{"id":5648,"date":"2026-04-01T06:07:55","date_gmt":"2026-04-01T04:07:55","guid":{"rendered":"https:\/\/blog.causeur.fr\/bonnetdane\/?p=5648"},"modified":"2026-04-03T16:29:21","modified_gmt":"2026-04-03T14:29:21","slug":"lexecution","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/blog.causeur.fr\/bonnetdane\/lexecution-5648","title":{"rendered":"L&rsquo;Ex\u00e9cution"},"content":{"rendered":"\n<p>Lorsqu\u2019on quitte Ajaccio pour aller vers le nord, le r\u00e9flexe le plus ordinaire est de longer la c\u00f4te, en direction de Sagone d\u2019abord, de Porto ensuite, de Calvi enfin. <br>C\u2019est aussi ce que se disaient les gendarmes, qui avaient l\u2019habitude de placer un point d\u2019interception au col de San Bastiano. <br>Evidemment, tout le monde le sait, et la mar\u00e9chauss\u00e9e sait qu\u2019on le sait. Chacun fait les gestes d\u2019un jeu codifi\u00e9.<br>Il en r\u00e9sulte que pour ne pas rencontrer quelque brigadier aventureux, en qu\u00eate d\u2019une promotion qui lui ferait regagner le Continent, il convient d\u2019\u00e9viter San Bastiano, en passant par la petite route sinueuse et discr\u00e8te qui monte vers Vico par l\u2019int\u00e9rieur, via Sarrola-Carcopino et Sari d\u2019Orcino. <br>Les quatre hommes, dans leur Golf GTI surgonfl\u00e9e \u2014 c\u2019\u00e9tait la voiture \u00e0 la mode dans ces ann\u00e9es-l\u00e0 \u2014, n\u2019\u00e9taient pas plus stupides que les autres. Ils s\u2019engag\u00e8rent en confiance dans les virages compliqu\u00e9s et se dirig\u00e8rent vers Vico. Leur base \u00e9tait dans la r\u00e9gion de Sagone, juste en dessous. Mais l\u00e0 aussi, on \u00e9vite de retomber sur la nationale : en redescendant vers la mer, on emprunte, \u00e0 droite, la minuscule route qui conduit vers Paomia \u2014 et de l\u00e0, \u00e0 Carg\u00e8se. De vieilles bergeries procurent aux amateurs de discr\u00e9tion des refuges faciles. <br>Antoine conduisait d\u2019une main tr\u00e8s s\u00fbre, sur cette route qui montait rudement, avant de redescendre de ces hauteurs fr\u00e9quent\u00e9es par les ch\u00e8vres. Le cr\u00e9puscule finissait de tomber, le soleil avait plong\u00e9 depuis un certain temps, la nuit descendait. Antoine adorait rouler de nuit, pr\u00e9tendant que tout \u00e9tait plus facile puisqu\u2019on voyait de loin les phares des voitures. De fait, on ne voyait rien : \u00e0 cette heure, personne ne roulait sur cette route hostile. \u00c0 la place du mort, Orso regardait droit devant lui, anticipant les virages. Derri\u00e8re eux, les deux hommes \u00e9taient bouscul\u00e9s l\u2019un vers l\u2019autre. Ils savaient que conseiller au chauffeur d\u2019aller moins vite serait inutile, il avait trop de plaisir \u00e0 entendre les roues g\u00e9mir dans les \u00e9pingles \u00e0 cheveux.<br>Ils \u00e9taient au point le plus vertigineux, falaise \u00e0 droite et pr\u00e9cipice \u00e0 gauche, selon la coutume routi\u00e8re insulaire, quand Mathieu d\u00e9clara qu\u2019il avait envie de pisser et que, ma foi, ils avaient mis suffisamment d\u2019espace entre eux et d\u2019\u00e9ventuels poursuivants en uniforme. \u00ab Bonne id\u00e9e \u00bb, dit Antoine. Il freina dans un renfoncement, et tous quatre sortirent de la petite voiture. <br>L\u2019air embaumait. Le maquis a de ces subtilit\u00e9s de jolie fille. <br>C\u2019\u00e9taient des gamins, au fond. Ils mont\u00e8rent sur le minuscule parapet cens\u00e9 prot\u00e9ger les v\u00e9hicules d\u2019une chute dans le torrent qui coulait au fond de la gorge, et jou\u00e8rent, comme des gosses, \u00e0 qui pisserait le plus loin. <br>Sauf S\u00e9bastien, qui resta adoss\u00e9 \u00e0 la voiture, allumant une cigarette dont il tira deux bouff\u00e9es. Puis il la posa sur le capot br\u00fblant, et fit deux pas en avant vers le pr\u00e9cipice o\u00f9 Orso finissait de se soulager. Il tira de sa ceinture un Beretta 92 vol\u00e9 quelques mois auparavant, l\u2019arma d\u2019un coup sec et tira une balle, \u00e0 bout touchant, dans la nuque du pisseur.<br>Le geste lui parut d\u2019une simplicit\u00e9 d\u00e9concertante. Il y avait un homme vivant, et l\u2019instant d\u2019apr\u00e8s, un corps mort pouss\u00e9 dans le vide par la force de l\u2019impact. Il se pencha et regarda le vide. Le corps \u00e9tait \u00e0 peine perceptible, la veste de camouflage, uniforme oblig\u00e9 en ces ann\u00e9es de plomb, dissimulait l&rsquo;essentiel du pantin d\u00e9sarticul\u00e9. Un buisson de lentisques, accroch\u00e9 \u00e0 la paroi, occultait tout ce qu&rsquo;il restait d&rsquo;humain dans cette silhouette lointaine. \u00ab Les sangliers et les gypa\u00e8tes s&rsquo;en occuperont \u00bb, pensa S\u00e9bastien avec une froideur qui l&rsquo;\u00e9tonna lui-m\u00eame. Son acte lui paraissait d\u00e9j\u00e0 loin de lui.<br>Mathieu et Antoine se rebraguett\u00e8rent, et actionn\u00e8rent en m\u00eame temps le zip de la fermeture-\u00e9clair. <br>Personne n\u2019\u00e9prouva le besoin de commenter ce qui venait de se passer. Orso \u00e9tait une balance, ou pr\u00e9sum\u00e9 tel. C\u2019\u00e9taient des ann\u00e9es rudes, des ann\u00e9es de sang, o\u00f9 les meurtres succ\u00e9daient aux ex\u00e9cutions. <br>Ils remont\u00e8rent dans la Golf, et Antoine reprit la route. Il allait un peu moins vite, parce que la descente \u00e9tait rude. <br>S\u00e9bastien sentait l\u2019arme, qu\u2019il avait rang\u00e9e sous sa ceinture, refroidir doucement. Il regardait le ravin. Il pensait \u00e0 la facilit\u00e9 avec laquelle on tue un homme. L&rsquo;odeur du moiteur surchauff\u00e9 avait remplac\u00e9 celle des asphod\u00e8les.<br><br>Jean-Paul Brighelli<br><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Lorsqu\u2019on quitte Ajaccio pour aller vers le nord, le r\u00e9flexe le plus ordinaire est de longer la c\u00f4te, en direction de Sagone d\u2019abord, de Porto ensuite, de Calvi enfin. C\u2019est aussi ce que se disaient les gendarmes, qui avaient l\u2019habitude de placer un point d\u2019interception au col de San Bastiano. 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