{"id":5737,"date":"2026-07-20T10:41:13","date_gmt":"2026-07-20T08:41:13","guid":{"rendered":"https:\/\/blog.causeur.fr\/bonnetdane\/?p=5737"},"modified":"2026-07-20T10:42:50","modified_gmt":"2026-07-20T08:42:50","slug":"venus-laceree","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/blog.causeur.fr\/bonnetdane\/venus-laceree-5737","title":{"rendered":"V\u00e9nus lac\u00e9r\u00e9e"},"content":{"rendered":"\n<p>Diego Ve\u0301lasquez (1599-1660), <em>Ve\u0301nus a\u0300 son miroir<\/em>, c.1647-1651<br><br><br>En 1914, Mary Richardson, suffragette qui voulait protester contre le fait que l\u2019une de ses compagnes en f\u00e9minisme \u00e9tait nourrie de force en prison, alors qu\u2019elle avait entam\u00e9 une gr\u00e8ve de la faim, entra dans la National Gallery avec un hachoir dissimul\u00e9 sous ses jupes, et taillada la toile de V\u00e9lasquez \u2014 sept entailles immortalis\u00e9es par le photographe de Scotland Yard :<\/p>\n\n\n\n<figure class=\"wp-block-image size-full\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" width=\"465\" height=\"392\" src=\"https:\/\/blog.causeur.fr\/bonnetdane\/wp-content\/uploads\/sites\/25\/2026\/07\/Detail-de-la-toilke-laceree-par-Mary-Richardson-1889-1961-en-1914-1.jpg\" alt=\"\" class=\"wp-image-5751\" srcset=\"https:\/\/blog.causeur.fr\/bonnetdane\/wp-content\/uploads\/sites\/25\/2026\/07\/Detail-de-la-toilke-laceree-par-Mary-Richardson-1889-1961-en-1914-1.jpg 465w, https:\/\/blog.causeur.fr\/bonnetdane\/wp-content\/uploads\/sites\/25\/2026\/07\/Detail-de-la-toilke-laceree-par-Mary-Richardson-1889-1961-en-1914-1-300x253.jpg 300w\" sizes=\"auto, (max-width: 465px) 100vw, 465px\" \/><\/figure>\n\n\n\n<p>La toile fut restaur\u00e9e, bien s\u00fbr. C\u2019est presque dommage, quand on y pense : on aurait pu la garder d\u00e9coup\u00e9e par la rage iconoclaste de Richardson \u2014 qui comme tant d\u2019autres, apr\u00e8s avoir \u00e9t\u00e9 communiste, finit dans le New Party pro-nazi d\u2019Oswald Mosley. Comme les Ath\u00e9niens ont gard\u00e9 l&rsquo;Acropole d\u00e9vast\u00e9e par les Perses, pour se souvenir de ce que sont en v\u00e9rit\u00e9 les Barbares\u2026<br>Je r\u00eave parfois sur ces lac\u00e9rations qui entam\u00e8rent le dos le plus parfait jamais repr\u00e9sent\u00e9 sur une toile. Un dos quasi-fantasmatique \u2014 j\u2019ai fait prendre cette pose \u00e0 nombre de mod\u00e8les, et vous ne pouvez pas, dans la r\u00e9alit\u00e9 photographique, \u00e9liminer le pli qui se forme infailliblement \u00e0 la taille. <br>Mais V\u00e9lasquez, lui, oui.<br><br>Vous pouvez en revanche lac\u00e9rer un dos pour y reproduire les entailles de la folie f\u00e9ministe\u2026 Dans les ann\u00e9es 1960, une sous-branche de l\u2019art conceptuel s\u2019amusait ainsi \u00e0 d\u00e9truire les toiles pour n\u2019en garder que des lambeaux.<br><br>Mary Richardson savait ce qu\u2019elle faisait. Elle aurait pu hurler, r\u00e9diger des tracts que personne n\u2019aurait lus\u2026 Elle a choisi le mode d\u2019\u00e9criture le plus radical, celui qui se grave sur la peau humaine \u2014 m\u00eame si c\u2019est une repr\u00e9sentation de la peau. <br>On se souvient de l\u2019extraordinaire remarque de Sade \u2014 c\u2019est au chapitre VII de <em>La Nouvelle Justine<\/em> :<br>\u00ab \u00c0 cela pr\u00e8s de cette marque fl\u00e9trissante\u2026 de quelques vestiges de verges qui, gr\u00e2ce \u00e0 la puret\u00e9 de son sang, disparurent bient\u00f4t\u2026 de quelques attaques sodomites qui, dirig\u00e9es par des membres ordinaires, ne la d\u00e9formaient nullement ; \u00e0 cela pr\u00e8s de tout cela, disons-nous, notre h\u00e9ro\u00efne, \u00e2g\u00e9e de dix-huit ans lorsqu\u2019elle sortit de chez Rodin, y ayant d\u2019ailleurs \u00e9t\u00e9 bien soign\u00e9e, bien nourrie, n\u2019avait encore rien perdu, ni de ses forces, ni de sa fra\u00eecheur. \u00bb<br><br>Fabuleuse invention du romancier que cette \u00ab puret\u00e9 du sang \u00bb qui efface les traces des tourments exemplaires auxquels la malheureuse h\u00e9ro\u00efne a \u00e9t\u00e9 soumise ! Bien s\u00fbr, la peau est l\u2019expression superlative du papier sur lequel on \u00e9crit une histoire : d\u00e8s que la feuille est couverte des stigmates de la plume, vite, une nouvelle page blanche se pr\u00e9sente, que l\u2019on peut \u00e0 nouveau et \u00e0 son. gr\u00e9 couvrir de meurtrissures nouvelles. C\u2019est cela, le sadisme, et aucun \u00e9crivain n\u2019en est dupe \u2014 Annie Ernaux except\u00e9e. M\u00eame les nunuches de la New Romance savent tr\u00e8s bien ce qu\u2019elles font lorsqu\u2019elles livrent leurs h\u00e9ro\u00efnes \u00e0 la cravache de leur beau patron \u2014 voir les <em>Fifty Shades or Grey<\/em> de E. L. James. Pas un hasard si son h\u00e9ro\u00efne se nomme Anastasia Steele : il faut bien une peau d\u2019acier pour que les coups ne s\u2019impriment pas sur cet \u00e9piderme toujours recommenc\u00e9. Les amateurs qui, apr\u00e8s avoir vu le film tir\u00e9 de ces romans \u00e0 l\u2019eau de rose noire, ont essay\u00e9 de reproduire dans la r\u00e9alit\u00e9 des \u00e9treintes les belles flagellations de la fiction ont d\u00fb \u00eatre \u00e9tonn\u00e9s de constater qu\u2019un coup de cravache, dans la v\u00e9rit\u00e9 de la peau, ne s\u2019efface pas en deux heures\u2026<br><br>Retour \u00e0 V\u00e9lasquez. Sa toile est le seul nu qui nous reste de lui \u2014 nous ne savons m\u00eale pas s\u2019il en a peint d\u2019autres. C\u2019est le seul nu de la peinture espagnole jusqu\u2019\u00e0 la <em>Maja Desnuda<\/em>, 150 ans plus tard : Goya, en peignant (peut-\u00eatre) la duchesse d\u2019Albe, ma\u00eetresse du commanditaire, Manuel Godoy, cr\u00e9e le pendant de la toile de V\u00e9lasquez, en supprimant le pr\u00e9texte mythologique pour r\u00e9aliser enfin une repr\u00e9sentation crue. <\/p>\n\n\n\n<figure class=\"wp-block-image size-large\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" width=\"1024\" height=\"519\" src=\"https:\/\/blog.causeur.fr\/bonnetdane\/wp-content\/uploads\/sites\/25\/2026\/07\/Maja_desnuda_museo_del_Prado-1024x519.jpg\" alt=\"\" class=\"wp-image-5752\" srcset=\"https:\/\/blog.causeur.fr\/bonnetdane\/wp-content\/uploads\/sites\/25\/2026\/07\/Maja_desnuda_museo_del_Prado-1024x519.jpg 1024w, https:\/\/blog.causeur.fr\/bonnetdane\/wp-content\/uploads\/sites\/25\/2026\/07\/Maja_desnuda_museo_del_Prado-300x152.jpg 300w, https:\/\/blog.causeur.fr\/bonnetdane\/wp-content\/uploads\/sites\/25\/2026\/07\/Maja_desnuda_museo_del_Prado-768x390.jpg 768w, https:\/\/blog.causeur.fr\/bonnetdane\/wp-content\/uploads\/sites\/25\/2026\/07\/Maja_desnuda_museo_del_Prado-1536x779.jpg 1536w, https:\/\/blog.causeur.fr\/bonnetdane\/wp-content\/uploads\/sites\/25\/2026\/07\/Maja_desnuda_museo_del_Prado-2048x1039.jpg 2048w, https:\/\/blog.causeur.fr\/bonnetdane\/wp-content\/uploads\/sites\/25\/2026\/07\/Maja_desnuda_museo_del_Prado-828x420.jpg 828w, https:\/\/blog.causeur.fr\/bonnetdane\/wp-content\/uploads\/sites\/25\/2026\/07\/Maja_desnuda_museo_del_Prado-696x353.jpg 696w, https:\/\/blog.causeur.fr\/bonnetdane\/wp-content\/uploads\/sites\/25\/2026\/07\/Maja_desnuda_museo_del_Prado-1068x542.jpg 1068w, https:\/\/blog.causeur.fr\/bonnetdane\/wp-content\/uploads\/sites\/25\/2026\/07\/Maja_desnuda_museo_del_Prado-1920x974.jpg 1920w\" sizes=\"auto, (max-width: 1024px) 100vw, 1024px\" \/><figcaption class=\"wp-element-caption\">P00742A01NF2008 001<\/figcaption><\/figure>\n\n\n\n<p><br>Mais \u00e9videmment, ce n\u2019est qu\u2019une repr\u00e9sentation. C\u2019est une toile qu\u2019a lac\u00e9r\u00e9e Mary Richardson \u2014 tout comme c\u2019\u00e9tait un papier que lac\u00e9rait le Divin Marquis. Il faudra attendre Peter Greenaway et le <em>Pillow Book<\/em> (1996) pour qu\u2019un maniaque \u00e9crive directement sur la peau. Encore faudrait-il \u00e9corcher plus tard la cr\u00e9ature afin de conserver le Texte sur un v\u00e9lin in\u00e9dit, qui servira de sous-main au romancier d\u00e9sireux de r\u00e9diger la suite, et puis la suite\u2026 <br><br><em>But that\u2019s another story<\/em>.<br><br>Jean-Paul Brighelli<br><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Diego Ve\u0301lasquez (1599-1660), Ve\u0301nus a\u0300 son miroir, c.1647-1651 En 1914, Mary Richardson, suffragette qui voulait protester contre le fait que l\u2019une de ses compagnes en f\u00e9minisme \u00e9tait nourrie de force en prison, alors qu\u2019elle avait entam\u00e9 une gr\u00e8ve de la faim, entra dans la National Gallery avec un hachoir dissimul\u00e9 sous ses jupes, et taillada [&hellip;]<\/p>\n","protected":false},"author":6,"featured_media":5747,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"categories":[1],"tags":[4672,2525,4665,4671,4668,4662,4663,4669],"class_list":["post-5737","post","type-post","status-publish","format-standard","has-post-thumbnail","hentry","category-non-classe","tag-entailles","tag-fouet","tag-goya","tag-maja-desnuda","tag-maru","tag-velasquez","tag-venus-au-miroir","tag-y-richardson"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/blog.causeur.fr\/bonnetdane\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/5737","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/blog.causeur.fr\/bonnetdane\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/blog.causeur.fr\/bonnetdane\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/blog.causeur.fr\/bonnetdane\/wp-json\/wp\/v2\/users\/6"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/blog.causeur.fr\/bonnetdane\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=5737"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/blog.causeur.fr\/bonnetdane\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/5737\/revisions"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/blog.causeur.fr\/bonnetdane\/wp-json\/wp\/v2\/media\/5747"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/blog.causeur.fr\/bonnetdane\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=5737"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/blog.causeur.fr\/bonnetdane\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=5737"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/blog.causeur.fr\/bonnetdane\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=5737"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}