Le foot à la télé mais sans l’image

Après la radio qui se transforme en télé, voici la chaîne de télé qui se prend pour une radio. Ils sont fous, ces médias.

J’avoue…

Je suis amenée, parfois, c’est vrai, à regarder l’Équipe 21 (rebaptisée depuis peu, tout simplement, l’Équipe). Je pense, devant cette chaîne, ressentir ce qu’éprouve tout être normalement constitué à qui j’explique que j’ai participé à un colloque de trois jours sur l’adjectif qualificatif : mais qu’est-ce que vous avez pu raconter pendant trois jours sur l’adjectif qualificatif ?

J’admets, en effet, une forme d’étonnement incrédule mêlé d’une espèce d’admiration quand je vois qu’on peut disserter aussi longtemps, s’écharper doctement, débattre avec tant de sérieux sur des sujets comme : « Est-ce grâce à Favre ou à Balotelli que Nice est leader ? », « Bruno Génésio doit-il conserver sa défense à trois ? », « Fékir est-il l’homme de cette sixième journée ? ».

Même éblouissement devant ces « Duels » chronométrés, manifestement hérités des antiques joutes oratoires, dont l’enjeu est de déterminer si une défaite 3-2 face à Rennes est, ou n’est pas, un grave revers pour l’OM.

C’est un métier…

Ce que j’attends d’un journaliste sportif

Contrairement à leurs confrères de l’information sérieuse, la plupart des journalistes sportifs ne prétendent pas faire la morale ni traquer les dérapages (ou bien seulement ceux des chaussures cloutées sur un gazon détrempé). Ils se disent probablement que ceux qui les regardent sont dans leur majorité des beaufs mal-pensants et ils seraient bien malheureux de perdre cette audience :

Les journalistes sportifs, de fait, s’en tiennent à « le sport, c’est l’école de la vie » et les vertus qu’ils prônent sont nobles et éternelles : courage, respect, humilité, abnégation, persévérance, générosité, etc. Cela correspond malheureusement assez peu à ce qu’on observe sur le terrain, je crois, mais il est beau que ces principes soient encore présentés comme des idéaux, ne serait-ce que dans le discours des commentateurs.

Commentateurs, le mot est dit. Le journaliste sportif n’est que commentateur. C’est d’ailleurs pourquoi on se passe très bien de voir sa tête pendant les matchs. Il décrit, il explique, et souvent, il meuble.

Mais sa voix est indispensable pour les gens comme moi, chez qui les images ne suffiraient pas à maintenir l’attention. C’est le journaliste sportif qui donne du sens à ce que je vois. Il me dit quel joueur est une vedette, quel joueur est un petit nouveau, parce que les noms ne m’évoquent pas toujours grand-chose. J’ai aussi besoin qu’il me rappelle un peu les règles, qu’il me dise quand je dois applaudir, quand je dois huer, quand je dois insulter l’arbitre, quand je dois me réjouir et quand je dois pleurer.

Vous l’aurez compris, si je refuse catégoriquement, que les médias me dictent mes affects sur les questions d’actualité, c’est en revanche exactement ce que j’attends du commentaire d’un match.

À une profane, les images seules ne disent rien du tout. Mais même pour les initiés, il y a plus inutile encore que les images seules : le commentaire seul. Non point l’habituel « débrief » de la mi-temps ou d’après-match qui se veut une analyse de ce qu’on nous a montré ou de ce que le téléspectateur a vu, fût-ce sur une autre chaîne (c’est le principe de l’émission de Pascal Praud sur Itélé).

Cela, l’Équipe le fait aussi, c’est « l’Équipe de la mi-temps » puis « l’Équipe du soir ».

« La Grande Soirée », un concept hallucinant

Quand l’Equipe n’a pas les droits de diffusion d’un match, on nous propose un dispositif surprenant. D’une certaine manière, on a affaire ici à une variante du journalisme vache-qui-rit (voir mon précédent post) : nous regardons le journaliste qui regarde le match. Mais — frustration suprême — nous ne voyons pas le match. Les journalistes ne regardent jamais la caméra, ne se regardent pas quand ils se parlent : ils ont les yeux rivés sur des écrans qu’on ne nous montre pas.

Ils désignent du doigt telle action, ponctuent leur discours de « tiens, regarde ça comme c’est bien joué ! » mais nous, nous ne voyons rien ! Les journalistes qu’on nous montre sont les téléspectateurs égoïstes d’un spectacle qu’ils gardent pour eux :

Ils tentent de se racheter en nous offrant une schématisation pédagogique des actions, à base de petits aimants de couleur que Didier Roustand déplace sur un tableau blanc, accompagnant parfois ses explications de tracés de flèches au feutre.

Je ne suis pas sûre que ceci :

Remplace avantageusement cela :

 Les explications de Roustand ne sont ni inutiles, ni inintéressantes. Mais elles ne remplacent pas l’image de l’action.

Et puis, voici l’envoyé spécial, qui intervient à chaque fois qu’il estime assister à une action importante : ce journaliste est assis dans la pièce d’à-côté, devant sa télé, et décrit ce qui se passe sur son écran. 

 

J’insiste : là encore, nous ne voyons que le journaliste, pas ce qu’il voit, lui. Pour assurer l’ambiance, on nous accorde néanmoins le son. On entend donc les cris et les chants des supporters sans jamais voir le ballon ni l’ombre d’un joueur. C’est encore plus sadique !

Il me semble que regarder « la Grande Soirée », c’est un peu comme assister à un repas dont les convives nous répèteraient sans cesse qu’il est succulent sans nous laisser en goûter les plats. Si quelqu’un veut bien m’expliquer quel plaisir autre que masochiste on peut prendre à regarder cette émission, je suis toute ouïe.

Quand le commentaire devient l’événement

Mais c’est le principe de la radio, me rétorquera-t-on. Eh bien non. Parce que la radio ne propose pas d’images de substitution.

Sur le site de la Revue des Deux Mondes, Jean-Pierre Naugrette a rédigé, à l’occasion de l’Euro 2016, un article intitulé « Peut-on suivre un match de foot à la radio ? ». Contraint d’écouter France-Irlande dans sa voiture, il se rappelle qu’autrefois, la plupart des gens suivaient les matches à la radio et non à la télévision et il note :

Par définition, c’était la voix qui remplaçait l’image. C’était elle qui reconfigurait l’espace en deux camps opposés : certes, le commentateur devait tout faire pour donner à l’auditeur, à défaut d’une image juste, juste une image, une impression de mouvement, lui envoyant des signaux suffisamment clairs pour valoir comme perception : « Untel remonte le terrain sur la droite, centre pour Untel, qui frappe, but ? Non, le ballon passe au-dessus des cages, etc. » Alors que dans la retransmission visuelle l’image vient évidemment en renfort du commentaire, permettant de le conforter ou bien de le démentir en cas d’erreur, dans l’émission sonore, le reporter transmet à l’aveugle, quitte à avouer, par moments, son incapacité à décrire clairement ce qu’il voit.

Et il fait le parallèle avec une autre compétition sportive :

Comment suivre le Tour de France l’été, depuis la voiture familiale filant vers le sud, sinon en gardant l’oreille collée à son transistor ? Voilà qui obligeait le jeune auditeur à se figurer par lui-même les pentes des cols de l’Aubisque ou du Tourmalet, les efforts surhumains des coureurs – les abandons, les chutes, les triomphes au sommet, après des heures d’échappée en solitaire. Ne pas voir la course mais l’entendre, c’était, d’une certaine manière, l’imaginer.

À la radio, le commentaire tente de rendre compte au mieux de ce qui n’est techniquement pas montrable. Avec « la Grande Soirée », l’Équipe met en scène le commentaire simultané. Impossible donc d’imaginer le match. Imaginer, c’est produire ses propres images.

Certains trouveront peut-être que cet article n’est pas sérieux. Je pense pourtant mettre le doigt sur un phénomène symptomatique. De même qu’on peut bâtir une émission sur le seul nom d’un animateur sans réfléchir une seconde au contenu de l’émission en question (allez, je me retiens, je ne donne pas d’exemple), de même on en est venu à concevoir une émission entière avec ce qui n’est que l’habillage de l’événement.

La voix du journaliste déborde l’espace sonore pour envahir le champ visuel. Elle n’accompagne plus le spectacle, elle le masque. En fin de compte, le discours médiatique ne médiatise plus l’événement, il devient l’événement.