u00e9es jusqu\u2019\u00e0 l\u2019os.<br>Du lent balancement du cadavre \u00e0 peine v\u00eatu de guenilles, dans le ch\u00eane, \u00e9manaient des remugles hideux qui entraient en conflit avec les parfums des premi\u00e8res fleurs. \u00ab Comme d\u2019habitude, constata le praticien, qui avait eu si souvent l\u2019occasion de humer l\u2019horreur, c\u2019est l\u2019odeur de la mort qui l\u2019emporte. \u00bb<br>Le spectacle n\u2019avait rien d\u2019extraordinaire, en cette \u00e9poque o\u00f9 l\u2019on pendait beaucoup et o\u00f9 l\u2019on mourait dru, mais il donna \u00e0 penser \u00e0 Balthazar. Qu\u2019est-ce que Sa Majest\u00e9 savait des souffrances et des mis\u00e8res de son peuple ? Que lui importait ? Pourvu que l\u2019on pay\u00e2t les taxes et que l\u2019on se f\u00eet enr\u00f4ler \u00e0 la premi\u00e8re r\u00e9quisition dans l\u2019arm\u00e9e royale\u2026<br>Balthazar avait \u00e9voqu\u00e9 l\u2019effarante mis\u00e8re de ce peuple surcharg\u00e9 d\u2019imp\u00f4ts avec un homme que l\u2019on tenait parfois pour responsable de cette effarante pression fiscale, ce marquis de Vauban qui ponctionnait si contin\u00fbment le tr\u00e9sor royal pour construire autour du royaume une ceinture de fer, mille forteresses destin\u00e9es \u00e0 contenir les assauts ennemis \u2014 si un jour l\u2019ennemi osait attaquer le plus puissant monarque d\u2019Europe. Vauban avait souri, et avait entra\u00een\u00e9 dans ses appartements Balthazar, pour lequel il avait une affection profonde depuis qu\u2019il lui avait confectionn\u00e9, quelques semaines auparavant, un sirop merveilleux pour soigner sa toux continuelle.<br>&#8211; Asseyez-vous, monsieur, et lisez, lui avait-il intim\u00e9 en lui posant sur les genoux une lourde liasse.<br>C\u2019\u00e9tait la premi\u00e8re version du grand \u0153uvre de Vauban, cette <em>D\u00eeme royale<\/em> qui pr\u00e9conisait un imp\u00f4t universel touchant toutes les cat\u00e9gories sociales, noblesse comprise. Un m\u00e9moire dont la diffusion progressive valut \u00e0 son auteur l\u2019inimiti\u00e9 du roi, peu enclin \u00e0 tol\u00e9rer qu\u2019on lui fasse la le\u00e7on, et celle de ses courtisans, fort peu d\u00e9sireux de contribuer de leur poche \u00e0 l\u2019effort de guerre. Si les riches payaient d\u00e9sormais l\u2019imp\u00f4t, disaient les j\u00e9suites, ils ne seraient plus \u00e0 m\u00eame de faire l\u2019aum\u00f4ne aux pauvres.<br>&#8211; Qu\u2019importe, murmura le cavalier, qui se parlait \u00e0 lui-m\u00eame et \u00e0 quelque dieu cach\u00e9, Sa Majest\u00e9 a de bien curieux fruits dans ses jardins.<br>Il contourna le pendu et reprit sa route \u2013 il arrivait \u00e0 Meudon. Dans moins de dix minutes, il entrerait dans le ch\u00e2teau du marquis de Louvois.<\/p>\n\n\n\n<p><\/p>\n\n\n\n<p>Jean-Paul Brighelli<br><\/p>\n\n\n\n<figure class=\"wp-block-image size-full\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" width=\"686\" height=\"716\" src=\"https:\/\/blog.causeur.fr\/bonnetdane\/wp-content\/uploads\/sites\/25\/2025\/05\/Capture-decran-2025-05-04-a-17.17.05.png\" alt=\"\" class=\"wp-image-5392\" srcset=\"https:\/\/blog.causeur.fr\/bonnetdane\/wp-content\/uploads\/sites\/25\/2025\/05\/Capture-decran-2025-05-04-a-17.17.05.png 686w, https:\/\/blog.causeur.fr\/bonnetdane\/wp-content\/uploads\/sites\/25\/2025\/05\/Capture-decran-2025-05-04-a-17.17.05-287x300.png 287w, https:\/\/blog.causeur.fr\/bonnetdane\/wp-content\/uploads\/sites\/25\/2025\/05\/Capture-decran-2025-05-04-a-17.17.05-402x420.png 402w\" sizes=\"auto, (max-width: 686px) 100vw, 686px\" \/><\/figure>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Apr\u00e8s Soleil noir, paru en juin 2024, un public curieux et quelques enthousiastes d\u00e9cha\u00een\u00e9s me r\u00e9clamaient une suite. En voici le tout premier chapitre\u2026 Le livre, tome 2 d&rsquo;une trilogie, para\u00eetra le 5 juin prochain. Le verger du roi Louis Le cavalier qui, en ce 1er juin 1687, allait, au petit galop, sur la grand-route [&hellip;]<\/p>\n","protected":false},"author":6,"featured_media":5389,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"categories":[1],"tags":[4175,4179,4174,4178,4000],"class_list":{"0":"post-5378","1":"post","2":"type-post","3":"status-publish","4":"format-standard","5":"has-post-thumbnail","7":"category-non-classe","8":"tag-balthazar-herrero","9":"tag-le-verger-du-roi-louis","10":"tag-les-nuits-de-topkapi","11":"tag-pendaison","12":"tag-soleil-noir"},"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/blog.causeur.fr\/bonnetdane\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/5378","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/blog.causeur.fr\/bonnetdane\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/blog.causeur.fr\/bonnetdane\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/blog.causeur.fr\/bonnetdane\/wp-json\/wp\/v2\/users\/6"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/blog.causeur.fr\/bonnetdane\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=5378"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/blog.causeur.fr\/bonnetdane\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/5378\/revisions"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/blog.causeur.fr\/bonnetdane\/wp-json\/wp\/v2\/media\/5389"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/blog.causeur.fr\/bonnetdane\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=5378"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/blog.causeur.fr\/bonnetdane\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=5378"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/blog.causeur.fr\/bonnetdane\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=5378"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}