{"id":5439,"date":"2025-07-16T19:08:04","date_gmt":"2025-07-16T17:08:04","guid":{"rendered":"https:\/\/blog.causeur.fr\/bonnetdane\/?p=5439"},"modified":"2025-07-16T19:08:04","modified_gmt":"2025-07-16T17:08:04","slug":"un-ete-avec-alexandre-dumas-de-jean-christophe-rufin-relisez-plutot-dumas","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/blog.causeur.fr\/bonnetdane\/un-ete-avec-alexandre-dumas-de-jean-christophe-rufin-relisez-plutot-dumas-5439","title":{"rendered":"Un \u00e9t\u00e9 avec Alexandre Dumas, de Jean-Christophe Rufin : relisez plut\u00f4t Dumas !"},"content":{"rendered":"\n<p>Quelle mouche ts\u00e9-ts\u00e9 a piqu\u00e9 Jean-Christophe Rufin ? \u00c0 ses d\u00e9buts, il a fait feu des quatre plumes, avec <em>L\u2019Abyssin<\/em> (Goncourt du premier roman en 1997) puis <em>Rouge Br\u00e9sil<\/em> (Goncourt tout court, en 2001). Suivirent quelques romans de bonne facture. Son \u00e9lection \u00e0 l\u2019Acad\u00e9mie, dont il fut le plus jeune membre, en 2008, aurait-elle diminu\u00e9 ses ambitions ? Elle l\u2019a st\u00e9rilis\u00e9. Puisqu\u2019il est au sommet de la hi\u00e9rarchie litt\u00e9raire, qu\u2019a-t-il \u00e0 prouver ? D\u00e9sormais, il s\u2019amuse \u2014 l\u2019ann\u00e9e derni\u00e8re avec <em>D\u2019or et de jungle<\/em>, pseudo-parodie de G\u00e9rard de Villiers tr\u00e8s inf\u00e9rieure \u00e0 son mod\u00e8le (j\u2019avais eu alors l\u2019occasion <a href=\"https:\/\/www.marianne.net\/culture\/litterature\/dor-et-de-jungle-de-jean-christophe-rufin-pourquoi-nous-infliger-une-telle-daube\">d\u2019en dire ce que j\u2019en pensais dans <em>Marianne<\/em><\/a>, \u00e0 l\u2019\u00e9poque o\u00f9 je n\u2019\u00e9tais pas tricard sur cet honorable magazine), et aujourd\u2019hui avec cet <em>Et\u00e9 avec Alexandre Dumas<\/em>, pesant pensum dont le seul m\u00e9rite est d\u2019\u00eatre court.<br><br>Cette collection, \u00ab\u00a0Un \u00e9t\u00e9 avec\u2026\u00a0\u00bb, est une belle initiative qui nous a valu de splendides r\u00e9ussites. Ainsi <em>Un \u00e9t\u00e9 avec Montaigne<\/em> (2013), d\u2019Antoine Compagnon (qui r\u00e9cidiva plus tard avec Baudelaire, Pascal et Colette), <em>Un \u00e9t\u00e9 avec Val\u00e9ry<\/em> (2019), de R\u00e9gis Debray, ou <em>Un \u00e9t\u00e9 avec Rimbaud<\/em>, de Sylvain Tesson \u2014 entre marcheurs aux semelles de vent, ils s\u2019\u00e9taient compris.<br><br>Franchement, Dumas ne posait aucun probl\u00e8me \u2014 sinon celui d\u2019enfermer en 180 pages un colosse insaisissable, in\u00e9puisable et divers. D\u2019autant que Rufin avoue avec franchise qu\u2019il s\u2019est largement inspir\u00e9 de la biographie de r\u00e9f\u00e9rence, celle de Claude Schopp, et, Acad\u00e9mie oblige, sur <em>Les Trois Dumas<\/em> d\u2019Andr\u00e9 Maurois.<br>Mais quand on use de sources de qualit\u00e9, autant ne pas les trahir. <br><br>Par exemple (p. 77), quitte \u00e0 citer une phrase incisive de Charles Nodier, autant recopier exactement (\u00ab Vous serez toujours pareils, vous autres n\u00e8gres, vous aimez les verroteries et les hochets \u00bb), et ne pas \u00eatre son propre <em>sensitivity reader<\/em> en corrigeant \u00ab n\u00e8gre \u00bb en \u00ab noir \u00bb. Ce n\u2019est pas la seule marque d\u2019all\u00e9geance de Rufin au wokisme en vogue dans les salons qu\u2019il fr\u00e9quente : \u00e9voquant plus loin (p. 146) les amours tumultueuses de Dumas, qui cumula les conqu\u00eates et sema des enfants aux quatre vents, Rufin \u00e9crit : \u00ab Plus inexcusable encore, surtout \u00e0 l\u2019\u00e9poque de #MeToo, Dumas a fr\u00e9quent\u00e9 majoritairement des artistes, com\u00e9diennes et cantatrices, \u00e0 qui il pouvait procurer des r\u00f4les, profitant ainsi de sa c\u00e9l\u00e9brit\u00e9 et de son pouvoir. \u00bb L\u2019ombre de Depardieu (qui a interpr\u00e9t\u00e9 Dumas dans un film peu connu mais int\u00e9ressant de Safy Nebbou, <em>L\u2019Autre Dumas<\/em>, sorti en 2010), flotte sur le Dumas de Ruffin. <br>Et alors ? Son p\u00e8re, le fameux g\u00e9n\u00e9ral Dumas, arrivant de Saint-Domingue dans les ann\u00e9es 1780, passe pour avoir lou\u00e9 sa virilit\u00e9 dans les boudoirs fin de si\u00e8cle \u2014 pour 200 louis la nuit. Et son fils avait la r\u00e9putation d\u2019avoir h\u00e9rit\u00e9 la puissante encolure de son p\u00e8re\u2026<br>Pas de quoi \u00eatre jaloux.<br><br>Dumas, tout quarteron qu\u2019il \u00e9tait, serait-il un sur-m\u00e2le blanc colonialiste ? Il n\u2019a m\u00eame pas eu le courage, dit Rufin, apparemment adepte de l\u2019intersectionnalit\u00e9 des luttes, de s\u2019\u00e9lever vraiment contre l\u2019esclavage et l\u2019exploitation des Antilles\u2026 <br>Ah oui ? \u00c0 un importun qui dans un salon d\u00e9goisait sur les \u00ab n\u00e8gres \u00bb, et qui l\u2019apostropha pour le provoquer en duel, Dumas r\u00e9pondit, imperturbable : \u00ab C\u2019est vrai, mon p\u00e8re \u00e9tait m\u00e9tis, ma grand-m\u00e8re \u00e9tait n\u00e8gre, mon arri\u00e8re-grand-p\u00e8re \u00e9tait singe ; vous voyez, Monsieur, ma race a commenc\u00e9 l\u00e0 o\u00f9 la v\u00f4tre aujourd\u2019hui s\u2019arr\u00eate. \u00bb Et il a \u00e9crit <em>Georges<\/em>, roman anti-esclavagiste peu connu mais qui n\u2019est pas inint\u00e9ressant.<br>Et ce m\u00e9pris suppos\u00e9 de Dumas pour les \u00ab n\u00e8gres \u00bb am\u00e8ne Rufin \u00e0 \u00e9crire : \u00ab Dans <em>Le Vicomte de Bragelonne<\/em>, Zamor, le petit serviteur noir de Mme Du Barry qu\u2019elle s\u2019amuse \u00e0 nommer gouverneur, est d\u00e9crit comme un bouffon, avec des comportements presque simiesques. \u00bb Rufin aurait pu se relire. Bragelonne se passe 70 ans avant la naissance de la Du Barry, et Rufin a confondu avec <em>Joseph Balsamo<\/em>. On \u00e9crit toujours trop vite. <br><br>Passons sur le fait que plusieurs fois, Rufin croit se mettre le lecteur dans la poche en louant le film naus\u00e9abond r\u00e9cemment tir\u00e9 du <em>Comte de Monte-Cristo<\/em> \u2014 <a href=\"https:\/\/www.causeur.fr\/le-comte-de-monte-cristo-film-2024-un-malheur-de-plus-pour-alexandre-dumas-286460\">j\u2019en ai dit sur <em>Causeur<\/em> ce que l\u2019on pouvait raisonnablement en penser<\/a>. \u00ab Dix millions de spectateurs \u00bb, r\u00eave Rufin, qui en souhaite autant \u00e0 son petit livre. Passons que pour complaire aux boomers qui se sont repus jadis des \u0153uvres de Goscinny et Uderzo, il fasse de D\u2019Artagnan un \u00ab Ast\u00e9rix avant l\u2019heure \u00bb \u2014 quel int\u00e9r\u00eat ? Mais comment n\u2019a-t-il pas vu que les quatre mousquetaires sont la diffraction du p\u00e8re tant aim\u00e9, perdu si t\u00f4t \u2014 et que c\u2019est ce deuil infini, qui n\u2019est jamais pass\u00e9, qui a donn\u00e9 \u00e0 Dumas la force de tant \u00e9crire, comme si chaque page \u00e9tait un linceul de plus sur le corps du g\u00e9n\u00e9ral Dumas\u2026<br><br>Au total, vous ne passeriez pas un bel \u00e9t\u00e9 avec le fascicule de Rufin. Reprenez <em>Monte-Cristo<\/em>, reprenez la trilogie des <em>Mousquetaires<\/em>, et vivez un bel \u00e9t\u00e9.<br><br>Jean-Christophe Rufin, <em>Un \u00e9t\u00e9 avec Alexandre Dumas<\/em>, Les Equateurs \/ France Inter, 186 p., 14,50 \u20ac.<br><br>Mais vous pouvez opter pour :<br>Claude Schopp, <em>Alexandre Dumas<\/em>, Fayard, 1985, 642 p., 8,10\u20ac sur les sites de soldes<br>Ou<br>Andr\u00e9 Maurois, <em>Les Trois Dumas<\/em>, Hachette, 1957 \u2014 et Robert Laffont \/ Bouquins, 1993, 1393 p. (vous avez dans le m\u00eame volume les biographies de Balzac et de Victor Hugo), 19\u20ac.<br>Ou m\u00eame \u2014 pas plus gros que le livre de Rufin, mais puissamment illustr\u00e9 et quelque peu mieux \u00e9crit, je le dis sans forfanterie :<br>Jean-Paul Brighelli (avec Christian Biet et Jean-Luc Rispail), <em>Alexandre Dumas ou les aventures d\u2019un romancier<\/em>, Gallimard \/ D\u00e9couvertes, 1991, 4,79\u20ac chez votre soldeur favori.<br><\/p>\n\n\n\n<figure class=\"wp-block-image size-large\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" width=\"1024\" height=\"517\" src=\"https:\/\/blog.causeur.fr\/bonnetdane\/wp-content\/uploads\/sites\/25\/2025\/07\/Capture-decran-2025-07-16-a-18.53.49-1024x517.png\" alt=\"\" class=\"wp-image-5449\" srcset=\"https:\/\/blog.causeur.fr\/bonnetdane\/wp-content\/uploads\/sites\/25\/2025\/07\/Capture-decran-2025-07-16-a-18.53.49-1024x517.png 1024w, https:\/\/blog.causeur.fr\/bonnetdane\/wp-content\/uploads\/sites\/25\/2025\/07\/Capture-decran-2025-07-16-a-18.53.49-300x151.png 300w, https:\/\/blog.causeur.fr\/bonnetdane\/wp-content\/uploads\/sites\/25\/2025\/07\/Capture-decran-2025-07-16-a-18.53.49-768x388.png 768w, https:\/\/blog.causeur.fr\/bonnetdane\/wp-content\/uploads\/sites\/25\/2025\/07\/Capture-decran-2025-07-16-a-18.53.49-832x420.png 832w, https:\/\/blog.causeur.fr\/bonnetdane\/wp-content\/uploads\/sites\/25\/2025\/07\/Capture-decran-2025-07-16-a-18.53.49-696x351.png 696w, https:\/\/blog.causeur.fr\/bonnetdane\/wp-content\/uploads\/sites\/25\/2025\/07\/Capture-decran-2025-07-16-a-18.53.49-1068x539.png 1068w, https:\/\/blog.causeur.fr\/bonnetdane\/wp-content\/uploads\/sites\/25\/2025\/07\/Capture-decran-2025-07-16-a-18.53.49.png 1462w\" sizes=\"auto, (max-width: 1024px) 100vw, 1024px\" \/><\/figure>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Quelle mouche ts\u00e9-ts\u00e9 a piqu\u00e9 Jean-Christophe Rufin ? \u00c0 ses d\u00e9buts, il a fait feu des quatre plumes, avec L\u2019Abyssin (Goncourt du premier roman en 1997) puis Rouge Br\u00e9sil (Goncourt tout court, en 2001). 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