{"id":759,"date":"2015-06-01T06:41:55","date_gmt":"2015-06-01T06:41:55","guid":{"rendered":"http:\/\/blog.causeur.fr\/bonnetdane\/?p=759"},"modified":"2021-04-22T18:49:59","modified_gmt":"2021-04-22T16:49:59","slug":"tres-fausses-confidences","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/blog.causeur.fr\/bonnetdane\/tres-fausses-confidences-759","title":{"rendered":"Tr\u00e8s fausses confidences"},"content":{"rendered":"<p>Le public parisien serait-il le plus b\u00eate de France ? Un metteur en sc\u00e8ne \u00ab arriv\u00e9 \u00bb (Luc Bondy dirige l\u2019Od\u00e9on depuis 2012) croit-il intelligent de faire des contresens majeurs un texte ? Une immense com\u00e9dienne \u2014 Isabelle Huppert en l\u2019occurrence \u2014 se croit-elle \u00e0 l\u2019abri d\u2019une performance m\u00e9diocre ? Un jeune freluquet \u2014 Louis Garrel \u2014 pense-t-il qu\u2019un nom de famille peut tenir lieu de talent ?<br \/>\nQuestions insondables \u2014 surtout la premi\u00e8re. J\u2019ai d\u00fb subir deux heures durant (et du Marivaux en trois actes \u00e9tir\u00e9s sur deux heures, \u00e7a finit par \u00eatre long) les hurlements de rire des bobos parisiens, d\u00e9cid\u00e9ment bon public, c\u2019est-\u00e0-dire ex\u00e9crable. Ils croyaient manifestement assister \u00e0 du vaudeville revisit\u00e9, parce que Luc Bondy a cru monter du Feydeau, faute d\u2019avoir su lire Marivaux. <em>Les Fausses confidences<\/em> est, comme l\u2019essentiel du th\u00e9\u00e2tre de Marivaux, une pi\u00e8ce d\u2019une cruaut\u00e9 achev\u00e9e \u2014 qui d\u2019ailleurs n\u2019a pas bien march\u00e9 \u00e0 la cr\u00e9ation, le public ordinaire des com\u00e9diens italiens de 1737 \u2014 un public qui savait lire, lui \u2014 ayant trouv\u00e9 trop de noirceur \u00e0 cette com\u00e9die de l\u2019accaparement des richesses d\u2019une riche quadrag\u00e9naire par un blanc-bec fauch\u00e9, aid\u00e9 d\u2019un valet entreprenant. C\u2019est d\u2019ailleurs surtout sous la R\u00e9volution, et apr\u00e8s, qu\u2019on a v\u00e9ritablement appr\u00e9ci\u00e9 cette com\u00e9die de l\u2019argent convoit\u00e9 et de l\u2019utilisation de l\u2019amour pour remplir sa bourse \u2014 \u00e9vitons les jeux de mots complaisants\u2026<br \/>\nSauf que Feydeau, c\u2019est toujours une installation de g\u00e9nie, quelque peu hyst\u00e9rique, d\u2019une pr\u00e9cision horlog\u00e8re, et qui fonctionne comme une machine c\u00e9libataire. Ici, c\u2019est du Feydeau forc\u00e9 \u2014 moins le rythme. Avec un peu de romantisme d\u00e9cal\u00e9 (ah, l\u2019amour\u2026), alors que la pi\u00e8ce est un complot de libertins aux abois. Un Louis XV maigre et sec en pleine d\u00e9b\u00e2cle financi\u00e8re tir\u00e9 vers un Louis-Philippe sentimental bouffi. Boursouflure garantie.<a href=\"http:\/\/blog.causeur.fr\/bonnetdane\/files\/2015\/06\/Capture-d\u2019\u00e9cran-2014-01-23-\u00e0-09.13.04.png\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"aligncenter size-full wp-image-763\" src=\"http:\/\/blog.causeur.fr\/bonnetdane\/files\/2015\/06\/Capture-d\u2019\u00e9cran-2014-01-23-\u00e0-09.13.04.png\" alt=\"\" width=\"806\" height=\"366\" srcset=\"https:\/\/blog.causeur.fr\/bonnetdane\/wp-content\/uploads\/sites\/25\/2015\/06\/Capture-d\u2019\u00e9cran-2014-01-23-\u00e0-09.13.04.png 806w, https:\/\/blog.causeur.fr\/bonnetdane\/wp-content\/uploads\/sites\/25\/2015\/06\/Capture-d\u2019\u00e9cran-2014-01-23-\u00e0-09.13.04-300x136.png 300w, https:\/\/blog.causeur.fr\/bonnetdane\/wp-content\/uploads\/sites\/25\/2015\/06\/Capture-d\u2019\u00e9cran-2014-01-23-\u00e0-09.13.04-440x200.png 440w\" sizes=\"auto, (max-width: 806px) 100vw, 806px\" \/><\/a><\/p>\n<p>Dorante, donc, n\u2019a pas le sou. Son ancien valet, Dubois \u2014 inspir\u00e9 du Brighella de la commedia dell\u2019arte, qui a enfant\u00e9 tant d\u2019intrigants de com\u00e9die, de Scapin \u00e0 Figaro \u2014, pass\u00e9 au service de notre riche h\u00e9riti\u00e8re, Araminte, est un manipulateur-n\u00e9, qui tend ses filets pour que son ancien ma\u00eetre arrive au c\u0153ur, au corps et au magot de la riche bourgeoise. Marton, la suivante d\u2019Araminte, sera le dommage collat\u00e9ral de cette entreprise de captation. Un comte, qui pensait sans doute \u00e9tayer son titre avec les \u00e9cus de la dame, en sera pour ses frais. La m\u00e8re de l\u2019h\u00e9ro\u00efne (excellemment interpr\u00e9t\u00e9e par Bulle Ogier, d\u00e9sormais septuag\u00e9naire) r\u00eavait, elle, d\u2019une couronne comtale sur le carrosse de sa fille \u2014 elle finira d\u00e9\u00e7ue. <em>In fine<\/em>, Dorante remporte le gros lot en avouant \u2014 feinte sublime \u2014 le stratag\u00e8me entier \u00e0 Araminte, d\u00e9j\u00e0 r\u00e9sign\u00e9e \u00e0 faire une fin dans les bras du s\u00e9ducteur d\u00e9sargent\u00e9. Dubois triomphe (\u00ab Ma gloire m\u2019accable \u00bb). Araminte aura quelques satisfactions solides en \u00e9change de son sac d\u2019or. Le gigolo est cas\u00e9. La vieille mourra bient\u00f4t de d\u00e9pit. Le Comte, beau joueur, s\u2019en va chercher une autre bourgeoise pour redorer son blason.<\/p>\n<p>C\u2019est la troisi\u00e8me fois que je vois <em>les Fausses confidences<\/em> \u2014 et \u00e9videmment, \u00e7a p\u00e8se un peu sur mon jugement. Mais si Luc Bondy \u00e9tait incapable de rivaliser avec les mises en sc\u00e8ne de Jacques Lassalle (en 1979, avec l\u2019immense Maurice Garrel, le grand-p\u00e8re du p\u2019tit Louis justement, dans le r\u00f4le de Dubois) ou de Didier Bezace (vu \u00e0 la Cri\u00e9e en 2010, avec Anouk Grinberg, parfaite, et Pierre Arditti, sublime \u2014 et \u00e7a existe en DVD), il n\u2019avait qu\u2019\u00e0 choisir une autre pi\u00e8ce. Ou \u00e0 rentrer \u00e0 Zurich, o\u00f9 il est n\u00e9, ou \u00e0 Berlin, qu&rsquo;il a beaucoup pratiqu\u00e9. M\u00eame qu&rsquo;il y a appris la lourdeur. Appliqu\u00e9e \u00e0 ce que l&rsquo;esprit fran\u00e7ais a tiss\u00e9 de plus l\u00e9ger et de plus sublime, c&rsquo;est un pur d\u00e9sastre.<\/p>\n<p>Donc, sur un immense plateau dont la vastitude ne servira jamais \u00e0 rien, des paires de chaussures f\u00e9minines sont dispos\u00e9es en cercle \u2014 serions-nous chez Imelda Marcos, qui les collectionnait ? \u2014, et avant m\u00eame que les lumi\u00e8res s\u2019\u00e9teignent, Huppert suit un cours de Tai-chi. Si. Comme si elle arpentait les all\u00e9es d\u2019un square parisien o\u00f9, le dimanche, les \u00e9lecteurs d\u2019EELV s\u2019entra\u00eenent \u00e0 se d\u00e9contracter, les p\u00f4vres, ils sont si stress\u00e9s pendant la semaine, eux qui habitent dans l\u2019espace pr\u00e9serv\u00e9 d\u2019une ville imaginaire, loin de la foule d\u00e9cha\u00een\u00e9e de la France p\u00e9riph\u00e9rique. Pourquoi les chaussures, on ne le saura jamais : c\u2019est d\u00e9coratif, \u00e7a vous a un petit c\u00f4t\u00e9 Louboutin. D\u2019ailleurs, Huppert est habill\u00e9e chez Dior, comme tout un chacun. \u00c7a ne suffit pas \u00e0 \u00e9clipser le fant\u00f4me de Madeleine Renaud, qui jouait Araminte \u00e0 l\u2019Od\u00e9on en 1959 en costumes d&rsquo;\u00e9poque. Mais bon, n\u2019est pas Jean-Louis Barrault qui veut.<br \/>\nOn est au XXI\u00e8me si\u00e8cle (il y a une imprimante pos\u00e9e sur une table), et on ne sait pas pourquoi. Je comprends pourquoi Mnouchkine situait son\u00a0<em>Tartuffe<\/em>, en 1995, dans un Moyen-Orient islamis\u00e9 \u2014 \u00e0 la m\u00eame \u00e9poque le GIA et le FIS mettaient l\u2019Alg\u00e9rie \u00e0 feu et \u00e0 sang, les islamistes donnaient d\u00e9j\u00e0 de la voix. Je saisis l\u2019intention de Bluwal d\u00e9calant <em>Dom Juan<\/em>, en 1965, au XVIII\u00e8me si\u00e8cle, avec un Piccoli quadrag\u00e9naire \u2014 l\u2019ombre de Don Giovanni planait sur ce sombre noir et blanc. Mais l\u00e0, on s\u2019\u00e9puise en conjectures. Dior ne doit pas savoir faire les robes Pompadour. Bondy ne dit rien sur le XVIII\u00e8me, et rien sur le XXI\u00e8me. Carton plein. Le vide pr\u00e9side \u00e0 cette mise en sc\u00e8ne, et Huppert, que j\u2019ai vue sublime dans <em>Orlando<\/em> (d\u2019apr\u00e8s Virginia Woolf, en 1995 dans ce m\u00eame Od\u00e9on, mise en sc\u00e8ne Bob Wilson) ou dans <em>4.48 Psychose<\/em> (aux Bouffes du Nord, Sarah Kane parfaitement lue par Claude R\u00e9gy), erre sans trop savoir quoi faire dans ce plateau trop grand pour elle. Elle r\u00e9p\u00e8te son tai-chi, \u00e0 un moment donn\u00e9, faute de trouver quoi faire de ses mains ; elle boit du champagne \u2014 forc\u00e9ment, le spectacle est sponsoris\u00e9 par LVMH. Elle s\u2019occupe, elle ne joue pas.<br \/>\nLe sommet, ce sont les deux principaux r\u00f4les masculins. Louis Garrel, c\u2019est l\u2019au-del\u00e0 du Paradoxe du com\u00e9dien : il est tellement vide qu\u2019un r\u00f4le, aussi fort soit-il, ne suffit pas \u00e0 emplir ce trou noir. Quant \u00e0 Dubois (Yves Jacques), il a une m\u00e8che quasi-hitl\u00e9rienne du c\u00f4t\u00e9 gauche, on ne sait pas pourquoi, d\u2019ailleurs, il est en transparence ce que Garrel est en vacuit\u00e9.\u00a0Tous deux passent leur temps les mains dans les poches. On dirait des coll\u00e9giens en train d&rsquo;\u00e2nonner au tableau la r\u00e9citation du jour, sans savoir quoi faire de leurs grandes paluches de masturbateurs.<\/p>\n<p>Les gens, comme la presse, <a href=\"http:\/\/blogs.mediapart.fr\/blog\/dashiell-donello\/160515\/isabelle-huppert-lumineuse-et-prodigieuse-dans-la-reprise-les-fausses-confidences-l-odeon-thea\">dithyrambique<\/a>, avaient l\u2019air contents \u2014 ce qui me ram\u00e8ne \u00e0 ma question initiale. L\u2019\u00e8re du vide frappe aussi au th\u00e9\u00e2tre. On leur a dit qu\u2019Huppert est exceptionnelle (elle l\u2019est, mais pas cette fois), on leur serine que Louis Garrel est splendide, le spectacle d\u2019ailleurs a \u00e9t\u00e9 interrompu pour lui permettre d\u2019aller faire le bell\u00e2tre \u00e0 Cannes, c\u2019est un petit jeune homme sans cons\u00e9quence, le digne fils de son p\u00e8re Philippe qui se croit metteur en sc\u00e8ne et qui devrait de temps en temps r\u00e9viser Ford ou Renoir.<br \/>\nPas tout \u00e0 fait une soir\u00e9e perdue : cela m\u2019a permis de constater, une fois de plus, que Paris est une ville d\u00e9connect\u00e9e, d\u00e9finitivement accabl\u00e9e de d\u00e9construction culturelle, et dont les \u00e9lites auto-proclam\u00e9es ne sont plus capables de huer un mauvais spectacle quand ils en voient un. Mais je ne crois pas que la province qui va au th\u00e9\u00e2tre soit plus intelligente. Entre la r\u00e9alit\u00e9 (la nullit\u00e9 de cette mise en sc\u00e8ne) et la repr\u00e9sentation circulent des simulacres \u2014 l\u2019image de la \u00ab grande actrice \u00bb, la r\u00e9putation du \u00ab grand metteur en sc\u00e8ne \u00bb, et ce sont ces simulacres que l\u2019on applaudit d\u00e9sormais.<br \/>\nEt pendant ce temps, les barbares\u2026<\/p>\n<p>Jean-Paul Brighelli<\/p>\n<p>PS. Tout n&rsquo;est pas noir \u00e0 Paris. J&rsquo;ai profit\u00e9 de mes 24 heures de d\u00e9bauche culturelle pour aller voir l&rsquo;expo Bonnard \u00e0 Orsay, et c&rsquo;est magnifique.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Le public parisien serait-il le plus b\u00eate de France ? Un metteur en sc\u00e8ne \u00ab arriv\u00e9 \u00bb (Luc Bondy dirige l\u2019Od\u00e9on depuis 2012) croit-il intelligent de faire des contresens majeurs un texte ? 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