{"id":5487,"date":"2025-08-19T14:36:30","date_gmt":"2025-08-19T12:36:30","guid":{"rendered":"https:\/\/blog.causeur.fr\/bonnetdane\/?p=5487"},"modified":"2025-08-19T14:36:31","modified_gmt":"2025-08-19T12:36:31","slug":"plaisir-poetique-et-plaisir-musculaire-1","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/blog.causeur.fr\/bonnetdane\/plaisir-poetique-et-plaisir-musculaire-1-5487","title":{"rendered":"Plaisir po\u00e9tique et plaisir musculaire (1)"},"content":{"rendered":"\n<p>C\u2019\u00e9tait dans des premi\u00e8res ann\u00e9es d\u2019enseignement. J\u2019avais b\u00fbch\u00e9, pour entrer \u00e0 l\u2019ENS Saint-Cloud, le double recueil de Jean Rousset, <em>Anthologie de la po\u00e9sie baroque<\/em>, o\u00f9 figurait le po\u00e8me de Marbeuf \u00e9voqu\u00e9 ci-dessous. Et j\u2019eus l\u2019id\u00e9e d\u2019en faire profiter mes coll\u00e9giens du Neubourg, o\u00f9 j\u2019avais \u00e9t\u00e9 nomm\u00e9 en premi\u00e8re affectation en 1976. Histoire aussi de leur expliquer les r\u00e8gles du sonnet \u2014 et l\u2019esth\u00e9tique baroque. \u00c0 l\u2019\u00e9poque, nous n\u2019avions pas de centres p\u00e9dagogiques de formation pour nous expliquer que la culture, c\u2019est mal \u2014 sans compter que c\u2019est blanc, et probablement n\u00e9o-colonialiste.<br>Mes petits Neubourgeois n\u2019en sont pas revenus. Ce que ces \u00e9l\u00e8ves de Troisi\u00e8me voyaient remonter du tableau, et dans un second temps de leurs feuilles de brouillon, tenait de la magie noire. Une combinaison de lettres, apparemment distribu\u00e9es au petit bonheur sur la page, donnait litt\u00e9ralement le sens du po\u00e8me. Ou si vous pr\u00e9f\u00e9rez, l\u2019articulation sonore du texte, par mim\u00e9tisme phon\u00e9tique, suffisait pour induire le sens. <br>D\u2019o\u00f9 la n\u00e9cessit\u00e9 de faire lire \u00e0 voix haute \u2014 ce que l\u2019on a cess\u00e9 de faire depuis que le petit Delogu a fourni aux p\u00e9dagogues un nouveau standard de l\u2019\u00e9l\u00e8ve moyen, et un souci nouveau : ne pas humilier l\u2019\u00e9l\u00e8ve.<br>Voici l\u2019objet du d\u00e9lire :<br><br>Et la mer et l&rsquo;amour ont l&rsquo;amer pour partage,<br>Et la mer est am\u00e8re, et l&rsquo;amour est amer,<br>L&rsquo;on s&rsquo;ab\u00eeme en l&rsquo;amour aussi bien qu&rsquo;en la mer,<br>Car la mer et l&rsquo;amour ne sont point sans orage.<br><br>Celui qui craint les eaux, qu&rsquo;il demeure au rivage,<br>Celui qui craint les maux qu&rsquo;on souffre pour aimer,<br>Qu&rsquo;il ne se laisse pas \u00e0 l&rsquo;amour enflammer,<br>Et tous deux ils seront sans hasard de naufrage.<br><br>La m\u00e8re de l&rsquo;amour eut la mer pour berceau,<br>Le feu sort de l&rsquo;amour, sa m\u00e8re sort de l&rsquo;eau,<br>Mais l&rsquo;eau contre ce feu ne peut fournir des armes.<br><br>Si l&rsquo;eau pouvait \u00e9teindre un brasier amoureux,<br>Ton amour qui me br\u00fble est si fort douloureux,<br>Que j&rsquo;eusse \u00e9teint son feu de la mer de mes larmes.<br><br>Pierre de Marbeuf (1595-1645), <em>Recueil de vers<\/em>, 1628<br><br>Nous sommes partis du premier vers : \u00ab Et la mer et l&rsquo;amour ont l&rsquo;amer pour partage\u2026 \u00bb \u00ab Regardez bien les l\u00e8vres de votre voisin lorsqu\u2019il articule ce fragment. Vous voyez les l\u00e8vres qui se joignent et se disjoignent dans l\u2019articulation de \u00ab m \u00bb \u2014 oui, Maryse, \u00ab m \u00bb, c\u2019est \u00ab aime \u00bb, bien vu. Pas un hasard, c\u2019est un po\u00e8me d\u2019amour. Pas un hasard si les phon\u00e9ticiens disent que le \u00ab m \u00bb est une consonne \u00ab occlusive \u00bb \u2014 oui, c\u2019est la m\u00eame racine que \u00ab clore \u00bb\u2026<br>Quant \u00e0 savoir quelles l\u00e8vres s\u2019ouvrent et se closent dans l\u2019amour\u2026<br><br>Alors, nous sommes partis \u00e0 la chasse aux \u00ab m \u00bb, tout au fil du texte. Puis j\u2019ai pos\u00e9 la question : \u00ab Y a-t-il d\u2019autres consonnes que l&rsquo;on retrouve en grande abondance ? \u00bb Leur faire constater la sur-repr\u00e9sentation de \u00ab l \u00bb et des \u00ab r \u00bb ne fut pas bien difficile. Pour les \u00ab r \u00bb, il m\u2019a fallu expliquer qu\u2019en ce d\u00e9but du XVIIe si\u00e8cle, et en Normandie, le \u00ab r \u00bb final des verbes infinitifs du premier groupe se pronon\u00e7ait. Et dans un sonnet r\u00e9gulier, on disait \u00ab aimere \u00bb et \u00ab enflammere \u00bb. D\u2019ailleurs, tr\u00e8s longtemps, \u00e0 partir du \u00ab amare \u00bb latin, on a dit \u00ab amer \u00bb en fran\u00e7ais \u2013 d\u2019o\u00f9 le participe pr\u00e9sent substantiv\u00e9 \u00ab amant \u00bb, aux XIIe-XIIIe\u2026<br>\u00ab\u00a0Amant\u00a0\u00bb\u2026 Un je ne sais quoi de languide est remont\u00e9 \u00e0 la surface de certaines prunelles.<br><br>L \/ r \/ m, donc \u2014 oui, dans cet ordre, parce que c\u2019est celui qui rend plus ais\u00e9e la diction de ces trois consonnes. Essayez de prononcer r\/m\/l\u2026<br>\u00ab Et des voyelles ? Quelle est la voyelle la plus fr\u00e9quente ? \u00bb Parce qu\u2019enfin, c\u2019est comme en h\u00e9breu et nombre de langues primitives : des consonnes, il faut bien les vocaliser pour les prononcer\u2026<br>L\u00e0 encore, l\u2019\u00e9tude du premier vers incitait \u00e0 d\u00e9clarer que le \u00ab a \u00bb \u00e9tait fort abondant, alors qu\u2019en fran\u00e7ais, c\u2019est de tr\u00e8s loin le \u00ab e \u00bb qui domine. Ah ah, cela serait-il fait expr\u00e8s ? Ces \u00ab a \u00bb ont-ils du sens ? \u00bb<br>\u00ab Ah\u2026 \u00bb a g\u00e9mi la m\u00eame enfant f\u00fbt\u00e9e. C\u2019\u00e9tait si bien mim\u00e9e qu\u2019un parfum d\u2019orgasme a envahi la classe, qui s\u2019est mise \u00e0 rire et \u00e0 articuler des \u00ab ahhh \u00bb de plus en plus amoureux. Ce fut un beau gang-bang phon\u00e9tique, pendant quelques instants.<br>\u00ab Fort bien. Et si nous ins\u00e9rons ce \u00ab a \u00bb dans notre combinaison l \/ r \/ m ? \u00bb<br>C\u2019est un exercice qui s\u2019apparente un peu au scrabble. Et on arrive forc\u00e9ment tr\u00e8s vite \u00e0 \u00ab larm(e) \u00bb \u2014 parce que ralm, marl, et autres arml, \u00e7a ne marche pas. <br>\u00ab M\u2019sieur ! M\u2019sieur ! C\u2019est le dernier mot du po\u00e8me\u2026 \u00bb<br>\u00ab Eh oui, V\u00e9ronique, bien vu ! Tout le po\u00e8me vise \u00e0 produire le dernier mot \u2014 de sorte que lorsqu\u2019on arrive \u00e0 \u00ab larmes \u00bb, on l\u2019a d\u00e9j\u00e0 en t\u00eate, sans s\u2019en apercevoir\u2026 Et la destinataire du po\u00e8me aussi. La communication, vous savez, cela consiste \u00e0 faire croire ce que l&rsquo;on veut \u00e0 l&rsquo;interlocuteur. Et \u00e7a passe moins par les mots que par la diction, les mimiques, le regard, et autres merveilles non verbales.<br><br>Bien s\u00fbr, quand nous e\u00fbmes achev\u00e9 de d\u00e9cortiquer ce petit bijou de po\u00e8me, ce ne fut qu\u2019un cri : \u00ab Mais M\u2019sieur, vous \u00eates s\u00fbr qu\u2019il l\u2019a fait expr\u00e8s ? \u00bb Mais comme le fit remarquer tout de suite une gamine plus f\u00fbt\u00e9e que les autres : \u00ab Et Van Gogh, quand il met un peu de jaune, il le fait expr\u00e8s ? \u00bb<br>Oui, un \u00e9crivain le fait expr\u00e8s. Il p\u00e8se chaque mot, chaque syllabe. Il parle son texte en \u00e9crivant, en \u00e9prouve la chair et la substance, en exprime le jus. <\/p>\n\n\n\n<p>(Oui, ce furent essentiellement les filles qui men\u00e8rent la classe ce jour-l\u00e0 \u2014 comme tous les jours : \u00e0 15 ou 16 ans, elles ont deux ans d&rsquo;avance sur ces grands niais de gar\u00e7ons.)<br><br>J\u2019ai r\u00e9it\u00e9r\u00e9 l\u2019op\u00e9ration quelques ann\u00e9es plus tard, au lyc\u00e9e de Corbeil-essonnes, m\u00e8re de toutes les ZEP. Premier cours de l\u2019ann\u00e9e avec une classe bourr\u00e9e de redoublants dont on m\u2019avait vant\u00e9 la turbulence \u2014 ils avaient eu la peau de leur prof de Fran\u00e7ais l\u2019ann\u00e9e pr\u00e9c\u00e9dente, qui s\u2019\u00e9tait pourtant ing\u00e9ni\u00e9e \u00e0 leur faire \u00e9tudier des textes de <em>Lib\u00e9<\/em> sur la banlieue \u2014, et j\u2019ai commenc\u00e9 par le sonnet de Mallarm\u00e9 bien connu :<br><br>\u00ab Le vierge, le vivace et le bel aujourd\u2019hui<br>Va-t-il nous d\u00e9chirer avec un coup d\u2019aile ivre<br>Ce lac dur oubli\u00e9 que hante sous le givre<br>Le transparent glacier des vols qui n\u2019ont pas fui !<br><br>Un cygne d\u2019autrefois se souvient que c\u2019est lui<br>Magnifique mais qui sans espoir se d\u00e9livre<br>Pour n\u2019avoir pas chant\u00e9 la r\u00e9gion o\u00f9 vivre<br>Quand du st\u00e9rile hiver a resplendi l\u2019ennui.<br><br><br>Tout son col secouera cette blanche agonie<br>Par l\u2019espace inflig\u00e9e \u00e0 l\u2019oiseau qui le nie,<br>Mais non l\u2019horreur du sol o\u00f9 le plumage est pris.<br><br>Fant\u00f4me qu\u2019\u00e0 ce lieu son pur \u00e9clat assigne,<br>Il s\u2019immobilise au songe froid de m\u00e9pris<br>Que v\u00eat parmi l\u2019exil inutile le Cygne. \u00bb<br><br>Passons sur les \u00e9tapes interm\u00e9diaires, que le lecteur recomposera sans difficult\u00e9. Les consonnes les plus fr\u00e9quentes sont l \/ v \/ r, vocalis\u00e9es en \u00ab i \u00bb \u2014 ce qui nous am\u00e8ne au mot cach\u00e9 qu\u2019est \u00ab livre \u00bb : ou comment un texte ne parle au fond que de texte. Du coup, le cygne qui passe dans ces quatorze vers n\u2019est-il pas celui qui, symboliquement, fournit la plume avec laquelle on \u00e9crit ? Et ce bassin glac\u00e9 des Tyileries ne serait-il pas la page blanche sur laquelle le po\u00e8te pose des cygnes\u2026 pardon : des signes ?<br>Et l&rsquo;on imagine tr\u00e8s bien les l\u00e8vres de Mallarm\u00e9 fredonner ces fricatives labio-dentales sonores (je parle du \u00ab v \u00bb, bien s\u00fbr) avec le demi-sourire de celui qui joue un bon tour au lecteur.<br><br>J\u2019ai racont\u00e9 dans l\u2019un ou l\u2019autre de mes essais sur l\u2019Ecole que quelques mois plus tard, l\u2019un de ces chenapans, ayant appris par un cousin qu\u2019au lyc\u00e9e Henri-IV ils avaient \u00e9tudi\u00e9 le m\u00eame po\u00e8me, le d\u00e9clara publiquement, ce qui fit ressentir \u00e0 ces voyous organisateurs de combats de chiens et autres fac\u00e9ties un orgueil d\u00e9mesur\u00e9. Comment ! Ils \u00e9taient la lie de la France, et ils avaient \u00e9tudi\u00e9 le m\u00eame po\u00e8me herm\u00e9tique que les bourgeois du Ve arrondissement !<br><br>J\u2019ai d\u00e9j\u00e0 expliqu\u00e9 qu\u2019on ne risque rien \u00e0 initier des hilotes aux subtilit\u00e9s de la langue et de la litt\u00e9ratures fran\u00e7aises. Mais je voudrais insister sur cet aspect purement musculaire, dans la prononciation et l\u2019\u00e9locution. \u00ab C\u2019est ce qui fait, expliquai-je ce jour\u2014l\u00e0, que si vous dites avec gentillesse et onctuosit\u00e9 \u00e0 votre pitbull \u00ab esp\u00e8ce de petit encul\u00e9, je vais t\u2019exploser ta race, si tu ne gagnes pas ce combat \u00bb, il viendra vous l\u00e9cher les mains. Si vous le hurlez, en revanche, c\u2019est vous qu\u2019il mangera. \u00bb<br>Et chaque phrase de ce qui pr\u00e9c\u00e8de a \u00e9t\u00e9 test\u00e9e sur le bout de la langue avant de passer \u00e0 l\u2019\u00e9crit.<br><br>Jean-Paul Brighelli<br><br>(1) J\u2019emprunte ce titre \u00e0 un livre pr\u00e9cieux au titre identique d\u2019Andr\u00e9 Spire (1868-1966), po\u00e8te et essayiste, paru en 1949 \u2014 et r\u00e9\u00e9dit\u00e9 en 1986. Il a berc\u00e9 mon enfance, et le peu que je connais de la prose fran\u00e7aise me vient de lui.<br><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>C\u2019\u00e9tait dans des premi\u00e8res ann\u00e9es d\u2019enseignement. J\u2019avais b\u00fbch\u00e9, pour entrer \u00e0 l\u2019ENS Saint-Cloud, le double recueil de Jean Rousset, Anthologie de la po\u00e9sie baroque, o\u00f9 figurait le po\u00e8me de Marbeuf \u00e9voqu\u00e9 ci-dessous. 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