{"id":5432,"date":"2025-07-09T08:48:25","date_gmt":"2025-07-09T06:48:25","guid":{"rendered":"https:\/\/blog.causeur.fr\/bonnetdane\/?p=5432"},"modified":"2025-07-09T08:49:27","modified_gmt":"2025-07-09T06:49:27","slug":"le-bruit-du-silence","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/blog.causeur.fr\/bonnetdane\/le-bruit-du-silence-5432","title":{"rendered":"Le bruit du silence"},"content":{"rendered":"\n<p><em>\u00c0 temps perdu \u2014 et je n\u2019ai plus le temps de le perdre \u2014, j\u2019\u00e9cris une tr\u00e8s longue lettre \u00e0 ma derni\u00e8re fille, qu\u2019on lui remettra peut-\u00eatre quand je serai pass\u00e9 du c\u00f4t\u00e9 de la nuit et du silence. D\u00e9j\u00e0 pr\u00e8s de 500 pages, dont une bonne moiti\u00e9 ne vaut rien.<br>\u00c7a commence comme \u00e7a\u2026<\/em><br><br>Un jour, j\u2019ai fini par admettre qu\u2019il n\u2019y a pas de musique de fond dans la vraie vie. Pas de chevauch\u00e9e des Walkyries au gr\u00e9 de nos galops, pas d\u2019harmonica m\u00e9lancolique en pr\u00e9lude de nos combats, pas de violons miauleurs autour de nos amours. Je devais avoir douze ou treize ans. Je disais adieu \u00e0 l\u2019enfance.<br>Trois ans plus tard, en 1970, je me suis retrouv\u00e9 \u00e0 Ibiza \u2014 une \u00eele sans bo\u00eetes de nuits ni a\u00e9roport, \u00e0 l\u2019\u00e9poque, pas de charters pleins de Bavarois en goguette comme aujourd\u2019hui. Il y avait bien quelques Allemands, mais c\u2019\u00e9taient des nazis r\u00e9fugi\u00e9s chez Franco apr\u00e8s 1945, des septuag\u00e9naires fuyant leurs souvenirs tout en les revivifiant \u00e0 grandes lamp\u00e9es de cerveza. Un film de Barbet Schroeder, <em>More<\/em>, m\u2019avait pouss\u00e9 sur ce caillou au milieu de la M\u00e9diterran\u00e9e, et jusqu\u2019\u00e0 Formentera, plus au sud. Moi et quelques autres routards, cam\u00e9s, paum\u00e9s, d\u00e9chets d\u2019Europe, cheveux longs et haschisch, amour libre, comme on disait, aussi triste qu\u2019un amour tarif\u00e9. Nous jouions de la guitare, pour oublier que dans notre vraie vie de hippies conformistes, il n\u2019y avait pas dans l\u2019air la musique du Pink Floyd qui accompagnait le film de Schroeder : le metteur en sc\u00e8ne avait d\u00fb baisser le niveau de la bande-son car les spectateurs des s\u00e9ances d\u2019essai \u2014 ce que les Am\u00e9ricains appellent les pre-views \u2014 fermaient les yeux pour se bercer de musique planante\u2026<br>Rien. Le bruit des vagues, le crissement des insectes, les g\u00e9missements des corps. <br>Pas de musique de fond. Bien s\u00fbr, on passe sa vie avec des violons dans la t\u00eate \u2014 histoire d\u2019embellir ces moments qui la plupart du temps, quand on les regarde de loin, l\u00e9g\u00e8rement en biais, en clignant des yeux, sont quelque peu d\u00e9risoires. La musique embellit nos souvenirs, parce que nos souvenirs sont si peu de chose\u2026<br><br>Mais tu le sais, parce que tes performances de patineuse sont accompagn\u00e9es de musique \u2014 ces temps-ci, c\u2019\u00e9tait la bande sonore de <em>Maman, j\u2019ai rat\u00e9 l\u2019avion<\/em>, et tu patines comme un petit p\u00e8re No\u00ebl mutin. D\u2019ici que tu lises tout cela, tu auras chang\u00e9 dix fois de routine. Mais tu sauras qu\u2019au sortir de la patinoire, il n\u2019y a plus de musique. Juste la cacophonie de la vie.<br><br>Pour le moment, je suis surtout celui qui te raconte des histoires, avec ou sans livre. La voix du soir, la voix qui pr\u00e9c\u00e8de les r\u00eaves. Tu d\u00eenes, tu t\u2019amuses encore un peu, je te lis une histoire du mieux que je peux, et je te porte dans ton lit. C\u2019est le moment o\u00f9 tu joues la langueur, le petit c\u00f4t\u00e9 \u00ab je ne saurais faire un pas de plus \u00bb. Il y a beau temps que ta m\u00e8re te trouve trop lourde pour jouer ce jeu quand elle est seule avec toi. <br>Te lire une histoire\u2026 Au d\u00e9but du <em>Masque de Zorro<\/em>, le h\u00e9ros vieillissant raconte \u00e0 sa toute petite fille ses derniers exploits. B\u00e9b\u00e9 fascin\u00e9 par la voix d\u2019Anthony Hopkins. Survient la m\u00e8re \u2014 une tr\u00e8s belle actrice mexicaine, Julieta Rosen \u2014, qui lui lance, dans la version originale : \u00ab She loves to hear your stories \u00bb. \u00c0 quoi il r\u00e9pond : \u00ab It\u2019s only the sound of my voice. One day she will have no time for them \u00bb.<br>Je me leurre sans doute. Sans doute n\u2019auras-tu pas de temps, \u00e0 l\u2019\u00e2ge consid\u00e9rable qui est d\u00e9sormais le tien, Lectrice, en ce jour o\u00f9 l\u2019on t\u2019a donn\u00e9 ces pages oubli\u00e9es, pour t\u2019int\u00e9resser \u00e0 mes histoires \u2014 \u00e0 mon histoire. Chaque fois que je te raconte <em>Chien bleu<\/em> (l\u2019as-tu encore ? C\u2019\u00e9tait mon album pr\u00e9f\u00e9r\u00e9, parmi la foule de livres que je t\u2019ai achet\u00e9s), je mets tout de moi dans ce r\u00e9cit fantastique o\u00f9 un chien couleur d\u2019azur combat les forces de la nuit. Nous sommes les histoires que nous racontons, aussi absurdes qu\u2019elles puissent para\u00eetre. Nous sommes les mots lentement m\u00e2ch\u00e9s et restitu\u00e9s, dot\u00e9s pour quelques instants, le temps que leur bruit s\u2019\u00e9vanouisse, de ma l\u00e8vre \u00e0 ton oreille, d\u2019un pan de notre chair. \u00ab Ulysse pronon\u00e7a ces mots ail\u00e9s \u00bb, dit Hom\u00e8re.<br>\u00ab Only the sound of my voice \u00bb. J\u2019ai une voix qui sonne bien \u2014 je l\u2019ai travaill\u00e9e au fil des ans, le m\u00e9tier veut \u00e7a, et la s\u00e9duction aussi. Une voix qui remuait mes petites copines, au t\u00e9l\u00e9phone \u2014 disaient-elles. Cette vibration de l\u2019air, un peu d\u00e9risoire dans sa fragilit\u00e9, dont il ne reste rien une seconde plus tard, est si importante dans la vie \u2014 et dans la m\u00e9moire. \u00ab Les inflexions des voix ch\u00e8res qui se sont tues \u00bb. Je te souhaite de tomber un jour sur quelqu\u2019un dont la voix \u00e9veillera en toi le souvenir de mes histoires, sans trop savoir pourquoi tu l\u2019aimeras peut-\u00eatre. <br>D\u00e9lectation posthume\u2026<\/p>\n\n\n\n<p>Jean-Paul Brighelli<\/p>\n\n\n\n<figure class=\"wp-block-image size-full\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" width=\"948\" height=\"622\" src=\"https:\/\/blog.causeur.fr\/bonnetdane\/wp-content\/uploads\/sites\/25\/2025\/07\/Capture-decran-2025-07-09-a-08.47.01.png\" alt=\"\" class=\"wp-image-5445\" srcset=\"https:\/\/blog.causeur.fr\/bonnetdane\/wp-content\/uploads\/sites\/25\/2025\/07\/Capture-decran-2025-07-09-a-08.47.01.png 948w, https:\/\/blog.causeur.fr\/bonnetdane\/wp-content\/uploads\/sites\/25\/2025\/07\/Capture-decran-2025-07-09-a-08.47.01-300x197.png 300w, https:\/\/blog.causeur.fr\/bonnetdane\/wp-content\/uploads\/sites\/25\/2025\/07\/Capture-decran-2025-07-09-a-08.47.01-768x504.png 768w, https:\/\/blog.causeur.fr\/bonnetdane\/wp-content\/uploads\/sites\/25\/2025\/07\/Capture-decran-2025-07-09-a-08.47.01-640x420.png 640w, https:\/\/blog.causeur.fr\/bonnetdane\/wp-content\/uploads\/sites\/25\/2025\/07\/Capture-decran-2025-07-09-a-08.47.01-696x457.png 696w, https:\/\/blog.causeur.fr\/bonnetdane\/wp-content\/uploads\/sites\/25\/2025\/07\/Capture-decran-2025-07-09-a-08.47.01-741x486.png 741w\" sizes=\"auto, (max-width: 948px) 100vw, 948px\" \/><\/figure>\n\n\n\n<p><br><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>\u00c0 temps perdu \u2014 et je n\u2019ai plus le temps de le perdre \u2014, j\u2019\u00e9cris une tr\u00e8s longue lettre \u00e0 ma derni\u00e8re fille, qu\u2019on lui remettra peut-\u00eatre quand je serai pass\u00e9 du c\u00f4t\u00e9 de la nuit et du silence. 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