Transgenres sur M6 : le sexe en zone trouble

trans4Un prof de philo nous donna naguère à traiter le sujet suivant : « Avons-nous un corps ? » Je fus la seule de la promo (petite fierté qui dure) à trouver que l’enjeu n’était pas de répondre par oui ou non mais d’interroger le verbe « avoir ». Entretenons-nous avec notre corps un rapport de possession ? N’est-il pas plus exact de dire que notre corps est constitutif de ce que nous sommes ?

Une régression philosophique non assumée

Au cours de l’histoire, de grands mouvements hérétiques sectaires ont dispensé un enseignement prônant le mépris du corps, considéré comme un simple vêtement de l’âme, voire une prison. C’est le mystérieux gnosticisme, où affleure le souvenir du dédain platonicien envers le monde matériel ; ce sont le manichéisme et le catharisme, ce sont aussi des philosophies orientales reposant sur la croyance en la métempsychose, etc. Pour rappel, la métempsychose, c’est quand on a plusieurs vies et qu’on change de corps à chaque vie (mais à part ça, tout va bien). Ces conceptions de l’homme sont dualistes, c’est-à-dire qu’elles distinguent en nous une partie noble (l’âme, l’esprit, la réalité du moi) et une autre, qui n’en est que le réceptacle : c’est l’enveloppe charnelle.

Des siècles de réhabilitation du corps (depuis le christianisme anti-gnostique jusqu’à la libération sexuelle de mai 68, pour faire simple) auraient dû enterrer profondément dans les limbes de l’histoire ce genre d’élucubrations. Et pourtant, dimanche 12 novembre, avec son documentaire « être fille ou garçon, le dilemme des transgenres », M6 a, comme à peu près toutes les émissions sur ce thème, ressuscité l’antique croyance dualiste.

« Naître dans un corps de fille mais se sentir garçon, ou l’inverse, c’est ce que vivent les personnes que vous allez rencontrer ce soir. » Telle est la première phrase du reportage.

Ophélie Meunier ne dit pas « avoir l’impression de », elle dit « naître dans un corps de fille ». Autrement dit, « Isaac » ou « Cédric » (pour prendre des exemples du reportage) sont de purs esprits… sexués ! Ils se sont malencontreusement incarnés dans de mauvais corps mais la réalité de ce qu’ils sont est un truc impalpable, sexué (en l’occurrence masculin) et en même temps immatériel, coincé quelque part à l’intérieur du corps (féminin).

Qu’est-ce que se sentir homme ou femme sinon entériner des « stéréotypes de genre » ?

 

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Qu’est-ce que « se sentir garçon » ? Vouloir porter les cheveux courts ? Vouloir porter des vêtements de garçon ? Aimer le foot ? Avoir une housse de couette Star Wars (cf. reportage) ? Je croyais que c’étaient là des stéréotypes de genre artificiellement associés au sexe masculin par une construction sociale arbitraire. Souvenez-vous des mots de la grande Najat : « un petit garçon peut aimer jouer à la poupée, cela ne fait pas de lui une fille ». Il est incroyable qu’à notre époque, on doive rappeler de telles évidences mais quand on voit ce reportage, on comprend que c’est nécessaire. On pourrait en dire autant pour les « filles » du documentaire : très maquillé(e?)s, cheveux longs, vêtements très féminins, attitudes maniérées, jeans moulants, talons, ombrelles, ces hommes aspirants-femmes accumulent les stéréotypes de genre. Ne donnent-ils pas de la femme une image caricaturale et dégradante ? Pourquoi nos féministes ne réagissent-elles pas ? On apprend en même temps qu’on peut être une femme tout en ayant entre les jambes un équipement tout ce qu’il y a de plus masculin : se sentir femme ne signifie pas vouloir un vagin (« je ne serais pas plus femme si on me cueillait la fleur », dit poétiquement « Laura »). On ne saura pas ce que signifie « se sentir garçon » (ou fille). Peut-être parce que cela n’a aucun sens : y a-t-il une seule femme sur terre qui peut m’expliquer ce que signifie se sentir femme ? Je serais intéressée de l’entendre.

Pour l’AJLGBT (Association française des journalistes LGBT) :

Les personnes trans ne ‘changent pas de sexe’: elles mettent leur corps en adéquation avec ce qu’elles sont. D’ailleurs, toutes ne souhaitent pas subir d’opérations de réassignation sexuelle. Certaines choisissent juste de prendre des hormones pour se viriliser ou se féminiser. D’autres n’en prennent pas. […] Ce qui compte ce n’est pas l’apparence plus ou moins féminine/masculine d’une personne mais bien le genre auquel elle a le sentiment d’appartenir. »

Pour être complet, le reportage aurait donc dû inclure le cas des personnes trans refusant à la fois les hormones, la chirurgie et toute modification d’apparence. Un grand gars costaud bien barbu et bien viril affirmant se sentir femme sans éprouver le besoin de changer quoi que ce soit en lui. On toucherait peut-être du doigt la limite de certains propos…

M6 en pleine contradiction

 

Ironie de l’affaire : pour pouvoir regarder à nouveau ce documentaire, j’ai dû m’inscrire sur 6play. Eh bien figurez-vous que j’ai eu à indiquer mon « sexe », avec évidemment une seule alternative, « homme ou femme ».

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Me voilà obligée de m’identifier à mon anatomie. Paradoxe donc : si les trans du reportage veulent revoir le documentaire auquel ils ont eux-mêmes participé, ils sont contraints de décliner une identité dans laquelle il ne se reconnaissent pas. Pour un grand moment d’explication à ce sujet, voir la séquence du reportage (36:52 et suiv.) où la journaliste demande : « avant, vous étiez un couple gay ? » « Oui », répond Maxime. « Non », répond « Laura » (la trans du couple). Et « Laura » développe : en fait, Maxime était attiré par les garçons mais il est membre d’un couple hétéro puisqu’il a choisi de vivre avec elle qui, même quand elle était un homme, était déjà une femme. Le pauvre Maxime a l’air perdu et on le comprend. De manière générale, il est douloureux de voir à quel point « Laura » semble ne pas percevoir ce qui saute aux yeux dans l’attitude de Maxime : un mélange de résignation, de pitié et de lassitude. Combien de temps un couple peut-il tenir quand, en face des délires de l’un, l’autre est acculé à de tels sentiments ? Maxime a compris que cela ne s’arrêtera jamais, que « Laura », la « youtubeuse trans », a fait de la « transition » (et du spectacle de sa transition) son mode d’existence permanent. « Elle » dit que, sa transition achevée, « elle » se sentira « comblée » mais il semble trop évident que cette fin n’arrivera pas et peut-être cela vaut-il mieux. Ce serait soudain le vide, la nécessité de considérer que, devenue « elle-même », « elle » doit enfin commencer une vie normale. Or se transformer en femme sous le regard des autres est devenu sa raison de vivre.

Un reportage très triste

 

Derrière le ton guilleret et enthousiaste de la voix off, malgré les grandes musiques envahissantes censées nous tirer des larmes d’attendrissement bienveillant, ce reportage est donc particulièrement triste. Et l’on a l’impression d’être invité à se réjouir d’assister à autant de suicides qu’il y a de témoins. D’abord le suicide symbolique : le changement de prénom qui s’accompagne de propos du type « cette personne n’existe plus ». L’automutilation avec les sévices infligés au corps, soit directement (« Iris » racontant les douleurs que lui impose la nécessité de faire disparaître son sexe d’homme quand il s’habille), soit par une intervention que l’on peut difficilement qualifier de médicale (« ils ont un corps sain, nous leur donnons un corps imparfait », dit le médecin). Et au bout, parfois, l’auto-éradication réelle et absolue : « le taux de suicide est plus élevé que la moyenne chez les jeunes transgenres » (45:36). Et l’on nous donne l’exemple d’un ado qui s’est suicidé… parce que son école refusait son changement de prénom !

« Respecte mon choix » = approuve ou ferme ta gueule !

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De fait, on ne peut qu’être dérangé par l’obsessionnel besoin que manifestent ces personnes d’être approuvées dans leurs choix. Choix de changer de sexe, de prénom, choix d’être opéré, choix de n’être pas opéré. Or, faire un choix, c’est toujours s’exposer à la critique. L’expression « respecter le choix de quelqu’un » n’a aucun sens : si l’on doit évidemment respecter tout le monde, on n’est absolument pas tenu d’approuver les choix de chacun. On est même parfaitement libre de les critiquer, de les réprouver, de les juger dégradants, de considérer que justement, le respect que l’on doit à toute personne humaine nous interdit de cautionner ce que ces gens se font à eux-mêmes. Et à leur entourage, contraint de les « accepter tels qu’ils sont », ou de passer pour méchant.

Finalement, malades ou pas ? M6 à la peine

 

Ni homme, ni femme, les transgenres sont une troisième option, comme l’explique la maman d' »Isaac » en racontant que le principal du collège a ajouté cette possibilité sur la fiche d’inscription de son enfant. Ils ne sont donc pas malades ; précisément, depuis 2010, en France, ils ne sont plus considérés comme tels. C’est pourtant bien au titre de l’ALD (affection longue durée) que l’assurance maladie prend en charge leur transformation, comme on l’apprend quand « Laura » décide de se faire refaire les seins. Un paradoxe que le reportage eût été en droit d’interroger s’il n’avait été conçu sur le mode de l’identification compassionnelle. Cette émission n’est pas une enquête mais un reportage du type de ce que l’on voit dans « C’est ma vie », et ostensiblement conçu comme une démarche de soutien à la banalisation du transsexualisme. Seulement, la journaliste est-elle bien au clair avec la thèse officielle ? Si elle savait que le transsexualisme n’était pas une maladie, indiquerait-elle que « pour l’instant, la médecine n’est pas parvenue à l’expliquer » ? Elle n’est peut-être pas aussi tolérante et ouverte qu’elle le croit…

Et en observant les témoins choisis, on se prend à se demander si cette focalisation sur une hypothétique « dysphorie de genre » ne cache pas autre chose : un besoin maladif d’exister dans le regard d’autrui (« Laura » se filme en permanence) ou une manière détournée de surmonter une disgrâce physique (« Isaac » est obèse, « Cédric » et « Iris » souffrent manifestement de problèmes dermatologiques). En définitive, ce « problème » semble un moyen d’absorber tous les autres soucis de la vie, une version morbide du divertissement pascalien : oubliant tout, persuadées de tenir la clef de leur bonheur, ces personnes sacrifient leur vie à devenir, toujours plus, autres qu’elles-mêmes.

Un mot de conclusion

Je ne suis pas en train de nier la réalité de ce que ressentent ces gens. Sans entrer dans les détails, je dirai qu’il n’est pas facile de se construire en tant que femme auprès d’une mère qui dit « Quel dommage que ce soit fixé d’avance ! Il faut vivre le plus longtemps possible en faisant comme si on avait le choix ». C’est une institutrice qui m’a appris que j’étais une fille et je suis longtemps restée persuadée que ce verdict n’avait rien de définitif. Mais un jour, on se dit que ce qui est formidable, c’est justement le fait qu’on n’ait pas le choix, donc que le problème est réglé et qu’on peut se consacrer à des choses plus importantes. Tellement plus importantes que le petit moi-même.

Ma chance aura sans doute été de ne jamais rencontrer, durant mon enfance et mon adolescence, personne qui me parle de « personnalité à genre fluide » ou de « transgenre » (« Isaac » a un déclic le jour où elle tombe sur ce mot en surfant sur le web), de n’avoir pas internet, de ne pas me monter la tête en regardant, comme le fait « Cédric », les vidéos des youtubeurs trans. Sinon, qui sait, peut-être que moi aussi, aujourd’hui, je serais quelque chose entre le cobaye de labo et la bête de foire, et vous me verriez choisir la taille de mon phallus comme « Laura » celle de ses seins, tout en déplorant au micro d’M6, que le monde se montre si peu compréhensif envers moi.

NB : dans cet article, j’ai attribué les pronoms personnels en fonction du sexe des personnes citées et non de leur identification de genre (ou dans ce cas, en usant de guillemets). Je suis consciente d’avoir fait là un choix risqué :

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