{"id":5651,"date":"2026-04-06T17:52:03","date_gmt":"2026-04-06T15:52:03","guid":{"rendered":"https:\/\/blog.causeur.fr\/bonnetdane\/?p=5651"},"modified":"2026-04-06T17:52:03","modified_gmt":"2026-04-06T15:52:03","slug":"de-la-couleur-en-litterature","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/blog.causeur.fr\/bonnetdane\/de-la-couleur-en-litterature-5651","title":{"rendered":"De la couleur en litt\u00e9rature"},"content":{"rendered":"\n<p>Van Gogh, <em>Champ de bl\u00e9 aux corbeaux<\/em>, 1890<br><br>Dans son <em>Journal<\/em>, en 1891, Edmond de Goncourt rapporte les propos de Flaubert, dont il avait \u00e9t\u00e9 proche : <br>\u00ab J\u2019ai la pens\u00e9e, quand je fais un roman, de rendre une coloration, une nuance. Par exemple dans mon roman carthaginois, je veux faire quelque chose pourpre. Dans <em>Madame Bovary<\/em>, je n\u2019ai eu que l\u2019id\u00e9e de rendre un ton, cette couleur de moisissure de l\u2019existence des cloportes. L\u2019affabulation \u00e0 mettre l\u00e0-dedans me faisait si peu, que quelques jours avant de me mettre \u00e0 \u00e9crire le livre, j\u2019avais con\u00e7u <em>Madame Bovary<\/em> tout autrement. \u00c7a devait \u00eatre, dans le m\u00eame milieu et la m\u00eame tonalit\u00e9, une vieille fille d\u00e9vote et chaste\u2026 Et puis j\u2019ai compris que ce serait un personnage impossible. \u00bb<br>Ce personnage impossible devait le tourmenter quand m\u00eame. Plus de vingt ans apr\u00e8s Bovary, Flaubert \u00e9crit <em>Un c\u0153ur simple<\/em>, o\u00f9 F\u00e9licit\u00e9 est bien cette \u00ab vieille fille d\u00e9vote et chaste \u00bb, et o\u00f9 les cloportes ont fait des petits, tant la grisaille (tiens, c\u2019est un terme pictural\u2026) l\u2019emporte sur tout le reste : les couleurs vives du perroquet ne sont l\u00e0 que pour renforcer encore la tonalit\u00e9 d\u2019ensemble, ce cafard g\u00e9n\u00e9ralis\u00e9\u2026<br><br>(Profitons-en pour rappeler le Principe de Borges, \u00e9nonc\u00e9 en 1951 dans \u00ab Kafka et ses pr\u00e9curseurs \u00bb, repris dans Autres inquisitions, 1952 : \u00ab \u00ab Le po\u00e8me Fears and Scruples de Robert Browning annonce proph\u00e9tiquement l\u2019\u0153uvre de Kafka, mais notre lecture de Kafka enrichit et gauchit sensiblement notre lecture du po\u00e8me. Browning ne le lisait pas comme nous le lisons aujourd\u2019hui. Le mot \u00ab pr\u00e9curseur \u00bb est indispensable au vocabulaire critique, mais il conviendrait de le purifier de toute connotation de pol\u00e9mique ou de rivalit\u00e9. Le fait est que chaque \u00e9crivain cr\u00e9e ses pr\u00e9curseurs. Son apport modifie notre conception aussi bien que du futur. \u00bb <br>Le cafard normand d\u2019<em>Un c\u0153ur simple<\/em> \u2014 qui a servi de mod\u00e8le \u00e0 Maupassant pour <em>Une vie<\/em>, le roman \u00e9crit pour rendre hommage au \u00ab p\u00e8re \u00bb, r\u00e9el ou imaginaire, et en m\u00eame temps pour s\u2019en d\u00e9barrasser \u2014 re\u00e7oit en contrecoup la couleur gris\u00e2tre du cloporte kafka\u00efen, et vice versa).<\/p>\n\n\n\n<p><br>Ce qui m\u2019int\u00e9resse dans cette d\u00e9claration attribu\u00e9e au patron, c\u2019est le caract\u00e8re tr\u00e8s secondaire de l\u2019intrigue : \u00ab L\u2019affabulation \u00e0 mettre l\u00e0-dedans me faisait si peu, que quelques jours avant de me mettre \u00e0 \u00e9crire le livre, j\u2019avais con\u00e7u <em>Madame Bovary<\/em> tout autrement. \u00bb Pan dans la gueule de ceux qui croient que l\u2019on fait de la litt\u00e9rature avec de bons sentiments \u2014 ou de bonnes intentions. Litt\u00e9rature \u00ab engag\u00e9e \u00bb est un oxymore. <br>La litt\u00e9rature travaille la couleur autant que la peinture. Rappelez-vous le <em>Champ de bl\u00e9 aux corbeaux <\/em>de Van Gogh, peint quelques jours avant sa mort. Un bleu magnifique, un jaune dor\u00e9, une touche de vert \u2014 mais le vol lourd des corbeaux r\u00e9fute la couleur et hurle \u00ab Nevermore \u00bb \u2014 le seul mot usit\u00e9 chez les corbeaux. <br>Le po\u00e8me de Poe g\u00e9n\u00e9rait naturellement des illustrations en noir et blanc. Mais cet ultime tableau du peintre hollandais produit du noir au milieu de la couleur. Le ciel et les bl\u00e9s ne sont l\u00e0 que pour appeler la mort.<br><br>Voyez la destin\u00e9e litt\u00e9raire du rose.<br>Gautier d\u00e9die l\u2019un des po\u00e8mes d\u2019<em>Emaux et cam\u00e9es<\/em> \u00ab \u00e0 une robe rose \u00bb. Synecdoque exemplaire, puisque d\u00e8s le premier vers, c\u2019est au contenu de la robe qu\u2019il s\u2019adresse, sous pr\u00e9texte de c\u00e9l\u00e9brer le contenant : \u00ab Que tu me plais dans cette robe \/ Qui te d\u00e9shabille si bien \u00bb. Et \u00e0 la derni\u00e8re strophe, le contenu a d\u00e9finitivement pris le pas sur le contenant :<br><br>\u00ab Et ces plis roses sont les l\u00e8vres<br>De mes d\u00e9sirs inapais\u00e9s,<br>Mettant au corps dont tu les s\u00e8vres<br>Une tunique de baisers. \u00bb<br><br>Tout le monde a remarqu\u00e9 que ce dernier mot, \u00ab baisers \u00bb, \u00e9tait encrypt\u00e9 dans le titre : si dans le couple \u00ab robe \/ rose \u00bb je supprime les lettres r\u00e9p\u00e9t\u00e9es de part et d\u2019autre, comme dans une \u00e9galit\u00e9, il ne me reste, in fine, que b \/ s \u2014 l\u2019essence phon\u00e9tique du baiser.<br><br>Ce rose qui a si souvent inspir\u00e9 aux po\u00e8tes des \u00e9l\u00e9gies et des odes c\u00e9l\u00e8bres r\u00e9v\u00e8le enfin sa nature intimement \u00e9rotique. Et Eros vivant en couple avec Thanatos, comme on sait, on est amen\u00e9 \u00e0 repenser la tonalit\u00e9 color\u00e9e de certains po\u00e8mes c\u00e9l\u00e8bres :<br>\u00ab Mignonne, allons voir si la rose\u2026 \u00bb<br>O\u00f9 la rime f\u00e9minine, avec ce e muet suspendu, \u00e9ternise le d\u00e9sir.<br>Mais aux derniers vers : \u00ab Comme \u00e0 cette fleur la vieillesse \/ Fera ternir votre beaut\u00e9 \u00bb \u2014 o\u00f9 la rime masculine, abrupte, ins\u00e8re du gris dans cette symphonie en rose.<br><br>(Ronsard a refait le coup dans le plus c\u00e9l\u00e8bre des sonnets \u00ab sur la mort de Marie \u00bb : <br><br>Comme on voit sur la branche au mois de mai la rose,<br>En sa belle jeunesse, en sa premi\u00e8re fleur,<br>Rendre le ciel jaloux de sa vive couleur,<br>Quand l\u2019Aube de ses pleurs au point du jour l\u2019arrose ;<br><br>La gr\u00e2ce dans sa feuille, et l\u2019amour se repose,<br>Embaumant les jardins et les arbres d\u2019odeur ;<br>Mais battue, ou de pluie, ou d\u2019excessive ardeur,<br>Languissante elle meurt, feuille \u00e0 feuille d\u00e9close.<br><br>Ainsi en ta premi\u00e8re et jeune nouveaut\u00e9,<br>Quand la terre et le ciel honoraient ta beaut\u00e9,<br>La Parque t\u2019a tu\u00e9e, et cendres tu reposes.<br><br>Pour obs\u00e8ques re\u00e7ois mes larmes et mes pleurs,<br>Ce vase plein de lait, ce panier plein de fleurs,<br>Afin que vif et mort, ton corps ne soit que roses. <br><br>Il outrepasse les contraintes techniques du sonnet, en reprenant \u00e0 la fin \u2014 mais au pluriel \u2014 les deux rimes sur lesquelles \u00e9taient b\u00e2tis les quatrains inauguraux. De sorte que le dernier mot du dernier vers fait \u00e9cho au dernier mot du premier : \u00ab rose \/ roses \u00bb. Il y a une touche de n\u00e9crophilie dans ce corps qui reste \u00ab roses \u00bb alors m\u00eame qu\u2019il est cadavre.)<br><br>Les commentateurs d\u2019occasion feraient bien de se demander, face \u00e0 un texte, quelle couleur \u2014 parfois non nomm\u00e9e, elle se d\u00e9duit de tout le reste \u2014 est exalt\u00e9e dans les lignes qu\u2019ils lisent. Se demander aussi si cette couleur correspond \u00e0 ce que l\u2019auteur avait en t\u00eate. Et de convenir que le noir ou le gris sombre, si pr\u00e9sents en litt\u00e9rature, ne sont jamais que la teinte de l\u2019encre jet\u00e9e sur le papier. <br><br>Jean-Paul Brighelli<br><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Van Gogh, Champ de bl\u00e9 aux corbeaux, 1890 Dans son Journal, en 1891, Edmond de Goncourt rapporte les propos de Flaubert, dont il avait \u00e9t\u00e9 proche : \u00ab J\u2019ai la pens\u00e9e, quand je fais un roman, de rendre une coloration, une nuance. Par exemple dans mon roman carthaginois, je veux faire quelque chose pourpre. Dans [&hellip;]<\/p>\n","protected":false},"author":6,"featured_media":5657,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"categories":[1],"tags":[4557,4551,526,4552,440,788,4555,2728,4548],"class_list":{"0":"post-5651","1":"post","2":"type-post","3":"status-publish","4":"format-standard","5":"has-post-thumbnail","7":"category-non-classe","8":"tag-borges","9":"tag-edgar-poe","10":"tag-flaubert","11":"tag-goncourt","12":"tag-maupassant","13":"tag-ronsard","14":"tag-rose","15":"tag-theophile-gautier","16":"tag-van-gogh"},"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/blog.causeur.fr\/bonnetdane\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/5651","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/blog.causeur.fr\/bonnetdane\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/blog.causeur.fr\/bonnetdane\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/blog.causeur.fr\/bonnetdane\/wp-json\/wp\/v2\/users\/6"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/blog.causeur.fr\/bonnetdane\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=5651"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/blog.causeur.fr\/bonnetdane\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/5651\/revisions"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/blog.causeur.fr\/bonnetdane\/wp-json\/wp\/v2\/media\/5657"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/blog.causeur.fr\/bonnetdane\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=5651"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/blog.causeur.fr\/bonnetdane\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=5651"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/blog.causeur.fr\/bonnetdane\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=5651"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}