{"id":5598,"date":"2025-12-21T09:23:17","date_gmt":"2025-12-21T08:23:17","guid":{"rendered":"https:\/\/blog.causeur.fr\/bonnetdane\/?p=5598"},"modified":"2025-12-22T13:11:29","modified_gmt":"2025-12-22T12:11:29","slug":"les-fantomes","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/blog.causeur.fr\/bonnetdane\/les-fantomes-5598","title":{"rendered":"Les fant\u00f4mes"},"content":{"rendered":"\n<p>On se souvient des <em>Passantes<\/em>, chanson \u00e9crite en 1911 par un certain Antoine Pol, mise en musique par Brassens en 1972, o\u00f9 le po\u00e8te \u00e9voque <br>\u00ab la compagne de voyage <br>Dont les yeux, charmants paysages <br>Font para\u00eetre court le chemin <br>Qu\u2019on est seul peut-\u00eatre \u00e0 comprendre <br>Mais qu\u2019on laisse pourtant descendre<br>Sans avoir effleur\u00e9 sa main\u2026 \u00bb<br><br>La vie est pleine de ces fant\u00f4mes \u00e9vapor\u00e9s, dont il reste parfois une silhouette vague dans notre pass\u00e9 tr\u00e8s pass\u00e9. Le flou convient aux souvenirs. Sans doute parce qu\u2019on recompose alors plus facilement. Ainsi s&rsquo;\u00e9crivent les histoires.<\/p>\n\n\n\n<p><br>Cet \u00e9vanouissement ne signifie pas qu\u2019on ne les a pas aim\u00e9s. Mais pr\u00e8s de vingt-cinq ans, c\u2019est long pour une m\u00e9moire qui flanche, comme disait Jeanne Moreau. <br><br>Il y a pourtant une persistance de la m\u00e9moire, qui s\u2019accroche au souvenir d\u2019un regard, \u00e0 la forme d\u2019un sein, \u00e0 la b\u00e9ance des reins. On ne la reconna\u00eetrait sans doute pas, si on la croisait dans la rue \u2014 pas telle qu\u2019elle est devenue. J\u2019ai revu B*** il y a peu : nous nous \u00e9tions passionn\u00e9ment aim\u00e9s, entre 1975 et les ann\u00e9es 1990. Mais le pass\u00e9 a g\u00e2ch\u00e9 le pr\u00e9sent.<br><br>N\u2019emp\u00eache\u2026 J\u2019aimerais beaucoup revoir N***. J\u2019ai conserv\u00e9 d\u2019elle quelques mails \u00e9crits \u00e0 l\u2019\u00e9poque de nos amours, et que je relis parfois pour bien mesurer ce que j\u2019ai perdu. Ces quelques lignes, par exemple, qui remontent \u00e0 janvier 2002 :<br><br>\u00ab Tr\u00e8s cher, <br>Face \u00e0 vous, je me sens parfois comme cette esclave des Cavaliers de Kessel : de ce livre, lu alors que j&rsquo;\u00e9tais en seconde ou en premi\u00e8re, il ne me reste pas grand-chose. Juste quelques images, violentes, et qui m&rsquo;avaient fascin\u00e9e par cette violence m\u00eame. Parmi elles, une, \u00e0 la fin, o\u00f9 un seigneur poss\u00e8de sauvagement cette esclave, une tra\u00eetresse -si mes souvenirs sont bons- ; il cherche \u00e0 lui faire le plus de mal possible, -physiquement-, \u00e0 se venger de tous les torts qu&rsquo;elle lui a fait subir, en la faisant hurler de douleur. Mais il ne comprend pas que face \u00e0 cette douleur, il y a le plaisir, qui rompt tout sur son passage et submerge toute raison. De rage, il cherche alors \u00e0 faire taire la jouissance, et trouve de quoi satisfaire sa violence : c&rsquo;est une cicatrice fra\u00eechement gu\u00e9rie, encore rosie, d&rsquo;une tendresse parfaite, qu&rsquo;il rouvre et fouille. Mais bien s\u00fbr, le plaisir surgit avec infiniment plus de force&#8230;<br>Cette sc\u00e8ne m&rsquo;est revenue en m\u00e9moire, aujourd\u2019hui. Pourquoi ? Je l&rsquo;ignore. Je sais juste que je suis cette femme, parce que vous renversez, pi\u00e9tinez, bafouez, l&rsquo;armature dont je m&rsquo;\u00e9tais rev\u00eatue ; parce que je suis en train de vous appartenir, corps et \u00e2me, et qu&rsquo;une partie de moi se r\u00e9volte contre ce changement -cette partie qui fait que je suis encore parfois sur la r\u00e9serve, et que je me livre plus facilement \u00e0 vous quand vous n&rsquo;\u00eates pas l\u00e0-. Douleur et plaisir m\u00eal\u00e9s. D\u00e9sir de vous montrer tous les sentiments que j&rsquo;ai pour vous ; difficult\u00e9 \u00e0 le faire. Difficult\u00e9 \u00e0 \u00e9crire aussi des mots qui ne me viennent pas naturellement, et que pourtant j&rsquo;aime lire, et que pourtant j&rsquo;aime entendre. <br>Savez-vous que vous m&rsquo;avez vex\u00e9e et bless\u00e9e lorsque vous m&rsquo;avez dit que, c\u00f4t\u00e9 c\u0153ur, j&rsquo;\u00e9tais \u00ab\u00a0infirme\u00a0\u00bb ? Je ne pense qu&rsquo;\u00e0 vous, vous accompagnez chacun de mes pas, chacune de mes pens\u00e9es, comment donc pouvez-vous me dire pareille chose ? Souhaiterais-je vous appeler de fa\u00e7on impromptue pour vous prouver \u00e0 quel point vous comptez pour moi, comme j&rsquo;en ai souvent le d\u00e9sir, que je ne peux pas. Je vous aime, je vous aime, je vous aime ; je vous aime pour vous aussi, pour votre esprit, votre finesse, votre force ; votre capacit\u00e9 \u00e0 me faire jouir ne fait pas tout, en doutiez-vous ? <br>Il n&#8217;emp\u00eache, ce soir, je voudrais me cambrer pour vous, sous vous, et que vous m&#8217;empaliez totalement, et que vous fassiez monter en moi ce cri et ces plaintes d\u00e9sordonn\u00e9es. Puis, comme vous \u00eates in\u00e9puisable, je glisserais vers votre sexe et l&rsquo;avalerais goul\u00fbment, longuement ; enfin, je recueillerais dans ma bouche votre sperme si doux, dont je d\u00e9poserais une goutte sur vos l\u00e8vres ; heureuse, si heureuse, et pourtant si craintive d&rsquo;avoir pu d\u00e9cevoir&#8230; Mais vous n&rsquo;en auriez cure, et, patient, vous m&#8217;embrasserez. Je serais tout \u00e0 vous, vous le sauriez alors ; les craintes, les accusations, tout aurait disparu pour vous, je ne serais plus que celle qui vous aime par-dessus tout. \u00bb(1)<br><br>Oui, \u00ab vous \u00bb. Comme disait Catherine Le Forestier dans une chanson contemporaine de celle de Brassens, \u00ab les mots d\u2019amour, quand on quitte le \u00ab vous \u00bb, n\u2019ont plus rien dans la t\u00eate\u2026 \u00bb<br><br>La revoir. La retrouver. Ressusciter le fant\u00f4me, comme Mastroianni ressuscite Romy Schneider dans ce tr\u00e8s beau film de Dino Risi intitul\u00e9 <em>Fant\u00f4me d&rsquo;amour<\/em> (1981). Me perdre un instant dans sa brume. Jouir de ma d\u00e9sesp\u00e9rance\u2026<br>Et partir \u00e0 nouveau. <br><br>Jean-Paul Brighelli<\/p>\n\n\n\n<p>(1) J&rsquo;en ai conserv\u00e9 quelques centaines. Je pourrais multiplier \u00e0 l&rsquo;infini ces chroniques am\u00e8rement douces.<br><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>On se souvient des Passantes, chanson \u00e9crite en 1911 par un certain Antoine Pol, mise en musique par Brassens en 1972, o\u00f9 le po\u00e8te \u00e9voque \u00ab la compagne de voyage Dont les yeux, charmants paysages Font para\u00eetre court le chemin Qu\u2019on est seul peut-\u00eatre \u00e0 comprendre Mais qu\u2019on laisse pourtant descendreSans avoir effleur\u00e9 sa main\u2026 [&hellip;]<\/p>\n","protected":false},"author":6,"featured_media":5613,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"categories":[1],"tags":[4394,4396,1892,4392,4389],"class_list":["post-5598","post","type-post","status-publish","format-standard","has-post-thumbnail","hentry","category-non-classe","tag-fantome-damour","tag-nathalie","tag-nostalgie","tag-oubli","tag-separation"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/blog.causeur.fr\/bonnetdane\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/5598","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/blog.causeur.fr\/bonnetdane\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/blog.causeur.fr\/bonnetdane\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/blog.causeur.fr\/bonnetdane\/wp-json\/wp\/v2\/users\/6"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/blog.causeur.fr\/bonnetdane\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=5598"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/blog.causeur.fr\/bonnetdane\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/5598\/revisions"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/blog.causeur.fr\/bonnetdane\/wp-json\/wp\/v2\/media\/5613"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/blog.causeur.fr\/bonnetdane\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=5598"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/blog.causeur.fr\/bonnetdane\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=5598"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/blog.causeur.fr\/bonnetdane\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=5598"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}