{"id":5713,"date":"2026-06-22T14:20:42","date_gmt":"2026-06-22T12:20:42","guid":{"rendered":"https:\/\/blog.causeur.fr\/bonnetdane\/?p=5713"},"modified":"2026-06-22T14:20:42","modified_gmt":"2026-06-22T12:20:42","slug":"les-deux-isabelle","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/blog.causeur.fr\/bonnetdane\/les-deux-isabelle-5713","title":{"rendered":"Les deux Isabelle"},"content":{"rendered":"\n<p>\u00ab Tu es classique \u00bb, lui disaient ses amis, entre envie et reproche. Le fait est qu\u2019avec son \u00e9ternel chignon banane, dont pas un cheveu ne s\u2019\u00e9chappait ; ses tailleurs Chanel stricts, coup\u00e9s juste sous le genou, taill\u00e9s dans des tissus unis, de diverses nuances de gris au gr\u00e9 des saisons ; son maquillage \u00e0 peine perceptible ; son \u00e9ternel collier de perles ; ses gestes toujours mesur\u00e9s ; son sourire discret, qui lui servait neuf fois sur dix de r\u00e9ponse aux questions les plus diverses ; sa conversation rare, son emploi de mots simples et peu sonores ; sa fa\u00e7on d\u2019\u00eatre \u00ab l\u2019\u00e9pouse de \u00bb plut\u00f4t qu\u2019elle-m\u00eame \u2014 si bien que l\u2019on pouvait l\u00e9gitimement se demander si elle existait r\u00e9ellement, ou s\u2019il s\u2019agissait juste d\u2019une image en trois dimensions, emprunt\u00e9e \u00e0 quelque film hitchcockien in\u00e9dit : sa beaut\u00e9 froide n&rsquo;aurait pas d\u00e9par\u00e9 dans quelque suspense psychologique mortel, \u2014 avec ces divers avantages, Ariane \u00e9tait fort loin des beaut\u00e9s p\u00e9tillantes et fantaisistes \u00e0 la mode. <br>Son mari, Aur\u00e9lien, travaillait dans les hautes sph\u00e8res des Affaires \u00e9trang\u00e8res, et une fois par mois, il la trainait dans un d\u00eener officiel au Quai d\u2019Orsay, o\u00f9 elle tenait \u00e0 ravir un r\u00f4le d\u00e9coratif de grande plante blonde.<br>Elle avait horreur de ces r\u00e9ceptions, horreur de ces repas interminables o\u00f9 l\u2019on mange des choses sophistiqu\u00e9es mais toujours semblables. Elle mangeait avec application, du bout des dents et avec le sourire blas\u00e9 de circonstance, des nourritures qui lui faisaient horreur. Parfois le ministre, qui la couvait de regards langoureux qui faisaient jaser, lui adressait la parole. Elle r\u00e9pondait toujours en peu de mots, son \u00e9poux lui ayant expliqu\u00e9 que les puissants ne posent de questions que pour s\u2019entendre parler, et se fichent des r\u00e9ponses. <br>Aujourd\u2019hui vendredi, le cuisinier de Son Excellence avait sacrifi\u00e9 au rite du poisson et des fruits de mer. Elle avait aval\u00e9 deux Gillardeau, un peu de chair de homard, le fond d\u2019un oursin. A peine si elle avait touch\u00e9 \u00e0 sa coupe de champagne \u2014 elle avait refus\u00e9 tous les autres vins dont les invit\u00e9s s\u2019\u00e9tourdissaient vaillamment. Aur\u00e9lien de temps en temps regardait son \u00e9pouse avec admiration. Il s\u2019\u00e9tonnait toujours, apr\u00e8s cinq ans de mariage, d\u2019avoir \u00e0 son bras une beaut\u00e9 rayonnant d\u2019un tel \u00e9clat de pierre dure. Il s\u2019\u00e9tonnait m\u00eame qu\u2019\u00e0 la fin de la soir\u00e9e elle rentre avec lui dans leur appartement du Faubourg Saint-Honor\u00e9. L\u00e0, il la verrait se d\u00e9v\u00eatir prestement, enfiler l\u2019une de ces chemises de nuit de satin noir qui lui seyaient si bien, et se glisser dans un lit qu\u2019il ne partageait que rarement : entre ses missions aux quatre coins du monde et les migraines affich\u00e9es par Ariane, il ne touchait sa femme que du bout des cils, craignant de f\u00ealer, s\u2019il l\u2019approchait de trop pr\u00e8s, une cr\u00e9ature si merveilleusement parfaite \u2014 si parfaite qu\u2019il n\u2019avait jamais su par quel c\u00f4t\u00e9 l\u2019entreprendre. Le devoir conjugal se r\u00e9duisait \u00e0 quelques \u00e9treintes furtives, auxquelles elle ne prenait aucun r\u00e9el plaisir. Une statue aurait r\u00e9agi avec plus de vivacit\u00e9.<br>Pour le moment, Ariane laissait la soir\u00e9e s\u2019\u00e9taler autour d\u2019elle. Elle traversait l\u2019instant avec indiff\u00e9rence.<br>Elle pensait \u00e0 Pierre. <br>Cela faisait trois mois qu\u2019elle pensait \u00e0 Pierre. <br>Elle l\u2019avait connu chez Chanel, rue Cambon, \u00e0 deux pas de chez elle. Elle y \u00e9tait pass\u00e9e par ennui, comme elle faisait beaucoup de choses. Il \u00e9tait l\u00e0, il y avait escort\u00e9 une cr\u00e9ature qui en cet instant essayait une robe. Il l\u2019avait vue, \u00e9tait all\u00e9 \u00e0 elle, l\u2019avait prise par le poignet et lu avait dit de le suivre. Le plus extraordinaire est qu\u2019elle ait ob\u00e9i.<br>Il l\u2019avait jet\u00e9e dans une voiture de sport gar\u00e9e juste devant la boutique, et sans dire un mot, lui avait fait traverser la moiti\u00e9 chic de Paris, jusqu\u2019\u00e0 un petit h\u00f4tel particulier nich\u00e9 dans l\u2019ombre de la cath\u00e9drale Saint-Alexandre-Nevsky, rue Daru.<br>Elle l\u2019avait suivi dans une chambre tendue de satin rouge, occup\u00e9e par un lit bas, recouvert lui aussi de soie rouge, plut\u00f4t une estrade ou un \u00e9chafaud, et s\u2019\u00e9tait abandonn\u00e9e.<br>Tout en feignant de d\u00e9guster une cassolette de Saint-Jacques, elle se rappelait \u2014 mais \u00e9tait-ce bien elle qui se souvenait ? \u2014 la fa\u00e7on dont il l\u2019avait d\u00e9pouill\u00e9e de ses v\u00eatements, l\u2019avait jet\u00e9e sur le lit, s\u2019\u00e9tait enfonc\u00e9 dans sa bouche d\u2019abord, dans son ventre peu apr\u00e8s, et dans ses reins enfin. Alors seulement il lui avait labour\u00e9 les fesses \u00e0 coups de ceinture.<br>Elle ondula doucement sur sa chaise. Les rituels impos\u00e9s par Pierre ne variaient gu\u00e8re. Il la poss\u00e9dait apr\u00e8s l\u2019avoir soumise \u00e0 toutes sortes de traitements d\u00e9gradants, qui la laissait \u00e0 vif pour plusieurs jours. Pr\u00e9sentement, chaque mouvement faisait remonter \u00e0 la surface de sa peau les br\u00fblures de la cravache et les morsures de la canne.<br>Elle se sentait ruisseler, et sa concentration s\u2019accrut. Inutile de laisser deviner \u00e0 quiconque, et surtout pas \u00e0 son mari, qu\u2019elle \u00e9tait, quelques heures par semaine, l\u2019esclave consentante d\u2019un homme qui la ravalait au niveau de la mati\u00e8re, puis l\u2019\u00e9parpillait sur le lit de soie froiss\u00e9e. <br>Qui \u00e9tait-elle au fond ? La d\u00e9esse contempl\u00e9e de loin, avec respect, par tout ce petit monde des ambassades et de la diplomatie, ou la courtisane c\u00e9dant aux injonctions les plus hautaines. Pourquoi Pierre \u00e9tait-il le seul \u00e0 avoir rep\u00e9r\u00e9 en elle, en un instant, la pr\u00e9sence de la seconde Isabelle, qui c\u00e8derait sans discuter aux caprices les plus \u00e9tranges, et s\u2019abandonnerait aux pratiques les plus mordantes ? Rituellement, au bout de deux heures \u00e9reintantes, Pierre lui faisait signe de se rhabiller \u2014 \u00ab non, comme tu es, et sans prendre de douche, je veux te voir partir en d\u00e9sordre \u00bb \u2014 et la raccompagnait chez elle, o\u00f9 \u00e0 sa grande honte elle passait comme une fl\u00e8che devant le concierge et se r\u00e9fugiait dans l\u2019intimit\u00e9 de sa chambre calfeutr\u00e9e. L\u00e0, elle se d\u00e9shabillait, et invariablement prenait un bain ti\u00e8de, en se demandant par quel prodige elle avait pu si intens\u00e9ment jouir \u2014 elle qui n\u2019en avait jamais fait une habitude.<br>Le dessert arrivait \u2014 l\u2019une de ces for\u00eats noires d\u00e9structur\u00e9es \u00e0 la mode depuis que la Nouvelle Cuisine avait trouv\u00e9 intelligent de dissocier les \u00e9l\u00e9ments sous pr\u00e9texte de faire appr\u00e9cier textures et saveurs. Les pens\u00e9es d\u2019Isabelle avait si bien fait leur chemin que si elle avait os\u00e9 poser sa main sur son ventre, elle aurait joui dans l\u2019instant. Les estafilades, sur ses fesses, avaient beau dater de l\u2019avant-veille, elles remontaient \u00e0 la surface de l\u2019\u00e9piderme comme si elles avaient \u00e9t\u00e9 trac\u00e9es une heure auparavant.  Cela faisait partie de ses d\u00e9couvertes, dans sa liaison avec Pierre : le plaisir ne se limitait pas \u00e0 l\u2019instant, il s\u2019\u00e9talait comme une onde dans les heures qui suivaient. Elle restait ouverte pendant des heures, elle br\u00fblait pendant des jours. Quand enfin ses sens cessaient leurs incantations, quand l\u2019Isabelle d\u2019Aur\u00e9lien reprenait le dessus, il \u00e9tait temps de retourner rue Daru, et de raviver l\u2019Isabelle de Pierre.<br>\u00ab Esclave \u00bb, pensa-t-elle en se levant de table en m\u00eame temps que tout le monde. Mais c\u2019\u00e9tait dans ces instants d\u2019esclavage qu\u2019elle se sentait la plus libre, et dans les moments de d\u00e9cence conjugale qu\u2019elle \u00e9tait la plus entrav\u00e9e.<br><br>Jean-Paul Brighelli<br><br>PS. Ce court texte est un hommage \u00e0 Jean Giraudoux, dont je viens de lire, pour la premi\u00e8re fois, un roman posthume intitul\u00e9e La Menteuse. C\u2019en est, comme on dit aujourd\u2019hui, une sorte de spin-off.<br><\/p>\n\n\n\n<figure class=\"wp-block-image size-large\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" width=\"1024\" height=\"520\" src=\"https:\/\/blog.causeur.fr\/bonnetdane\/wp-content\/uploads\/sites\/25\/2026\/06\/Capture-decran-2026-06-22-a-14.17.04-1024x520.png\" alt=\"\" class=\"wp-image-5721\" srcset=\"https:\/\/blog.causeur.fr\/bonnetdane\/wp-content\/uploads\/sites\/25\/2026\/06\/Capture-decran-2026-06-22-a-14.17.04-1024x520.png 1024w, https:\/\/blog.causeur.fr\/bonnetdane\/wp-content\/uploads\/sites\/25\/2026\/06\/Capture-decran-2026-06-22-a-14.17.04-300x152.png 300w, https:\/\/blog.causeur.fr\/bonnetdane\/wp-content\/uploads\/sites\/25\/2026\/06\/Capture-decran-2026-06-22-a-14.17.04-768x390.png 768w, https:\/\/blog.causeur.fr\/bonnetdane\/wp-content\/uploads\/sites\/25\/2026\/06\/Capture-decran-2026-06-22-a-14.17.04-828x420.png 828w, https:\/\/blog.causeur.fr\/bonnetdane\/wp-content\/uploads\/sites\/25\/2026\/06\/Capture-decran-2026-06-22-a-14.17.04-696x353.png 696w, https:\/\/blog.causeur.fr\/bonnetdane\/wp-content\/uploads\/sites\/25\/2026\/06\/Capture-decran-2026-06-22-a-14.17.04-1068x542.png 1068w, https:\/\/blog.causeur.fr\/bonnetdane\/wp-content\/uploads\/sites\/25\/2026\/06\/Capture-decran-2026-06-22-a-14.17.04.png 1324w\" sizes=\"auto, (max-width: 1024px) 100vw, 1024px\" \/><\/figure>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>\u00ab Tu es classique \u00bb, lui disaient ses amis, entre envie et reproche. 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