La Turquie n’a pas « sauté dans l’inconnu »

Turkish Prime Minister Tayyip Erdogan attends an inauguration ceremony of a natural gas pipeline from Turkey to Greece, at Ipsala border crossing between Greece and Turkey, November 18, 2007. The pipeline will carry natural gas from Azerbaijan to the European Union. REUTERS/Grigoris Siamidis (GREECE) - RTX322O

Nos médias devraient être contents.

Il n’y a pas eu de « surprise Muharrem Ince ». La Turquie n’a pas « sauté dans l’inconnu ». On se souvient que ces deux expressions s’appliquent en langage médiatique à des situations où les peuples optent pour un changement jugé mauvais et, par conséquent (cette logique est étrange mais c’est celle des journalistes), impossible. Un changement qui ne s’inscrit pas dans la grande et inexorable marche vers le Bien et perturbe donc le sens de l’histoire.

En Turquie, c’est l’inverse. La couverture médiatique de l’élection présidentielle nous avait laissé penser que la « surprise » serait qu’il n’y eût pas de changement.

On en était à se poser des questions comme :

erdogan2

erdogan3

On ne se demande pas si le principal opposant peut gagner mais si le président qu’on déteste peut perdre. Ce choix de formulation relève de la prophétie autoréalisatrice : on se pose la question parce qu’on voudrait que la question se pose. Il y a quelque chose du « ah si seulement… » dans le choix de l’angle.

Les médias n’ont pas encore compris qu’on ne leur demande pas de lire dans le marc de café ni de se/nous faire croire que la Turquie vit « la fin de l’ère Erdogan » (tout souhaitable que cela fût), quand ce n’est pas vrai !

Un examen des forces en présence, une présentation rigoureuse de la situation politique en Turquie, c’est déjà très bien. C’est même tout ce que nous attendons d’eux.

Au lieu de cela, les projecteurs étaient braqués sur les opposants à Erdogan, avec une telle insistance que le président turc apparaissait affaibli et impopulaire. Telle est la force de suggestion du discours médiatique : ce qu’on ne voit pas n’existe pas. Si on ne nous montre pas les soutiens d’Erdogan, c’est qu’il n’en a pas. Si on nous les montre peu, c’est qu’il y en a peu. Et l’on sent trop combien nos journalistes rêveraient qu’il n’y en eût point.

Il devait bien y en avoir quelques uns pourtant, puisqu’il a gagné l’élection.

Ce qui surprend, c’est la manière de faire. On nous répète à longueur de temps qu’Erdogan est « très populaire » et soudain, parce qu’une opposition un peu forte semble apparaître dans le paysage politique turc, on nous donne l’impression caricaturalement inverse. Au point de nous parler d’un second tour Ince-Erdogan et même des chances de victoire du principal opposant à l’actuel président.

Faire de l’information, ce n’est pas prendre ses rêves pour des réalités. Quand nous n’étions pas sages en voiture, nos parents nous conseillaient de jouer à faire disparaître les nuages. On regarde le ciel, on cible mentalement un nuage en particulier, puis on ferme les yeux et on imagine qu’il n’existe pas. Il arrive qu’au bout de trois quarts d’heure, le nuage ait effectivement disparu, ne serait-ce qu’à cause du vent. Mais la plupart du temps, il faut bien constater que notre puissance d’action sur le nuage est totalement nulle.

Les journalistes devraient cesser de croire qu’un dictateur, pardon, un « hyperprésident » (on appréciera le courage du Monde qui recourt à un terme inadéquat en le mettant entre guillemets pour montrer qu’il ne convient pas !) est comme un nuage, qu’on peut faire disparaître par la seule force de l’esprit.

Cela fait des années qu’on nous annonce « la fin de l’ère Erdogan »  (voir ici: « 2014, l’année de trop pour Erdogan? », encore un souhait en forme de question…) sur le mode: tous les Turcs en ont marre, il est trop autoritaire, etc. Et en même temps, on nous rabâche, avec une surprise mal dissimulée, qu’il « reste très populaire ». Mais il faut être ignare pour s’en étonner : plus puissante que toutes les peurs et toutes les répressions, l’affection qu’un peuple voue à son chef est l’essence même du pouvoir autocratique, qui lui donne les coudées franches pour imposer n’importe quoi, qui décourage les oppositions et inspire à ceux qui rêveraient d’un coup d’État la crainte d’être lynchés par une foule en larmes.