{"id":5643,"date":"2026-03-16T14:31:55","date_gmt":"2026-03-16T13:31:55","guid":{"rendered":"https:\/\/blog.causeur.fr\/bonnetdane\/?p=5643"},"modified":"2026-03-17T03:06:26","modified_gmt":"2026-03-17T02:06:26","slug":"apologie-et-assomption-de-fanny-ardant-la-blessure-et-la-soif-au-theatre-des-bernardines-a-marseille","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/blog.causeur.fr\/bonnetdane\/apologie-et-assomption-de-fanny-ardant-la-blessure-et-la-soif-au-theatre-des-bernardines-a-marseille-5643","title":{"rendered":"Apologie et assomption de Fanny Ardant : La Blessure et la soif, au th\u00e9\u00e2tre des Bernardines \u00e0 Marseille"},"content":{"rendered":"\n<p>J\u2019ai le m\u00e9pris assez facile. Je ne suis jamais parvenu \u00e0 appr\u00e9cier tout \u00e0 fait un acteur qui n\u2019\u00e9tait pas, d\u2019abord et avant tout, com\u00e9dien. Le th\u00e9\u00e2tre m\u2019a toujours paru la pierre de touche du talent \u2014 ou plus exactement le seul lieu possible du g\u00e9nie.<br>Ainsi, j\u2019avais fort appr\u00e9ci\u00e9 l\u2019actrice Fanny Ardant, en 1981, dans ce joli film de Truffaut intitul\u00e9 <em>La Femme d\u2019\u00e0 c\u00f4t<\/em>\u00e9. De m\u00eame dans <em>Vivement dimanche, <\/em>ou <em>Un amour de Swann<\/em>, en 1983.<br>Sur ce, Fran\u00e7ois Truffaut meurt, et Fanny Ardant, qui partageait sa vie et venait de lui donner une fille, est d\u00e9vast\u00e9e. Une immense com\u00e9dienne est sortie de ce deuil amoureux.<br><br>C\u2019est cette femme encore \u00e9parpill\u00e9e, ruin\u00e9e, exsangue, diaphane \u00e0 force de maigreur, rong\u00e9e de l\u2019int\u00e9rieur, que j\u2019ai vue un peu par hasard au th\u00e9\u00e2tre Renaud-Barrault un 31 d\u00e9cembre 1989, interpr\u00e9tant divinement le r\u00f4le d\u2019Elvire dans le <em>Dom Juan<\/em> de Moli\u00e8re mis en sc\u00e8ne \u2014 h\u00e9las \u2014 par Francis Huster, qui de surcro\u00eet jouait le r\u00f4le \u00e9crasant de Sganarelle, celui que s\u2019\u00e9tait attribu\u00e9 Moli\u00e8re en 1665. Jacques Weber proposait un Dom Juan honorable, mais Ardant \u00e9tait transfigur\u00e9e. <br>Elvire est un r\u00f4le tr\u00e8s difficile. Rien d\u2019\u00e9tonnant si Brigitte Jaques en a tir\u00e9 un petit chef d\u2019\u0153uvre en adaptant les notes de Jouvet pour une mise en sc\u00e8ne de Dom Juan, et en produisant <em>Elvire-Jouvet 40<\/em> \u2014 <a href=\"https:\/\/www.youtube.com\/watch?v=E-3csrQu5yI\">\u00e0 voir absolument<\/a>. Il y a des r\u00f4les qui sont des pierres de touche : soit c\u2019est de l\u2019or, soit c\u2019est un plomb vil. La m\u00e9diocrit\u00e9 y est impossible.<br>Ardant, encore endeuill\u00e9e de la mort de Truffaut, s\u2019y r\u00e9v\u00e9la sublime. C***, assise \u00e0 c\u00f4t\u00e9 de moi, et qui ne savait que faire de ses longues jambes de blonde jaillissant d\u2019une mini-jupe de cuir sign\u00e9e Thierry Mugler, oublia pendant deux heures son r\u00f4le d\u2019esclave d\u00e9corative et fut fascin\u00e9e par la performance inou\u00efe de la com\u00e9dienne.<br><br>Dimanche, \u00e0 Marseille, au th\u00e9\u00e2tre des Bernardines (en fait la chapelle de l\u2019ancien couvent qui est devenu le lyc\u00e9e Thiers), Fanny Ardant a de nouveau br\u00fbl\u00e9 les planches. La pi\u00e8ce s\u2019intitule <em>La Blessure et la soif<\/em>, et a \u00e9t\u00e9 adapt\u00e9e par Laurence Plazenet de son roman homonyme paru en 2009. Un monologue d\u2019une heure et demie, Ardant seule sur sc\u00e8ne, v\u00eatue de bleu nuit dans un d\u00e9cor nocturne. <br>Plazenet est une universitaire qui sait \u00e9crire : le cas est si rare qu\u2019il m\u00e9rite d\u2019\u00eatre c\u00e9l\u00e9br\u00e9. Sp\u00e9cialiste du XVIIe si\u00e8cle, de la Fronde et du jans\u00e9nisme en particulier. Son monologue brode sur l\u2019amour et la mort, deux mots tellement synonymiques que longtemps on les a fait rimer, quand on \u00e9crivait encore <em>amor<\/em>. Quelque part entre les deux, Dieu \u2014 le dieu jans\u00e9niste, celui qui se cache, comme aurait dit Lucien Goldmann, et se tait. <em>Deus absconditus<\/em>. <br><br>Il y a un c\u00f4t\u00e9 \u00ab Lettre de la religieuse portugaise \u00bb dans ce d\u00e9vidoir des souvenirs d\u2019une passion totale, d\u2019un amour absolu, \u00ab fort comme la mort \u00bb, comme disent le <em>Cantique des cantiques (<\/em>dans la traduction de Lema\u00eetre de Sacy, tiens, encore un Jans\u00e9niste\u2026) et Guy de Maupassant \u2014 les ath\u00e9es convaincus sont de grands amateurs de litt\u00e9rature sacr\u00e9e, voyez Sade. L\u2019h\u00e9ro\u00efne \u00e9tait mari\u00e9e, elle a rencontr\u00e9 cet officier vilainement bless\u00e9, elle l\u2019a soign\u00e9, sauv\u00e9, gu\u00e9ri, et elle s\u2019est \u00e9prise de cette cr\u00e9ature qu\u2019elle avait ressuscit\u00e9e. <br>Les quinze ann\u00e9es qui s\u2019en suivent sont \u00e0 verser dans l\u2019histoire des paroxysmes. C\u2019est tout l\u2019objet de cette rem\u00e9moration (pas un hasard si le mot englobe l\u2019amor et la mort) que Fanny Ardant \u00e9gr\u00e8ne sur sc\u00e8ne, dans cette chapelle d\u2019un d\u00e9pouillement total. Ou comment une architecture j\u00e9suite peut verser dans le jans\u00e9nisme.<br><br>Salle comble \u2014 mais petite salle. Pendant ce temps, sur les sc\u00e8nes officielles, \u00e0 la Cri\u00e9e ou ailleurs, on propose des spectacles politiquement corrects \u2014 un cr\u00e9neau que Fanny Ardant a r\u00e9voqu\u00e9 une fois pour toutes, elle qui a d\u00e9fendu Polanski et Depardieu. <br>Mais on se fiche bien des prises de position des unes et des autres. Quand on est confront\u00e9 au g\u00e9nie d\u2019une grande com\u00e9dienne, on se tait, on fr\u00e9mit, puis on crie bravo.<br><br>Jean-Paul Brighelli<br><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>J\u2019ai le m\u00e9pris assez facile. Je ne suis jamais parvenu \u00e0 appr\u00e9cier tout \u00e0 fait un acteur qui n\u2019\u00e9tait pas, d\u2019abord et avant tout, com\u00e9dien. 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