{"id":5626,"date":"2026-02-03T11:08:28","date_gmt":"2026-02-03T10:08:28","guid":{"rendered":"https:\/\/blog.causeur.fr\/bonnetdane\/?p=5626"},"modified":"2026-02-03T11:08:29","modified_gmt":"2026-02-03T10:08:29","slug":"parler-pointu","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/blog.causeur.fr\/bonnetdane\/parler-pointu-5626","title":{"rendered":"Parler pointu"},"content":{"rendered":"\n<p>Une pi\u00e8ce portant ce titre, \u00e9crite par Benjamin Tholozan H\u00e9l\u00e8ne Fran\u00e7ois, a \u00e9t\u00e9 cr\u00e9\u00e9e en juillet dernier au festival <em>off<\/em> d\u2019Avignon. Elle raconte \u00ab l\u2019abandon progressif des parlers r\u00e9gionaux et des accents, et ce que cette perte rev\u00eat \u00e0 la fois d\u2019intime et de politique. Dans cette \u00e9pop\u00e9e historique et familiale, Benjamin Tholozan nous offre un moment jubilatoire, en incarnant avec fougue, joie et pr\u00e9cision, tour \u00e0 tour les figures hautes en couleurs de sa famille ainsi que les personnages qui ont fait du \u00ab\u00a0beau-parler\u00a0\u00bb tourangeau, le fran\u00e7ais de r\u00e9f\u00e9rence encore aujourd&rsquo;hui. \u00bb<br>Bien. Le propos des auteurs est essentiellement politique : les langues r\u00e9gionales ont \u00e9t\u00e9 sabr\u00e9es par le fran\u00e7ais central \u2014 abusivement qualifi\u00e9 de \u00ab parisien \u00bb, de fa\u00e7on \u00e0 imposer la domination de la langue du pouvoir sur les p\u00e9riph\u00e9ries, comme dirait Christophe Guilly. Moi-m\u00eame, \u00e9lev\u00e9 dans un idiome marseillais quelque peu \u00e9pais, je me serais d\u00e9fait de cette v\u00eature r\u00e9gionale et j&rsquo;aurais accept\u00e9 docilement de parler la langue du Roi.<br>Le fait est que le \u00ab bon \u00bb fran\u00e7ais s\u2019impose au XVIIe si\u00e8cle avec la monarchie absolue. L\u2019Acad\u00e9mie, les dictionnaires (\u00e0 peu pr\u00e8s inconnus avant Richelet et Fureti\u00e8re), les \u00ab sentiments de l\u2019Acad\u00e9mie sur le Cid \u00bb, accus\u00e9 de \u00ab normandismes \u00bb r\u00e9pugnants, et les <em>Observations<\/em> de Vaugelas : \u00ab Le bon usage est la fa\u00e7on de parler de la plus saine partie de la Cour, conform\u00e9ment \u00e0 la fa\u00e7on d\u2019\u00e9crire de la plus saine partie des auteurs du temps. \u00bb Estimons la population fran\u00e7aise de 1650 \u00e0 12 millions d\u2019habitants, et concluons que moins de 30 000 d&rsquo;entre eux parlaient un \u00ab bon \u00bb fran\u00e7ais : trop de gentilshommes \u00ab gascons \u00bb (terme g\u00e9n\u00e9rique pour d\u00e9signer tout ce qui venait du domaine d\u2019oc) hantaient la Cour, trop de patois se croisaient aux Halles. Et m\u00eame si le peuple, pr\u00e9cise Vaugelas, est le ma\u00eetre de la langue, l\u2019\u00e9minent grammairien avait compris, comme les politiques d\u2019aujourd\u2019hui, que la libert\u00e9 populaire n\u2019est louable que sous une \u00e9troite tutelle.<br><br>Quand je suis entr\u00e9 en 1972 \u00e0 l\u2019ENS-Saint-Cloud, un prof fort bien intentionn\u00e9, profitant du fait que nous arrivions d\u2019horizons g\u00e9ographiques divers, nous donna \u00e0 lire \u00e0 haute voix le po\u00e8me de Ronsard d\u00e9di\u00e9 \u00e0 Cassandre :<br>\u00ab Mignonne, allons voir si la rose<br>Qui ce matin avoit desclose<br>Sa robe de pourpre au Soleil,<br>A point perdu ceste vespr\u00e9e<br>Les plis de sa robe pourpr\u00e9e,<br>Et son teint au vostre pareil. \u00bb<br><br>Mon accent marseillais sur cette d\u00e9bauche de \u00ab o \u00bb fit merveille : \u00ab Mignanne, allons voire si la raseu\u2026 \u00bb<br>Les copains \u00e9taient invit\u00e9s \u00e0 noter en \u00e9criture phon\u00e9tique ce qu\u2019ils entendaient \u2014 et l\u2019op\u00e9ration de r\u00e9p\u00e9ta avec chacun d\u2019entre nous. Une amusante cacophonie.<br>Puis le prof \u2014 un linguiste remarquable du nom de Maurice Tournier \u2014 nous expliqua que l\u2019accent de Ronsard, reconstitu\u00e9 en fonction des \u00e9volutions post\u00e9rieures des mots, ressemblait tr\u00e8s probablement \u00e0 l\u2019actuel accent canadien. Apr\u00e8s tout, Jacques Cartier \u00e9tait contemporain du po\u00e8te, et les Fran\u00e7ais du Canada se sont fort peu confondus avec les Iroquois locaux. L\u2019accent du XVIe si\u00e8cle tourangeau s\u2019est donc conserv\u00e9 dans une bulle linguistique, \u00e0 quelques nuances pr\u00e8s. Roulements de \u00ab r \u00bb compris.<br><br>L\u2019objet du cours \u00e9tait de nous faire prendre conscience du fait que l\u2019accent introduit un degr\u00e9 suppl\u00e9mentaire dans la r\u00e9ception d\u2019un texte. Et puisque nous \u00e9tions en th\u00e9orie destin\u00e9s \u00e0 \u00eatre enseignants (une aimable fiction, je crois \u00eatre le seul de ma promotion et des suivantes qui soit rest\u00e9 dans l\u2019Educ-Nat) et envoy\u00e9s dans tous les recoins de l\u2019Hexagone, nous devions mesurer le trouble auditif \u2014 et, partant, s\u00e9mantique \u2014 des petits Alsaciens confront\u00e9s \u00e0 Ronsard r\u00e9interpr\u00e9t\u00e9 par Raimu\u2026<br>S\u2019ensuivirent des exercices r\u00e9p\u00e9titifs visant \u00e0 nous d\u00e9barrasser de nos tics phon\u00e9tiques et \u00e0 nous faire acqu\u00e9rir la langue tourangelle, qui par consensus est consid\u00e9r\u00e9e comme le fran\u00e7ais le plus pur, c&rsquo;est-\u00e0-dire le plus neutre.<br>Il ne s\u2019agissait gu\u00e8re, tout id\u00e9ologues de gauche que nous fussions pour la plupart, de prise de pouvoir \u2014 sinon celui, toujours n\u00e9cessaire, du ma\u00eetre sur l\u2019\u00e9l\u00e8ve : les d\u00e9raisons p\u00e9dagogistes n\u2019\u00e9merg\u00e8rent que vingt ans plus tard. Il fallait faire entendre, au double sens du terme, les variations dans l\u2019articulation d\u2019un po\u00e8me archi-c\u00e9l\u00e8bre. Avec des arguments qui iraient droit au c\u0153ur e t\u00e0 l\u2019esprit des marmots : \u00ab Imaginez que vous tentiez de s\u00e9duire une jeune fille d\u2019aujourd\u2019hui, un bell\u00e2tre contemporain, en lui susurrant des \u00ab je t\u2019aimeuh \u00bb comme une vache proven\u00e7ale \u00bb \u2014 ou bretonne, ou lorraine, chacun adaptera en fonction de son idiolecte.<br><br>La centralisation extr\u00eame de la France a amen\u00e9 une grande majorit\u00e9 d\u2019\u00e9crivains \u00e0 se faire Parisiens et \u00e0 oublier les tonalit\u00e9s de leur enfance. Maupassant s\u2019amuse \u00e0 recomposer du patois normand, mais il ne s\u00e9duisait pas Gis\u00e8le d\u2019Estoc et les autres en leur lan\u00e7ant des roucoulades rouennaises \u2014 condamn\u00e9es depuis que les normandismes de Corneille lui ont valu, quel que soit son g\u00e9nie, des vol\u00e9es acad\u00e9miciennes de bois vert. Et Pagnol a fait revivre l\u2019accent de la Canebi\u00e8re \u00e0 seule fin d\u2019amuser le populo parisien.<br>J\u2019ai donc d\u00e9velopp\u00e9 un double syst\u00e8me, ou un double standard : je peux \u00e9liminer compl\u00e8tement toute trace d\u2019accent m\u00e9diterran\u00e9en, comme je peux en faire ressortir des intonations plus ou moins prononc\u00e9es. Bien s\u00fbr, cela appartient \u00e0 l\u2019art de l\u2019acteur \u2014 mais un prof est essentiellement un com\u00e9dien. : c\u2019est ainsi \u2014 et pas autrement \u2014 qu\u2019il grave dans les m\u00e9moires vierges des turlupins qui le regardent le d\u00e9tail essentiel, la formule assassine, le d\u00e9tail qui fait sens.<br>Et accessoirement, c\u2019est ainsi qu\u2019il s\u00e9duit ses jolies coll\u00e8gues \u2014 et les autres.<br><br>Jean-Paul Brighelli<\/p>\n\n\n\n<p><\/p>\n\n\n\n<p>PS. Un vieux copain de l&rsquo;ENS, Yannic Mancel, qui avait fait carri\u00e8re dans le th\u00e9\u00e2tre, a r\u00e9cemment repris contact avec moi, via Facebook. Longue conversation t\u00e9l\u00e9phonique, merveille de constater que notre entente avait surv\u00e9cu, intacte, \u00e0 presque cinquante ans de s\u00e9paration. Nous nous sommes promis de nous revoir bient\u00f4t; Et je viens d&rsquo;apprendre qu&rsquo;il est mort, inopin\u00e9ment, il y a un mois. Ah, la Camarde\u2026<br><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Une pi\u00e8ce portant ce titre, \u00e9crite par Benjamin Tholozan H\u00e9l\u00e8ne Fran\u00e7ois, a \u00e9t\u00e9 cr\u00e9\u00e9e en juillet dernier au festival off d\u2019Avignon. Elle raconte \u00ab l\u2019abandon progressif des parlers r\u00e9gionaux et des accents, et ce que cette perte rev\u00eat \u00e0 la fois d\u2019intime et de politique. 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