{"id":86,"date":"2007-06-01T08:56:13","date_gmt":"2007-06-01T08:56:13","guid":{"rendered":"http:\/\/blog.causeur.fr\/bonnetdane\/?p=86"},"modified":"2021-04-22T18:53:59","modified_gmt":"2021-04-22T16:53:59","slug":"mens-sana-in-corpore-sano","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/blog.causeur.fr\/bonnetdane\/mens-sana-in-corpore-sano-86","title":{"rendered":"Mens sana in corpore sano"},"content":{"rendered":"<p>Le \u00ab Gymnase \u00bb le plus connu fut celui que l\u2019on appelait le Lyc\u00e9e \u2014 celui o\u00f9 enseignait Aristote, et, \u00e0 sa suite, les philosophes p\u00e9ripat\u00e9ticiens. C\u2019est dire qu\u2019\u00e0 respecter l\u2019\u00e9tymologie, on pourrait faire du Gymnase le Lyc\u00e9e par excellence \u2014 le c\u0153ur m\u00eame de l\u2019\u00e9tablissement.<br \/> Et ce fut longtemps le cas \u2014 tant que le principe \u00ab mens sana in corpore sano \u00bb fut l\u2019alpha et l\u2019om\u00e9ga de l\u2019enseignement : en clair, et sans trop solliciter la traduction, l&rsquo;esprit le plus sain possible dans le corps le plus sain possible \u2014 c&rsquo;est-\u00e0-dire, \u00e0 Rome comme \u00e0 Ath\u00e8nes, le plus beau possible.<br \/> Or, voici que des aristot\u00e9liciens d\u2019un nouveau genre ont pris le contr\u00f4le du Lyc\u00e9e. De la directive du Ma\u00eetre, \u00ab meden agan \u00bb (\u00ab Rien de trop \u00bb, ou l\u2019exaltation de la juste mesure), ils ont tir\u00e9 un principe p\u00e9dagogique moderne : ne pas trop en faire, et m\u00eame en faire de moins en moins.<\/p>\n<p> J\u2019ai souvenir d\u2019une \u00e9poque, pas si lointaine, o\u00f9 les cours de gym, comme nous disions, occupaient cinq heures par semaine en coll\u00e8ge (deux heures de \u00ab cours \u00bb, et trois heures de \u00ab plein air \u00bb \u2014 sur un stade quelque peu d\u00e9fra\u00eechi \u00e0 la Rose, \u00e0 la p\u00e9riph\u00e9rie de Marseille, d\u2019o\u00f9 nous revenions dans un \u00e9tat joyeusement boueux.<br \/> L\u2019id\u00e9ologie de ces cours se r\u00e9sumait en deux mots : se d\u00e9passer. Non pas \u00ab faire de son mieux \u00bb \u2014 c\u2019est d\u00e9j\u00e0 une premi\u00e8re abdication. Mais d\u00e9passer ses limites \u2014 le meilleur moyen de les repousser. <br \/> D\u2019o\u00f9 le climat de saine comp\u00e9tition (mais non, ce n&rsquo;est pas un oxymore, comme vooudraient nous le faire croire les ramollis du bulbe et du biceps qui ont pris les commandes de l&rsquo;Education il y a d\u00e9j\u00e0 un quart de si\u00e8cle !) qui r\u00e9gnait alors. Au lyc\u00e9e Saint-Charles (public, malgr\u00e9 son nom religieux !), le tour de cour faisait, para\u00eet-il, 150 m\u00e8tres. Nous courions des 600 m (une distance que je n\u2019ai jamais vu courir ailleurs\u2026) avec comme objectif avou\u00e9 de faire mieux qu\u2019un certain Isnard \u2014 qui bouclait les quatre tours en 1mn 45, le chien ! Cela nous amenait \u00e0 nous inscrire en masse aux cross qui permettaient aux \u00e9l\u00e8ves de tus els lyc\u00e9es de Marseille de s\u2019affronter \u2014 une autre occasion, hivernale en g\u00e9n\u00e9ral, de revenir boueux \u2014 joyeux ou d\u00e9faits, selon le classement final du lyc\u00e9e.<br \/> Mais avec notre bouclier sur le dos, si je puis ainsi m\u2019exprimer. Spartiate un jour, spartiate toujours. Le mod\u00e8le grec persistait dans cette gymnastique-l\u00e0. Go\u00fbt de la performance, de l\u2019effort au-del\u00e0 de la fatigue.<\/p>\n<p> Cela tenait-il au fait que nous n\u2019\u00e9tions que des gar\u00e7ons ? Que la mixit\u00e9, qui doit \u00eatre bien complexe \u00e0 g\u00e9rer dans un cours de gym, n\u2019avait pas encore amolli nos esprits, en nous persuadant que sentir la sueur est incompatible avec l\u2019\u00e9panouissement d\u2019une sexualit\u00e9 exigeante ? Quel pourcentage d\u2019\u00e9l\u00e8ves des deux sexes, aujourd\u2019hui, se font dispenser de gym sous les plus l\u00e9gers pr\u00e9textes ?<br \/> Ils se feraient dispenser de Fran\u00e7ais ou de Maths \u2014 si seulement ils y transpiraient encore.<br \/> La p\u00e9dagogie des cours de gym est aujourd\u2019hui une p\u00e9dagogie du \u00ab projet \u00bb. L\u2019\u00e9l\u00e8ve, sch\u00e9matiquement, construit son projet (4 mn pour courir le 600 \u2014 mais court-on encore 600 m ?), et on l\u2019applaudit bien fort si sa performance est conforme \u00e0 sa paresse.<br \/> Bref, les profs de gym, \u00e0 qui l\u2019on demande quand m\u00eame, au concours, d\u2019\u00eatre quasiment des athl\u00e8tes, g\u00e8rent aujourd\u2019hui de grands troupeaux d\u00e9j\u00e0 las avant de commencer, exactement comme leurs coll\u00e8gues des autres disciplines.<br \/> La \u00ab culture \u00bb revenait jadis \u00e0 forcer sa nature. Aujourd\u2019hui, o\u00f9 l\u2019apprenant construit lui-m\u00eame son propre savoir, la distinction n\u2019est plus d\u2019usage. D\u2019adolescents lymphatiques on fait des ados paresseux. Z\u00e9ro partout. Balle au centre.<\/p>\n<p> &#8211; Mais, mon cher, pensez \u00e0 tous ces enfants un peu gros, un peu malhabiles, traumatis\u00e9s par ces camarades plus lestes, et par une id\u00e9ologie de la performance ! C\u2019est \u00e0 eux que l\u2019on a pens\u00e9 !<br \/> &#8211; Je le sais bien : depuis vingt-cinq ans, on prend mod\u00e8le sur les moins aptes. On tentait autrefois de les rendre plus robustes, plus l\u00e9gers, plus minces (c\u2019est aux profs de gym que devrait revenir l\u2019enseignement de la di\u00e9t\u00e9tique). Le gros lard qui peinait \u00e0 sauter 1m20 en hauteur r\u00e9ussissait admirablement comme pilier en m\u00eal\u00e9e. L\u2019inapte \u00e0 la course devenait une star de la gymnastique au sol. Et certains qui n\u2019arrivaient \u00e0 rien prenaient leur revanche en maths \u2014 et c\u2019\u00e9tait tr\u00e8s bien ainsi. Les traumas des uns compensaient ceux des autres. Un partout, balle au centre.<\/p>\n<p> Il est de toute premi\u00e8re urgence de r\u00e9tablir un \u00e9tat d\u2019esprit sainement comp\u00e9titif \u2014 parce qu\u2019il ne peut y avoir d\u2019autre projet que d\u2019\u00eatre parmi les meilleurs. Il est de toute premi\u00e8re urgence de faire comprendre aux uns et aux autres qu\u2019\u00ab \u00e9litisme \u00bb n\u2019est pas un gros mot \u2014 c\u2019est m\u00eame la clef de tout l\u2019enseignement r\u00e9publicain. Fortius, altius, <br \/> Il est tout de m\u00eame paradoxal que l\u2019on propose sans cesse aux enfants des mod\u00e8les sportifs de comp\u00e9tition, et que l\u2019on n\u2019exige d\u2019eux que des sous-performances. Le petit gar\u00e7on qui joue au foot dans la cour de l\u2019\u00e9cole se prend, litt\u00e9ralement, pour Zidane (c\u2019est en train de passer) ou pour Ronaldinho (plus rarement pour Rib\u00e9ry, il y a des limites \u00e0 l\u2019identification\u2026). Et en m\u00eame temps, on voudrait le ramener, en classe comme en cours de gym, \u00e0 l\u2019\u00e9l\u00e8ve lambda \u2014 nous revoici en Gr\u00e8ce, version molle.<br \/> Nous avons aboli, apr\u00e8s 68, les compositions mensuelles ou trimestrielles, nous avons aboli cet esprit de comp\u00e9tition qui a fait des enfants du baby-boom les survivants f\u00e9roces qui tiennent aujourd\u2019hui les commandes, dans tous les domaines. Et qui ne sont pas pr\u00e8s de les l\u00e2cher : pourquoi transf\u00e9reraient-ils leurs pouvoirs \u00e0 une g\u00e9n\u00e9ration qu\u2019ils sentent, qu\u2019ils savent, qu\u2019ils voient pr\u00e9-ramollie ?<br \/> En gym comme ailleurs, c\u2019est toute une mentalit\u00e9 qu\u2019il faut changer \u2014 et ce serait peut-\u00eatre la meilleure mani\u00e8re d\u2019int\u00e9grer ces \u00ab nouveaux publics \u00bb dont on nous dit sans cesse que la pr\u00e9sence a impos\u00e9 le coll\u00e8ge unique, la strat\u00e9gie de l\u2019\u00e9l\u00e8ve au centre, et tous les renoncements qui font aujourd\u2019hui de l\u2019\u00e9cole une garderie perfectionn\u00e9e \u2014 l\u2019inverse justement d\u2019un projet. Citius,, altius, fortius : la comp\u00e9tition, et elle seule, le go\u00fbt de la performance, l\u2019envie de se d\u00e9passer en d\u00e9passant les autres, voil\u00e0 ce qui fait des citoyens \u2014 et pas l\u2019inverse.<\/p>\n<p>Jean-Paul Brighelli<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Le \u00ab Gymnase \u00bb le plus connu fut celui que l\u2019on appelait le Lyc\u00e9e \u2014 celui o\u00f9 enseignait Aristote, et, \u00e0 sa suite, les philosophes p\u00e9ripat\u00e9ticiens. C\u2019est dire qu\u2019\u00e0 respecter l\u2019\u00e9tymologie, on pourrait faire du Gymnase le Lyc\u00e9e par excellence \u2014 le c\u0153ur m\u00eame de l\u2019\u00e9tablissement. 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