Le chaud et le froid : climatologie médiatique

Ou quand nos chiens de garde parlent de la petite chienneLes Romains croyaient que les fortes chaleurs estivales étaient causées par l’apparition de la « petite chienne » (canicula), autre nom de Sirius, l’étoile principale de la constellation du Grand Chien. Ils pensaient même que durant cette période de l’année, les chiens étaient plus susceptibles de contracter la rage. Aujourd’hui, l’explication journalistique des épisodes caniculaires, comme d’ailleurs celle des étés maussades, n’est guère plus scientifique.

Mon précédent post portait sur les « prophéties » médiatiques (au sujet du Brexit). Je vais continuer sur ce thème avec un sujet d’actualité : la canicule, et donc le réchauffement climatique. Le « et donc » établit ici un rapport de contiguïté étroite en ces deux notions, qui ne va de soi que dans le discours médiatique. En effet, si, par définition, toute canicule constitue un réchauffement, les médias, quant à eux, vont plus loin (plus loin même que les spécialistes à qui ils tendent le micro) : la canicule est un argument en faveur d’une thèse, celle du Réchauffement. The Réchauffement, celui dont on ne parle qu’en tremblant car ce seul mot fait frémir les mortels et annonce la fin des temps.

  • Le journaliste, militant réchauffiste

Evidemment, quand il fait chaud, c’est facile. On peut même risquer, comme l’Obs il y a quelques jours, un article intitulé « Canicule : à Paris aussi, on meurt du réchauffement climatique ». Objectivement, c’est la canicule qui tue, mais présenter la chose ainsi permet, comme on dit, de « sensibiliser » fortement la population au drame du réchauffement climatique. Si on en meurt, c’est qu’il existe.

En revanche, là où il faut être admiratif, c’est quand on réécoute cette émission d’RTL datée de juin dernier (vous vous souvenez ? quand on portait tous des moufles et une capuche), consacrée à la météo d’alors, et que l’on entend ce passage hallucinant, pour ne pas dire ovniesque [à partir de 02 :03] : « Alors justement, cette situation-là, on l’explique comment, Sophie ? Cela peut-il être lié, par exemple, au réchauffement climatique ? » La journaliste vient de rappeler que le temps est atroce depuis deux mois, qu’il fait gris et froid et que cela ne semble pas près de s’arrêter, et soudain elle se demande (enfin, elle demande à Yves Calvi de lui demander), non point si ce climat invalide la thèse du Réchauffement (quitte à répondre que non, bien au contraire, elle la confirme) mais si ce refroidissement ne serait pas « lié » au réchauffement, comme si c’était une évidence de supposer a priori cette relation logique !

La journaliste a cité plusieurs experts pour répondre aux précédentes questions. Là, elle ne cite personne mais, du haut de ses connaissances climatologiques, elle répond : « Alors, le réchauffement climatique s’apprécie sur une longue période. Là, on est plus dans la variabilité classique du climat. D’ailleurs, l’année dernière, il a fait très chaud en juin. Mais on ne peut pas exclure, sans en avoir la preuve, que des phénomènes lointains liés au réchauffement climatique – hausse des températures dans l’Arctique et dans les océans – aient leur part de responsabilité dans ces épisodes météorologiques atypiques. » J’aime beaucoup le « on est plus dans » dont on appréciera l’extrême rigueur scientifique (imaginez : là, madame, on est plus dans un cancer…). Le petit rappel « d’ailleurs, l’année dernière, il a fait très chaud au mois de juin » dont on ne voit pas trop l’intérêt (certes, aujourd’hui, vous allez mal, mais rappelez-vous, il y a trois jours, vous alliez très bien). Enfin, on notera que la charge de la preuve (« on ne peut pas exclure, sans en avoir la preuve ») incombe selon la journaliste d’RTL à ceux qui penseraient, de manière finalement assez logique, qu’un refroidissement plaide contre la thèse d’un réchauffement… et non à ceux qui postulent l’inverse ! 

Donc, si on a bien compris, quand il fait trop chaud, cela prouve la réalité du Réchauffement. Et quand il fait trop froid, c’est la « variabilité classique du climat », donc cela ne prouve rien contre le Réchauffement. De la climatologie comme ça, moi aussi je peux en faire. Le problème, c’est que cela n’a plus rien d’une science, c’est une croyance. Un certain Popper, je crois, expliquait que la différence entre une thèse scientifique et un dogme religieux réside dans le fait qu’on peut éventuellement parvenir à prouver que la première est fausse, alors que le second se nourrit de sa propre contestation : rien ne peut le fragiliser, tout concourt forcément à le renforcer.  De fait, pour les journalistes, tout phénomène météorologique « atypique » ne peut plus être compris que par rapport à la thèse du Réchauffement : canicule mais aussi refroidissement. Et ils sont si convaincus qu’ils se montrent plus zélés que les experts.

  • Les journalistes et la parole des experts

Témoin cet article qui s’intitule : « La canicule, un signe du réchauffement climatique ». Il s’agit d’un texte AFP mis en ligne sur le site de 20 Minutes. Comme je l’ai déjà fait remarquer, ce qui est intéressant dans la pratique du bâtonnage, c’est la manière dont le site qui utilise la dépêche AFP engage sa propre responsabilité, même si cette liberté se réduit au choix du titre. Ainsi, le même texte apparaît sur d’autres sites avec d’autres titres : « Pour les experts, la canicule ne prouve pas le réchauffement » (TF1.fr), « La canicule ne prouve pas le réchauffement climatique mais c’est un signe » (Magazine Goodplanet Info), « la canicule prouve-t-elle le réchauffement climatique ? » (Le Point).

Il paraît, et je suis prête à le croire, que 80% des internautes (et 70% des utilisateurs de Facebook) ne lisent que le titre des articles. Le titre choisi par le Point, sous forme de question,  a l’avantage d’attirer l’attention de ceux qui pourraient considérer le rapport entre canicule et Réchauffement comme allant de soi ; en ce sens, il est une incitation à lire l’article : c’est bien joué. Celui qu’a retenu TF1 rend compte fidèlement de la position des experts cités dans le texte. Goodplanet Info et 20 Minutes font apparaître le mot « signe », lequel a ceci d’amusant qu’il renvoie bien plus au domaine des arts divinatoires qu’à celui de la recherche scientifique… Mais il y a une grosse différence entre les deux titres, au regard de l’éthique journalistique : quand on lit le titre de Goodplanet, on comprend d’emblée que « signe » est plus faible que « preuve ». En revanche, le titre choisi par 20 Minutes confère une force immédiate au mot « signe » : la canicule est un signe du Réchauffement, c’est-à-dire qu’elle accrédite cette thèse.

Maintenant, lisons-le, cet article. On découvre que, si la canicule peut être considérée comme un signe du Réchauffement, c’est précisément parce qu’elle ne peut pas en constituer une preuve. Elle n’est donc rien de plus qu’un signe. Ou plutôt, elle pourrait en devenir un signe, à condition que les épisodes caniculaires augmentent en intensité et en fréquence. Les experts cités dans l’article tiennent d’ailleurs des propos très mesurés.

«Si on prend l’événement en lui-même, on ne peut pas l’attribuer à 100% au réchauffement climatique», note le prévisionniste de Météo-France Jérôme Lecou, qui rappelle que «de très forts phénomènes de chaleur ont eu lieu dans le passé», alors que le réchauffement n’avait pas commencé. […] «il est vrai qu’à moyen ou long terme, l’augmentation de la fréquence des canicules sera une des manifestations les plus visibles du réchauffement climatique» [« sera », donc elle ne l’est pas encore] […] «Je ne sais pas si la statistique est si claire que ça», tempère Jean Jouzel [le climatologue qui « tempère », c’est une belle trouvaille !] […] Jérôme Lecou imagine lui qu’on pourrait connaître dans le futur «plusieurs épisodes de canicule au cours de l’été». [il « imagine » qu’on « pourrait »…]

Au total, à vue de nez, je dirais qu’à peine un quart des citations et des données scientifiques avancées dans le corps de l’article vont dans le sens, alarmiste, du titre.

  • Étés pourris, étés trop chauds : de la question du temps à la maîtrise du temps

L’article AFP que je viens de citer date d’un épisode caniculaire de 2012. Sur le site de 20 Minutes, il a fait l’objet d’une « mise à jour » deux ans plus tard. Il ne s’agit sans doute que d’une modification de mise en page parce que le texte, vérification faite, n’a pas été changé d’un iota. Mais ce qui est intéressant c’est que cette révision de l’article a eu lieu en septembre 2014, soit au sortir d’un été pluvieux et froid, absolument exécrable. Ceci pose la question du traitement différencié des épisodes de trop chaud par rapport aux épisodes de trop froid. On a vu comment RTL traitait le rapport entre mois de juin pourri et Réchauffement climatique, n’hésitant pas à suggérer un rapport logique entre l’un et l’autre. J’ai aussi noté combien il est étrange de faire référence au « mois de juin dernier » pour nous rappeler qu’il était chaud, quand l’actualité surprenante était, en l’occurrence, le « mois de juin actuel », froid. En fait, étrangement, qu’il s’agisse de froid ou de chaud, les articles n’ont pas le même rapport… au temps (passé/avenir) :

Rappel d’épisodes précédents de même natureAnnonce d’épisodes à venir de même natureEffet obtenu
Été (ou mois d’été) caniculaireOui, avec beaucoup d’insistanceOui avec beaucoup d’assurance. Des articles entiers intégralement rédigés au futur !Impression d’accélération et d’aggravation d’un phénomène global.
Été (ou mois d’été) pourriNon, presque jamais ou alors :

  1. Soit contrebalancé par un rappel des épisodes caniculaires
  2. Soit expliqués par le réchauffement climatique
JamaisImpression que l’épisode est exceptionnel.

Comme dans le cas du Brexit, je tiens à souligner mon absence totale de compétence sur la question de l’avenir climatique de la planète. Mais je ne pense pas que les journalistes, nos gentils « chiens de garde » (Serge Halimi), aient un avis plus valable que le mien à ce sujet. La différence entre eux et moi, c’est qu’ils se sentent investis d’une mission d’évangélisation réchauffiste. Alors que moi, réchauffement ou pas, cela ne me fait ni chaud ni froid.