{"id":798,"date":"2015-07-18T18:15:49","date_gmt":"2015-07-18T18:15:49","guid":{"rendered":"http:\/\/blog.causeur.fr\/bonnetdane\/?p=798"},"modified":"2021-04-22T18:49:42","modified_gmt":"2021-04-22T16:49:42","slug":"star-wars-fable-double","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/blog.causeur.fr\/bonnetdane\/star-wars-fable-double-798","title":{"rendered":"Star Wars, fable double"},"content":{"rendered":"<p><em>Je mets la derni\u00e8re main \u00e0 deux livres qui sortiront en m\u00eame temps, ou \u00e0 peu pr\u00e8s, l&rsquo;un sur la la\u00efcit\u00e9, l&rsquo;autre sur la culture. Vous trouverez ci-dessous une analyse ironico-s\u00e9rieuse de l&rsquo;un des plus grands mythes cin\u00e9matographiques des ann\u00e9es 1970-2010.<\/em>\u00a0<a href=\"http:\/\/blog.causeur.fr\/bonnetdane\/files\/2015\/07\/6a017d3dd14c93970c019104a03ee4970c-800wi.jpg\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"aligncenter size-full wp-image-801\" src=\"http:\/\/blog.causeur.fr\/bonnetdane\/files\/2015\/07\/6a017d3dd14c93970c019104a03ee4970c-800wi.jpg\" alt=\"\" width=\"800\" height=\"493\" srcset=\"https:\/\/blog.causeur.fr\/bonnetdane\/wp-content\/uploads\/sites\/25\/2015\/07\/6a017d3dd14c93970c019104a03ee4970c-800wi.jpg 800w, https:\/\/blog.causeur.fr\/bonnetdane\/wp-content\/uploads\/sites\/25\/2015\/07\/6a017d3dd14c93970c019104a03ee4970c-800wi-300x184.jpg 300w\" sizes=\"auto, (max-width: 800px) 100vw, 800px\" \/><\/a><\/p>\n<p>La saga <em>Star War<\/em>s est peut-\u00eatre le dernier opus totalement id\u00e9ologique \u2014 et, \u00e0 ce titre, totalement culturel, quoi que l\u2019on pense d\u2019un tel adjectif adapt\u00e9 \u00e0 un blockbuster. Apr\u00e8s lui, le d\u00e9luge \u2014 c\u2019est-\u00e0-dire le postmodernisme, la <em>new wave<\/em>, le relativisme absolu, l\u2019inflation du nombrilisme, au cin\u00e9ma comme ailleurs : tous ego !<br \/>\nComme on le sait ou comme on l\u2019ignore, la saga de George Lucas comporte six films, regroup\u00e9s en deux trilogies \u2014 la premi\u00e8re r\u00e9alis\u00e9e de 1977 \u00e0 1983, la seconde de 1999 \u00e0 2005. Une troisi\u00e8me s\u00e9rie est pr\u00e9vue de 2015 \u00e0 2019, nous ne nous y int\u00e9resserons pas pour deux raisons : d\u2019abord parce qu\u2019on ne sait pas grand-chose de ce qui y sera repr\u00e9sent\u00e9, la seconde parce que George Lucas, ma\u00eetre d\u2019\u0153uvre des six premiers films, m\u00eame s\u2019il n\u2019a effectivement dirig\u00e9 que le premier (le IV dans l\u2019ordre chronologique du r\u00e9cit), a revendu son entreprise \u00e0 Disney, et qu\u2019il ne s\u2019agit plus que d\u2019une franchise, d\u2019une machine \u00e0 encaisser des dollars.<br \/>\nMais justement : qu\u2019est-ce qui a pu occasionner ce trou de 15 ann\u00e9es entre le premier cycle et le second ? Comment un metteur en sc\u00e8ne \/ producteur, ayant mis la main sur le filon le plus riche de sa carri\u00e8re, et l\u2019un des plus juteux (pr\u00e8s de 1 800 000 000 $ de recettes pour la premi\u00e8re trilogie) du cin\u00e9ma mondial, a renonc\u00e9 \u00e0 continuer \u00e0 chaud la s\u00e9rie ? Pourquoi avoir attendu si longtemps avant de remettre l\u2019ouvrage sur le m\u00e9tier ?<br \/>\nLa r\u00e9ponse g\u00eet dans une analyse serr\u00e9e de ces six films, qu\u2019une entourloupe narrative et commerciale post\u00e9rieure a invers\u00e9s \u2014 la seconde trilogie \u00e9tant chronologiquement situ\u00e9e avant la premi\u00e8re, d\u2019o\u00f9 le nom de pr\u00e9logie qu\u2019on lui donne parfois, mot-valise entre pr\u00e9quel et trilogie.<br \/>\nLes trois premiers <em>Star Wars<\/em> parlent \u00e9videmment de la guerre froide. L\u2019Empire du mal \u2014 c\u2019est presque en ces termes (\u00ab Axe du Mal \u00bb) que George Bush, nourri chez George Lucas, parlera bien plus tard des \u00ab \u00e9tats voyous \u00bb que l\u2019Am\u00e9rique est cens\u00e9e combattre \u2014, c\u2019est l\u2019URSS des ann\u00e9es 1970, alors au fa\u00eete de sa puissance. Rien de tr\u00e8s original : Isaac Asimov, avec le cycle des sept volumes de <em>Fondation<\/em>, s\u2019\u00e9tait inspir\u00e9 de l\u2019effondrement de l\u2019empire romain pour pr\u00e9figurer ce que pourrait \u00eatre le monde (d\u2019o\u00f9 le terme de \u00ab psychohistoire \u00bb appliqu\u00e9 \u00e0 cette forme de science-fiction) apr\u00e8s l\u2019\u00e9miettement de l\u2019un des deux blocs qui assuraient l\u2019\u00e9quilibre de la terreur. Lucas racontait en 1977 la lutte quasi \u00e9ternelle entre le Mal et le Bien, et la Force, cette puissance naturelle qui emprunte son nom \u00e0 la physique quantique, \u00e9tait explicitement caract\u00e9ris\u00e9e comme un \u00e9quilibre entre un c\u00f4t\u00e9 lumineux et le \u00ab c\u00f4t\u00e9 obscur \u00bb, symbolis\u00e9 par l\u2019armure noire du g\u00e9n\u00e9ral en chef des forces de la nuit, le fameux Dark Vador. Dans le dernier \u00e9pisode, <em>le Retour du Jedi<\/em> (1984), les forces du Bien triomphent, et Dark Vador, qui a conserv\u00e9 en lui une \u00e9tincelle de l\u2019ancien \u00ab bon \u00bb Jedi qu\u2019il fut, permet l\u2019\u00e9limination de \u00ab l\u2019Empereur \u00bb, symbole du Mal. Pour bien me faire comprendre, rappelons que Leonid Brejnev, le dernier dirigeant historique de l\u2019URSS, est mort au moment o\u00f9 Lucas et Kasdan \u00e9crivaient le dernier \u00e9pisode de la premi\u00e8re s\u00e9rie. L\u2019empereur mort laisse la place \u00e0 Gorbatchev. De quoi vous d\u00e9go\u00fbter d&rsquo;\u00e9crire un mythe.<br \/>\nLa seconde s\u00e9rie, r\u00e9alis\u00e9e vingt-deux ans apr\u00e8s le premier film mais qui se situe dans la fiction vingt ans avant lui, feint de raconter la m\u00eame histoire. Mais \u2014 et c\u2019est toute la question des fables, qui n\u2019ont de sens que par rapport \u00e0 leur r\u00e9f\u00e9rent historique \u2014 on comprend bien qu\u2019il ne s\u2019agit plus pour Lucas de broder m\u00e9taphoriquement autour des relations Monde libre \/ Espace sovi\u00e9tique. L\u2019URSS s\u2019est effondr\u00e9e, elle n\u2019est plus un adversaire assez cr\u00e9dible : 1999, date de sortie du premier film de cette nouvelle s\u00e9rie, c\u2019est Boris Eltsine au pouvoir, et l\u2019effondrement de l\u2019ex-URSS sous les coups de boutoir de la \u00ab th\u00e9rapie de choc \u00bb dont le prix Nobel d\u2019\u00e9conomie, Joseph Stiglitz, a dit tout le mal que l\u2019on pouvait en penser.<br \/>\nAlors, sous les fausses apparences d\u2019une continuit\u00e9, que racontent exactement ces trois films ? Qui sont les forces du Mal ? Qui est \u00ab l\u2019Empire \u00bb ?<br \/>\nReprenons le r\u00e9cit. Cette \u00ab pr\u00e9logie \u00bb tourne autour d\u2019un Jedi surdou\u00e9, figure christique, \u00ab l\u2019Elu \u00bb, appel\u00e9 primitivement Anakin Skywalker et qui, s\u00e9duit par \u00ab le c\u00f4t\u00e9 obscur de la Force \u00bb (comme si J\u00e9sus avait r\u00e9pondu positivement \u00e0 la tentation de Satan) deviendra Dark Vador, g\u00e9n\u00e9ral des arm\u00e9es de la nuit. \u00a0Changement de nom \u00e9quivalant \u00e0 une seconde naissance et \u00e0 une mutation du P\u00e8re, quand Kevin Dugenou parti en Syrie troque son nom pour Mohamed El Koubby \u2014 parce qu&rsquo;il s&rsquo;est pris la grosse t\u00eate. Nous y voil\u00e0. C&rsquo;est le jihad du Jedi.<br \/>\nM\u00e9taphore exag\u00e9r\u00e9e ? Ma foi, l\u2019Op\u00e9ration Temp\u00eate du d\u00e9sert (1991) a \u00e9t\u00e9 la premi\u00e8re incursion am\u00e9ricaine directe dans l\u2019Orient compliqu\u00e9. Les Talibans viennent de prendre le pouvoir en Afghanistan (1997). Le th\u00e9\u00e2tre de la lutte entre le Bien et le Mal s\u2019est d\u00e9plac\u00e9. Les habits de moines-soldats des Jedi renvoient \u00e0 l\u2019esth\u00e9tique de la croisade. Par un tour de passe-passe id\u00e9ologique et quelques modifications discr\u00e8tes op\u00e9r\u00e9es dans les trois premiers films, l\u00e9g\u00e8rement modifi\u00e9es, qui seront r\u00e9\u00e9dit\u00e9s dans des versions nouvelles, la pr\u00e9logie couvre le 11 septembre 2001, l\u2019entr\u00e9e en guerre en Afghanistan, puis en Irak (2003). L\u2019ennemi a chang\u00e9 de visage \u2014 \u00e7a tombe bien, Anakin \/ Dark Vador a \u00e9t\u00e9 d\u00e9figur\u00e9 au sens propre, et son visage n\u2019est plus que le masque noir et anguleux qui est devenu l\u2019embl\u00e8me de la s\u00e9rie.<br \/>\nPour bien saisir ce qui s\u2019est jou\u00e9, il faut aussi consid\u00e9rer quel fut le public initial de Lucas. En 1977, ce sont les enfants du baby-boom qui vont au cin\u00e9ma. Et ce sont encore les m\u00eames qui, vingt-deux ans plus tard, y retournent, ne serait-ce que sous l\u2019effet nostalgie. Et qui y am\u00e8nent leurs enfants \u2014 Lucas leur a donn\u00e9 le temps de se multiplier. R\u00e9sultat, des films id\u00e9ologiquement dat\u00e9s cartonnent dans les ann\u00e9es 2000, \u00e0 contre-courant de ce qui se fait alors. Les teenagers qui sont la cible prioritaire des producteurs y vont en quelque sorte au second degr\u00e9. Les adultes qui s\u2019y rendent passent sans sourciller d\u2019un ennemi embl\u00e9matique \u00e0 un autre \u2014 comme dans 1984 la foule qui vitup\u00e9rait Eurasia, l\u2019adversaire d\u2019Oceania, passe sans s\u2019en apercevoir \u00e0 une incoercible haine pour Estasia, nouvel ennemi du pays. Lucas, apr\u00e8s avoir b\u00e2ti trois films sur l\u2019affrontement Est \/ Ouest, d\u00e9place le sujet sur un affrontement Nord \/ Sud sans que cela g\u00eane en quoi que ce soit le fan. Apr\u00e8s tout, le spectateur n\u2019y cherche qu\u2019un divertissement \u2014 \u00e0 quoi ? \u00c0 la \u00ab menace fant\u00f4me \u00bb \u2014 jolie expression pour d\u00e9signer les partisans de l\u2019Etoile de la mort, dont la nuit est la marque et l\u2019objectif.<br \/>\nLa sortie DVD des six films (le I est en fait le IV, le IV \u00e9tant chronologiquement le I) recompose l\u2019histoire et fait oublier, sauf aux cin\u00e9philes attentifs aux dates, cette mutation de l\u2019adversaire. Ruse secondaire, mais significative, le personnage de Jabba le Hutt, sorte de croisement entre un crapaud et une limace, \u00e9voquait en 1977 les films \u00ab orientaux \u00bb en Technicolor des ann\u00e9es 1950 o\u00f9 un pacha ventripotent regarde d\u2019un \u0153il las des danseuses habill\u00e9es fort l\u00e9g\u00e8rement (les amateurs se crev\u00e8rent les yeux sur la tenue suggestive de la princesse Le\u00efa, temporairement captive et int\u00e9gr\u00e9e au harem de Jabba) avant que l\u2019une d\u2019entre elles le tue \u2014 le sch\u00e9ma de Morjane poignardant le chef des voleurs dans <em>Ali-Baba<\/em>. En 1977, Jabba ressemble \u00e0 Haroun El-Poussah, l\u2019\u00e9mir poussif et passif d\u2019Iznogoud, r\u00e9pugnant, mais anecdotique. En 2000, quand le film est r\u00e9\u00e9dit\u00e9, il s\u2019inscrit bien plus nettement dans une lign\u00e9e de tyrans orientaux qu\u2019il est n\u00e9cessaire de supprimer. Les effets sp\u00e9ciaux ajout\u00e9s en douce aux trois premiers films pour les mettre au niveau technique des trois derniers compl\u00e8tent l\u2019illusion. <em>Star Wars<\/em> est devenu une m\u00e9taphore de la lutte entre le camp du Bien et les troupes fanatis\u00e9es d\u2019un Empire du Mal qui a choisi le c\u00f4t\u00e9 obscur de la Force : et je parierais presque que le d\u00e9clic, pour Lucas, a \u00e9t\u00e9 la sortie en 1996 aux Etats-Unis du <em>Choc des civilisations<\/em>, l\u2019analyse de Samuel Huntington sur la fin des affrontements des Etats ou des blocs et la mutation vers une guerre culturelle entre l\u2019Ouest et l\u2019Islam, appelons les choses par leur nom. Ou plut\u00f4t, entre la Culture et sa n\u00e9gation.<\/p>\n<p>Jean-Paul Brighelli<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Je mets la derni\u00e8re main \u00e0 deux livres qui sortiront en m\u00eame temps, ou \u00e0 peu pr\u00e8s, l&rsquo;un sur la la\u00efcit\u00e9, l&rsquo;autre sur la culture. 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