{"id":5429,"date":"2025-07-05T09:50:52","date_gmt":"2025-07-05T07:50:52","guid":{"rendered":"https:\/\/blog.causeur.fr\/bonnetdane\/?p=5429"},"modified":"2025-07-05T09:50:52","modified_gmt":"2025-07-05T07:50:52","slug":"the-return-ou-le-retour-dulysse-comme-si-vous-y-etiez","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/blog.causeur.fr\/bonnetdane\/the-return-ou-le-retour-dulysse-comme-si-vous-y-etiez-5429","title":{"rendered":"The Return, ou le Retour d\u2019Ulysse comme si vous y \u00e9tiez"},"content":{"rendered":"\n<p>M\u00eame si j\u2019ai toujours eu une certaine tendresse pour le p\u00e9plum, je n\u2019en ai pas beaucoup vu, depuis la grande p\u00e9riode des ann\u00e9es 1950-1960, qui ne sombrent pas dans le ridicule d\u2019effets sp\u00e9ciaux d\u00e9l\u00e9t\u00e8res ou d\u2019anachronismes plaisants et lassants \u00e0 la fois. C\u2019est dire que je suis all\u00e9 voir le film d\u2019Uberto Pasolini (aucun rapport avec Pier Paolo, sinon dans l\u2019inspiration) en h\u00e9sitant \u00e0 chaque pas.<br>J\u2019\u00e9tais d\u2019autant plus dubitatif que la derni\u00e8re performance \u2014 au Festival de Cannes \u2014 de Juliette Binoche, qui interpr\u00e8te ici P\u00e9n\u00e9lope, m\u2019avait exasp\u00e9r\u00e9. <br>J\u2019avais tort, et Diderot avait raison (comme toujours). Un grand com\u00e9dien est une coquille vide (et plus elle est vide, meilleur c\u2019est) dans laquelle se glisse le personnage. Le philosophe avait beau jeu d\u2019\u00e9noncer cette v\u00e9rit\u00e9 : \u00e0 l\u2019\u00e9poque, on n\u2019interviewait pas les acteurs ni les actrices. Oh que je sais gr\u00e9 \u00e0 certains com\u00e9diens parmi les plus grands de n\u2019avoir pas d\u00e9boul\u00e9 inopin\u00e9ment sur les \u00e9tranges lucarnes de l\u2019actualit\u00e9 \u2014 Bouquet, Terzieff, mais aussi bien Huppert\u2026 Dor\u00e9navant, n\u2019importe quel cabotin prend des poses devant les cam\u00e9ras en dehors de l\u2019exercice de sa profession, et c\u2019est bien dommage.<br>Binoche doit \u00eatre tr\u00e8s b\u00eate (et assur\u00e9ment elle l\u2019est) pour \u00eatre \u00e0 ce point habit\u00e9e par P\u00e9n\u00e9lope, qu\u2019elle interpr\u00e8te avec un immense talent.  Avec feu et glace \u00e0 la fois. <br>Quant \u00e0 Ralph Fiennes, il est tout simplement prodigieux. J\u2019avais beaucoup appr\u00e9ci\u00e9 Kirk Douglas dans le temps. Mais l\u00e0, le com\u00e9dien britannique \u00e9clipse l\u2019Am\u00e9ricain dans la r\u00e9surrection d\u2019Ulysse \u2014 Odysseus, comme ils disent, comme Hom\u00e8re.<br><br>Parce que ce film, c\u2019est <em>l\u2019Odyss\u00e9e<\/em> \u2014 derniers chapitres \u2014 comme s vous y \u00e9tiez. Avec un zeste d\u2019Eschyle ou de Sophocle. Rien d\u2019\u00e9tonnant : c\u2019est le dramaturge anglais Edward Bond (mort juste avant la sortie du film) qui a r\u00e9dig\u00e9 l\u2019essentiel du sc\u00e9nario et des dialogues. Un monde brutal, barbare \u2014 celui du XIIe si\u00e8cle avant JC., o\u00f9 se passe le r\u00e9cit, celui du VIIIe si\u00e8cle o\u00f9 Hom\u00e8re \u2014 qui qu\u2019il f\u00fbt \u2014 l\u2019\u00e9crivit, et le n\u00f4tre. Les r\u00e9flexions du h\u00e9ros sur la guerre que la b\u00eate humaine porte en elle ont sans doute d\u00e9fris\u00e9 les belles \u00e2mes (la critique en moyenne est tr\u00e8s mitig\u00e9e) qui veulent se persuader que la violence n\u2019est pas notre pain quotidien, mais elles sont d\u2019une actualit\u00e9 frappante. C\u2019est ce qui caract\u00e9rise les grandes \u0153uvres par rapport aux ersatz pseudo-litt\u00e9raires dont les \u00e9diteurs bien-pensants nous abreuvent : hier, c\u2019est aujourd\u2019hui, et c\u2019\u00e9tait demain.<br>Au passage, notons que Bond, contrairement \u00e0 tant de petits-ma\u00eetres du cin\u00e9ma contemporain, ayant compris que le sc\u00e9nario d\u2019Hom\u00e8re, qui tient depuis vingt-huit si\u00e8cles, \u00e9tait parfait, n\u2019a rien ajout\u00e9, rien retranch\u00e9. Tout y est, le porcher Eum\u00e9e, la servante Eurycl\u00e9e qui reconna\u00eet, la premi\u00e8re, son vieux ma\u00eetre qui fut autrefois son b\u00e9b\u00e9, et le chien Argos, qui meurt d\u2019avoir enfin revu son ma\u00eetre, et c&rsquo;est tr\u00e8s \u00e9mouvant \u2014 et surtout l\u2019affrontement entre deux g\u00e9n\u00e9rations : les jolis jeunes gens (il y a dans ce film un c\u00f4t\u00e9 volontairement crypto-gay tr\u00e8s amusant) dont les muscles d\u00e9licats seront hach\u00e9s menu par le \u00ab h\u00e9ros d\u2019endurance \u00bb, comme dit Hom\u00e8re. Un conflit de g\u00e9n\u00e9rations entre un boomer revenu de tout et de Troie en particulier, et des \u00e9ph\u00e8bes \u2014 y compris le pauvre T\u00e9l\u00e9maque \u2014 pas m\u00eame capable de bander (\u00ab M\u2019dam\u2019, c\u2019est une m\u00e9taphore ? \u00bb) l\u2019arc qui va trancher le fil de leurs vies inutiles. Fin de la g\u00e9n\u00e9ration Z, terminus des pr\u00e9tentieux. Le boomer Ulysse les a mis KO. Il faut voir le geste impeccable avec lequel il \u00e9gorge ceux qui se mettent en travers de sa vengeance. <br> (Il y a un livre fameux de Mickey Spillane intitul\u00e9 <em>I, the jury<\/em>, qui correspond tout \u00e0 fait \u00e0 cette fa\u00e7on de voir : on ne passe pas devant les tribunaux quand on veut se venger, on est juge et bourreau pour une justice immanente meilleure que celle des juristes professionnels.)<br><br>Le h\u00e9ros rentre donc anonymement \u00e0 Ithaque (le film a pour l\u2019essentiel \u00e9t\u00e9 film\u00e9 \u00e0 Corfou, dont la forteresse \u00e9tait plus ad\u00e9quate que les quelques pierres qui subsistent \u00e0 Ithaque du suppos\u00e9 palais d\u2019Ulysse), nu, d\u00e9sempar\u00e9, hant\u00e9 de guerre et de naufrages. Des prodiges qu\u2019il a affront\u00e9s pendant dix ans, nous ne saurons rien, puisque nous en connaissons le d\u00e9tail. Attendez donc la sortie du film de Nolan, l\u2019ann\u00e9e prochaine, gros budget, effet sp\u00e9ciaux et incompr\u00e9hension probable de ce que sont l\u2019\u00e9pop\u00e9e et la trag\u00e9die.<br>Parce que le film de Pasolini (qui lorgne sur l\u2019<em>\u0152dipe-roi<\/em> de son homonyme) c\u00f4toie l\u2019\u00e9pique et le tragique avec une efficacit\u00e9 rare. Il n\u2019y a pas de dieux dans cet univers humain, trop humain. Les Grecs de l\u2019\u00e9poque classique savaient d\u00e9j\u00e0 qu\u2019ils n\u2019\u00e9taient que des m\u00e9taphores des app\u00e9tits humains. Ils savaient que les hommes les avaient fa\u00e7onn\u00e9s \u00e0 leur image.<br><br>Massacre, donc. Ruisseaux de sang. Ulysse, coutur\u00e9 de toutes parts depuis le d\u00e9but (il porte dans sa chair le souvenir de vingt ans de luttes, on lit la prise de Troie sur les cicatrices de son visage), se retrouve macul\u00e9 de sang, et incertain de ce qui se passera d\u00e9sormais entre P\u00e9n\u00e9lope et lui. <br><br>C\u2019est un film magnifique, qu\u2019il faut voir absolument. Un film qui prouve que \u00ab cin\u00e9ma intelligent \u00bb, un oxymore depuis quelques d\u00e9cennies, peut parfois redevenir un pl\u00e9onasme.<br><br>Jean-Paul Brighelli<br><br><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>M\u00eame si j\u2019ai toujours eu une certaine tendresse pour le p\u00e9plum, je n\u2019en ai pas beaucoup vu, depuis la grande p\u00e9riode des ann\u00e9es 1950-1960, qui ne sombrent pas dans le ridicule d\u2019effets sp\u00e9ciaux d\u00e9l\u00e9t\u00e8res ou d\u2019anachronismes plaisants et lassants \u00e0 la fois. 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