Les médias et la « radicalisation » des gilets jaunes

Demonstrators gather at the RN90 road between Albertville and Chambery, in eastern France.

Le traitement médiatique du mouvement des « gilets jaunes » réserve une large place aux « débordements » et « violences » accompagnant certains blocages.

A lire et entendre ce que l’on voit et écoute, on pourrait croire que Castaner a raison et que l’on assiste réellement à une radicalisation du mouvement.

Le terme de radicalisation a des connotations spécifiques puisqu’il renvoie, dans le lexique actuel, à la thématique du djihadisme. Il permet donc, sans subtilité aucune, d’établir une insidieuse relation entre « gilets jaunes » et terroristes islamistes.

Or, ici, le terme de radicalisation est employé sans guillemets :

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Tandis que là, le petit « (aussi) » insiste sur la nécessité de contrebalancer l’importance du mouvement : la mobilisation n’est pas seulement un succès, elle est aussi émaillée de déviances. Pardon, de « dérapages » (ben oui, quand même : langage journalistique de base).

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Voici un article du Monde formidable, puisqu’il illustre à merveille une théorie célèbre de pragmatique du langage, selon laquelle toute négation fait exister l’énoncé adverse en même temps qu’elle le réfute. Dire « tu n’es pas idiot », c’est reconnaître qu’on a pu dire ou envisager l’inverse. Je laisse mon lecteur appliquer ce principe à l’assertion suivante (et l’invite à noter que c’est cette citation que l’on a propulsée au rang de titre) :

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Le mouvement des « gilets jaunes » présente, en fait, les mêmes débordements que tous les mouvements de masse. Dans la mesure où il y a partout des gens violents, racistes etc., il est normal qu’on en trouve parmi les « gilets jaunes ». Peut-on vraiment caractériser un mouvement social à partir d’anecdotes du type : « à Bourg-en -Bresse, un couple homosexuel agressé », ou « à Cognac, une femme noire victime de propos racistes » ? « Un », « une »: comment ne pas voir dans le fait même d’ériger en gros titres ces incidents une volonté de discréditer le mouvement ?

Quand on lit l’article du site FranceTVinfo, on se rend compte qu’un seul type d’agression figure à deux reprises dans l’énumération: les attaques contre les journalistes. Ne peut-on pas penser que c’est cette animosité-là, bien plus qu’un prétendu racisme ou une prétendue homophobie de fond, qui justifie le discrédit que les médias tentent de faire peser sur le mouvement ?

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On devrait même s’étonner que ce mouvement ne se soit pas « radicalisé » dès l’instant où une manifestante a été tuée. Sans doute avait-elle mérité son sort. C’est ce que l’on doit croire quand on voit la différence de traitement entre ce décès et celui du motard tué à l’approche d’un barrage, bien plus commenté. Un titre comme celui-ci est de la pure manipulation :

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Cela rappelle les bilans des batailles en Syrie : on donne un chiffre global qui efface toute différence entre les morts de l’armée d’Assad, les morts civils et les soldats de Daesh et l’on insiste, dans l’article, sur la cruauté de Bachad al Assad. Implicitement, toute la culpabilité du gros chiffre pèse sur lui seul. C’est pareil dans le cas présent. Et la première phrase de l’article vaut son pesant de cacahouètes :

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La première personne qui a perdu la vie était une manifestante, la seconde est un motard renversé par une camionnette qui essayait de s’extraire d’une file de véhicules bloqués. Mais la présentation des faits place les gilets jaunes en position d’assassins, ni plus ni moins.

N’oublions pas, pour conclure, de rappeler le pouvoir performatif de la parole médiatique. Un mouvement n’a pas besoin de se radicaliser pour qu’on dise qu’il se radicalise. En revanche, le meilleur moyen de le radicaliser, c’est de dire qu’il se radicalise.