{"id":5494,"date":"2025-08-25T09:31:27","date_gmt":"2025-08-25T07:31:27","guid":{"rendered":"https:\/\/blog.causeur.fr\/bonnetdane\/?p=5494"},"modified":"2025-08-25T09:31:28","modified_gmt":"2025-08-25T07:31:28","slug":"eros-et-thanatos","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/blog.causeur.fr\/bonnetdane\/eros-et-thanatos-5494","title":{"rendered":"Eros et Thanatos"},"content":{"rendered":"\n<p>J\u2019entretenais depuis plusieurs ann\u00e9es avec F*** l\u2019une de ces relations SM qui, avec le temps, tournent \u00e0 la passion simple. Je l\u2019avais connue vers 1980, \u00e9tudiante \u00e0 Censier, o\u00f9 je donnais des cours. Pendant deux ou trois ans j\u2019ai pay\u00e9 le studio dans lequel elle habitait, rue Vesale. C\u2019est l\u00e0 que se d\u00e9roul\u00e8rent nos aventures avec N*** que j\u2019ai relat\u00e9es dans <em>Dolorosa Soror<\/em>. Puis, ses \u00e9tudes de th\u00e9\u00e2tre achev\u00e9es, elle partit dans l\u2019ouest de la France. Elle ne revenait \u00e0 Paris que de loin en loin, et \u00e9tait alors h\u00e9berg\u00e9e par un copain, rue du Commerce. Je l\u2019y retrouvais \u00e0 chaque fois avec un immense plaisir \u2014 partag\u00e9, je crois. <br>Je sentais toutefois que la flamme des d\u00e9buts vacillait. Nos jeux \u00e9taient de plus en plus violents, nous cherchions dans les contorsions les plus extr\u00eames de l\u2019amour et de la domination des raisons de nous revoir une fois encore. La Rochefoucauld a admirablement d\u00e9crit cette stase qui pr\u00e9c\u00e8de la s\u00e9paration : <\/p>\n\n\n\n<p>\u00ab  Ceux qui ont voulu nous repr\u00e9senter l\u2019amour et ses caprices l\u2019ont compar\u00e9 en tant de sortes \u00e0 la mer qu\u2019il est malais\u00e9 de rien ajouter \u00e0 ce qu\u2019ils en ont dit. Ils nous ont fait voir que l\u2019un et l\u2019autre ont une inconstance et infid\u00e9lit\u00e9 \u00e9gales, que leurs biens et leurs maux sont sans nombre, que les navigations les plus heureuses sont expos\u00e9es \u00e0 mille dangers, que les temp\u00eates et les \u00e9cueils sont toujours \u00e0 craindre, et que souvent m\u00eame on fait naufrage dans le port. Mais en nous exprimant tant d\u2019esp\u00e9rances et tant de craintes, ils ne nous ont pas assez montr\u00e9, ce me semble, le rapport qu\u2019il y a d\u2019un amour us\u00e9, languissant et sur sa fin, \u00e0 ces longues bonaces, \u00e0 ces calmes ennuyeux, que l\u2019on rencontre sous la ligne\u00a0: on est fatigu\u00e9 d\u2019un si grand voyage, on souhaite de l\u2019achever, on voit la terre, mais on manque de vent pour y arriver, on se voit expos\u00e9 aux injures des saisons\u00a0; les maladies et les langueurs emp\u00eachent d\u2019agir, l\u2019eau et les vivres manquent ou changent de go\u00fbt\u00a0; on a recours inutilement au secours \u00e9tranger\u00a0; on essaye de p\u00eacher, et on prend quelques poissons sans en tirer de soulagement ni de nourriture\u00a0; on est las de tout ce qu\u2019on voit, on est toujours avec les m\u00eames pens\u00e9es, et on est toujours ennuy\u00e9\u00a0; on vit encore et on a regret \u00e0 vivre\u00a0; on attend des d\u00e9sirs pour sortir d\u2019un \u00e9tat p\u00e9nible et languissant mais on n\u2019en forme que des faibles et inutiles. \u00bb<\/p>\n\n\n\n<p><br>C\u2019est dans ce contexte de passion exacerb\u00e9e et d\u00e9clinante, entre cris et chuchotements, qu\u2019un jour, vers 1987, elle me dit : \u00ab J\u2019aimerais \u00eatre prise par deux hommes \u00e0 la fois, dans toutes les combinaisons possibles. Double p\u00e9n\u00e9tration classique, double vaginale, double anale. Tu as quelqu\u2019un de bien membr\u00e9 \u00e0 qui demander sa participation ? \u00bb<br>Je regardai sa cambrure, ses fesses admirables, sa bouche de jeune fille sage et perverse, et pensai que ce ne serait moins une corv\u00e9e qu\u2019un cadeau. <br>Et je pensai \u00e0 JL R***. Nous nous \u00e9tions d\u00e9j\u00e0 rendu ce genre de service, apr\u00e8s nous \u00eatre \u00e9chang\u00e9 nos copines d\u2019une nuit en Hypokh\u00e2gne, et avoir fait bien pire durant nos ann\u00e9es \u00e0 l\u2019ENS. Nous avions le m\u00eame \u00e2ge, le m\u00eame go\u00fbt pour les aventures \u00e9chevel\u00e9es d\u2019un soir, nous avions cosign\u00e9 maints ouvrages, il ne devait pas d\u00e9cliner une offre si all\u00e9chante.<br><br>\u00c0 ma grande stupeur, il refusa. \u00ab Je ne peux pas \u00bb, me dit-il. <br>Je le harcelai quelque peu. \u00ab Mais enfin, argumentai-je, F** est tr\u00e8s jolie, et tr\u00e8s intelligente. Elle te plaira. Elle\u2026 \u00bb<br>\u00ab N\u2019insiste pas. \u00bb<br>Et comme j\u2019\u00e9tais au comble de la stup\u00e9faction :<br>\u00ab J\u2019ai le sida \u00bb, l\u00e2cha-t-il soudain.<br><br>Le virus nous tournait autour depuis trois ans. Sans doute JL prenait-il plus de risques que moi : il avait une sexualit\u00e9 d\u00e9bordante et incertaine qui l\u2019amenait, certains soirs, \u00e0 exp\u00e9rimenter les backrooms du Marais, et \u00e0 collectionner en une nuit les \u00e9treintes dont le souvenir le satisferait pendant un mois.<br>\u00ab Tu es s\u00e9ropositif ? \u00bb<br>\u00ab Non. J\u2019ai un Sida d\u00e9clar\u00e9. \u00bb<br><br>Les trois ann\u00e9es qui suivirent furent marqu\u00e9es par sa d\u00e9gradation progressive. A la fin, il ne restait de cet ancien athl\u00e8te qu\u2019un squelette vivant, aux yeux morts, rong\u00e9s par un cytom\u00e9galovirus qui aurait \u00e9t\u00e9 b\u00e9nin pour n\u2019importe quelle personne en bonne sant\u00e9, mais qui eut la fantaisie de lui ronger la corn\u00e9e de chaque \u0153il. Je le revois allong\u00e9, pauvre carcasse fr\u00e9missante, dans le lit de l\u2019h\u00f4pital Cognacq-Jay, sp\u00e9cialis\u00e9 dans les soins palliatifs. Les infirmi\u00e8res \u00e9taient des bonnes s\u0153urs, seules \u00e0 supporter le voisinage constant de la mort. L\u2019un des deux m\u00e9decins qui animaient cette structure me confia qu\u2019il lui \u00e9tait impossible de passer un article dans une revue savante, ou de participer \u00e0 un colloque, ses confr\u00e8res refusant de fr\u00e9quenter un homme qui, par d\u00e9finition, ne gu\u00e9rissait jamais personne.<br>JL y mourut au d\u00e9but de l\u2019ann\u00e9e 1992. Il avait 38 ans.<br><br>Pendant les trois ans que dur\u00e8rent sa descente aux enfers, mes relations avec F*** s\u2019\u00e9teignirent. Une ombre, plus pr\u00e9gnante qu\u2019un corps r\u00e9el, s\u2019\u00e9tait d\u00e9sormais intercal\u00e9e. Elles cess\u00e8rent tout \u00e0 fait, elle avait fond\u00e9 une compagnie de th\u00e9\u00e2tre dans la r\u00e9gion nantaise, et y connaissait de beaux succ\u00e8s. <br><br>(Je tournais autour de la sensation de deuil. C\u2019est \u00e0 cette p\u00e9riode que je compris que la litt\u00e9rature n\u2019\u00e9tait qu\u2019un immense travail autour de la mort des autres \u2014 mort inexpugnable, celle des parents t\u00f4t disparus (Racine, Rousseau, Dumas, Sartre ou Camus, et tant d\u2019autres), mort ponctuelle comme la mort d\u2019un amour (les <em>Liaisons dangereuses<\/em> ou les <em>M\u00e9ditations<\/em> de Lamartine sont sorties de l\u00e0), ou deuil d\u2019une civilisation : je crois que c\u2019est l\u2019appellation que je retiendrais, par exemple, pour C\u00e9line, et quelques autres rescap\u00e9s des tranch\u00e9es, de ceux que Gertrude Stein qualifiait de \u00ab g\u00e9n\u00e9ration perdue \u00bb.)<br><br>La mort de JL me plongea dans l\u2019\u00e9criture de fiction. Le r\u00e9sultat fut <em>Dolorosa Soror<\/em>, sorti en 1996 : j\u2019avais \u00e9crit en trois semaines cette histoire \u00e0 la troisi\u00e8me personne, je constatai que \u00e7a ne fonctionnait pas, et je le r\u00e9crivis \u00e0 la premi\u00e8re personne au f\u00e9minin en une nuit. F*** accepta d\u2019\u00eatre le pr\u00eate-nom pseudonymis\u00e9 de ce r\u00e9cit d\u00e9chir\u00e9. Franck Spengler, qui l&rsquo;\u00e9dita, se laissa prendre au jeu, sans en conna\u00eetre les ficelles. Un beau succ\u00e8s.<br><br>Je n\u2019ai plus aucune nouvelle de F*** depuis plus de deux d\u00e9cennies. Sans doute a-t-elle enterr\u00e9 le pass\u00e9.<br>Je n\u2019y arrive gu\u00e8re.<br><br>Jean-Paul Brighelli<br><\/p>\n\n\n\n<figure class=\"wp-block-image size-full\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" width=\"680\" height=\"531\" src=\"https:\/\/blog.causeur.fr\/bonnetdane\/wp-content\/uploads\/sites\/25\/2025\/08\/36279554a438168e250.jpg\" alt=\"\" class=\"wp-image-5503\" srcset=\"https:\/\/blog.causeur.fr\/bonnetdane\/wp-content\/uploads\/sites\/25\/2025\/08\/36279554a438168e250.jpg 680w, https:\/\/blog.causeur.fr\/bonnetdane\/wp-content\/uploads\/sites\/25\/2025\/08\/36279554a438168e250-300x234.jpg 300w, https:\/\/blog.causeur.fr\/bonnetdane\/wp-content\/uploads\/sites\/25\/2025\/08\/36279554a438168e250-538x420.jpg 538w\" sizes=\"auto, (max-width: 680px) 100vw, 680px\" \/><\/figure>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>J\u2019entretenais depuis plusieurs ann\u00e9es avec F*** l\u2019une de ces relations SM qui, avec le temps, tournent \u00e0 la passion simple. 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