{"id":5608,"date":"2025-12-25T09:41:58","date_gmt":"2025-12-25T08:41:58","guid":{"rendered":"https:\/\/blog.causeur.fr\/bonnetdane\/?p=5608"},"modified":"2025-12-25T09:41:59","modified_gmt":"2025-12-25T08:41:59","slug":"de-la-jalousie","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/blog.causeur.fr\/bonnetdane\/de-la-jalousie-5608","title":{"rendered":"De la jalousie"},"content":{"rendered":"\n<p>Alexandre Colin (1798-1875), <em>Othello et Desd\u00e9mone<\/em>, 1829<br><br>En 1957, Alain Robbe-Grillet sort son quatri\u00e8me roman, <em>La Jalousie<\/em>, le premier promis \u00e0 un succ\u00e8s international. Un narrateur y \u00e9pie une femme \u2014 la sienne, peut-\u00eatre \u2014 et son amant, d\u00e9crivant tout l\u2019environnement, et leurs gestes, r\u00e9els ou suppos\u00e9s, de fa\u00e7on obsessionnelle. Le titre joue sur l\u2019ambigu\u00eft\u00e9 de la jalousie, aussi bien <em>sentiment<\/em> d\u00e9vorant et <em>persienne<\/em> \u00e0 travers laquelle on peut observer l\u2019int\u00e9rieur ou l\u2019ext\u00e9rieur, selon l\u2019angle, voire ne plus rien voir. Ainsi, la tache sur le mur est peut-\u00eatre un scolopendre \u00e9cras\u00e9 \u2014 mais par qui ? \u2014 ou un jeu d\u2019ombres sur le mur blanc.<br>J\u2019ai toujours \u00e9t\u00e9 sid\u00e9r\u00e9 par ce singulier, \u00ab la \u00bb jalousie. Article d\u00e9fini pour un sentiment fort ind\u00e9fini \u2014 et pire : distinct et dissemblable d\u00e8s lors qu\u2019il s\u2019applique \u00e0 un homme ou \u00e0 une femme.<br><br>Les femmes (sauf exception, sans doute) \u00e9prouvent une jalousie de <em>sentiments<\/em>. Comment ! Il en aimerait une autre que moi ! C\u2019est le c\u0153ur qui est l\u00e9s\u00e9, et meurtri. Le c\u0153ur\u2026 Les hommes ne visent pas si haut, ils ont la jalousie plus directement organique : \u00ab Comment ! Cette femme que j\u2019aime tant s\u2019est donn\u00e9e \u00e0 un autre\u2026 Ce petit con pr\u00e9cieux s\u2019est ouvert pour un autre\u2026 Ce cul, objet de mes d\u00e9lices, a \u00e9t\u00e9 \u00e9cartel\u00e9 par un autre\u2026 \u00bb<br>C\u2019est \u00e0 peu pr\u00e8s ce que s\u2019est dit Othello, tromp\u00e9 par l\u2019infernal Iago, juste avant d\u2019\u00e9trangler Desd\u00e9mone. Il la tue parce qu\u2019il la soup\u00e7onne de s\u2019\u00eatre remplie en son absence. Et dans ce ventre vide il sent la persistance de la queue de l\u2019Autre.<br>Je n\u2019exclus pas qu\u2019une femme puisse se dire : \u00ab Ce membre que j\u2019ai tant aim\u00e9e a \u00e9t\u00e9 suc\u00e9 par une autre\u2026 \u00bb \u2014 mais ce n\u2019est pas pour elle l\u2019essentiel, elle sait (d\u2019exp\u00e9rience) qu\u2019il n\u2019est pas d\u2019\u00e9treinte dont le souvenir physique r\u00e9siste \u00e0 une bonne douche. <br><br>Jalousie du c\u0153ur, jalousie du corps. Barthes reste bien trop g\u00e9n\u00e9ral \u2014 trop structural, devrais-je dire \u2014 lorsqu\u2019il \u00e9crit, dans ses <em>Fragments d\u2019un discours amoureux<\/em> : \u00ab Comme jaloux, je souffre quatre fois : parce que je suis jaloux, parce que je me reproche de l\u2019\u00eatre, parce que je crains que ma jalousie ne blesse l\u2019autre, parce que je me laisse assujettir \u00e0 une banalit\u00e9 : je souffre d\u2019\u00eatre exclu, d\u2019\u00eatre agressif, d\u2019\u00eatre fou et d\u2019\u00eatre commun. \u00bb <br>Le structuralisme est un peu comme le rire selon Bergson : du m\u00e9canique plaqu\u00e9 sur du vivant. Ou bien le fin analyste qu\u2019\u00e9tait Barthes (assister au s\u00e9minaire qui pr\u00e9c\u00e9da l\u2019\u00e9criture de son essai fut un enchantement) n\u00e9gligea-t-il, en homosexuel exclusif qu\u2019il \u00e9tait, cette diff\u00e9rence essentielle : les femmes font du sentiment, les hommes sont accabl\u00e9s d\u2019images violemment physiques.<br><br>Dans <em>De l\u2019amour<\/em>, Stendhal raconte : \u00ab On conna\u00eet en France l&rsquo;anecdote de Mlle de Sommery, qui, surprise en flagrant d\u00e9lit par son amant, lui nie le fait hardiment, et comme l&rsquo;autre se r\u00e9crie : \u00ab Ah ! je vois bien, lui dit-elle, que vous ne m&rsquo;aimez plus ; vous croyez plus ce que vous voyez que ce que je vous dis. \u00bb Mlle de Sommery, romanci\u00e8re un peu tomb\u00e9e dans l\u2019oubli, connaissait par c\u0153ur, comme toutes les femmes distingu\u00e9es du XVIIIe si\u00e8cle, les ressorts de l\u2019\u00e2me masculine, c\u2019est-\u00e0-dire de leur verge. Les hommes croient ce qu\u2019ils voient, et souvent m\u00eame, comme Othello, ce qu\u2019ils ne voient pas, mais que leur imagination leur pr\u00e9sente \u00e0 l\u2019esprit. Si bien que ce qu\u2019ils ont tiss\u00e9 de mots et de visions devient r\u00e9el. \u00c0 ce titre, la jalousie masculine est un processus \u00e9minemment romanesque, et Mme de Lafayette en a fait le ressort fatal de <em>La Princesse de Cl\u00e8ves<\/em>.<br><br>Et vous aurez beau faire et refaire l\u2019amour \u00e0 la femme infid\u00e8le, ou suppos\u00e9e telle, jamais vous n\u2019effacerez le souvenir reconstruit de son \u00e9cart pr\u00e9sum\u00e9. C&rsquo;est ainsi qu&rsquo;un vagin devient l&rsquo;ab\u00eeme o\u00f9 vous vous perdez.<\/p>\n\n\n\n<p>Heureusement, la mort de Desd\u00e9mone est un paroxysme rare. Le jaloux pr\u00e9f\u00e8re en g\u00e9n\u00e9ral bercer longtemps son sentiment de d\u00e9possession\u00a0: il y a du masochisme dans la jalousie \u2014 \u00e0 moins que comme pour Proust elle ne serve qu\u2019\u00e0 ressusciter sans cesse quelque traumatisme enfantin, quelque sc\u00e8ne primitive v\u00e9cue ou suppos\u00e9e. Alors les mots invent\u00e9s, les images reconstruites fabriquent <em>ad libitum<\/em> une frustration qui se suffit \u00e0 elle-m\u00eame, s\u2019auto-alimente et fournit \u00e0 la fiction un aliment in\u00e9puisable.<br><br>Jean-Paul Brighelli<br><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Alexandre Colin (1798-1875), Othello et Desd\u00e9mone, 1829 En 1957, Alain Robbe-Grillet sort son quatri\u00e8me roman, La Jalousie, le premier promis \u00e0 un succ\u00e8s international. 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